mercredi 22 août 2018

Tojors des très cortes…

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Berthe
La reine Berthe doit son surnom de Berthe au Grand Pied au fait qu'elle avait un pied plus grand que l'autre.
Je connais une autre Berthe, de nos jours, elle, c'est le contraire. Alors on l'appelle Berthe au petit pied.

Chaises muettes
J'ai vu un homme assis entre deux chaises. Oh ! je ne lui reproche rien. Les chaises étaient manifestement, l'une comme l'autre, bancales, branlantes, potentiellement brinquebalantes, mal bricolées à grand renfort de clous, sparadrap, agrafes, colle, ficelle. Consentantes, sans doute, mais comment leur faire confiance ?

Coucher désolant
Longtemps je me suis couché de bonheur. Hé oui, comme d'autres sautent de joie ou s'effondrent de douleur, moi, chaque fois que j'étais heureux, je me couchais. Là-dessus, je dormais et je faisais les plus beaux rêves de tous les temps. Et puis je me réveillais, éveillé comme un chapeau, ayant tout oublié, les rêves comme le bonheur.

Fumée
Smoky Joe est mort au cours d'un championnat de fumeurs de pipe. Après six journées de fumée sans discontinuer, à la 367ème pipe, il est devenu tout gris, puis est tombé en cendres.

Implosion
Le kamikaze portait un gilet pare-balles par dessus sa ceinture explosive.

Puces
J'ai essayé de vendre mon chat aux puces, mais elles n'en ont pas voulu.

Surveillance
Je regarde par le trou de la serrure.
Je vois un œil.

Prison
J'ai volé la clé de la prison. On m'a arrêté pour vol. On m'a mis en prison. Mais je n'y suis pas resté  : j'avais la clé.

Familles
On a laissé le bébé dans la voiture en plein soleil. Il a explosé.

Familles 2
On a enterré grand-père. Puis, pour mettre toute la famille d'accord, on l'a déterré et on l'a fait incinérer. Comme la tombe était encore ouverte, on y a répandu ses cendres.

Épitaphe
Je suis descendu de l'hélico pour aller boire un café. L'ennui, c'est qu'il était en vol stationnaire à dix mètres du sol. Trois mois après, je sortis de l'hôpital et m'empressai d'aller boire un café au bistrot d'en face.
De l'autre côté du périph'.
(Épitaphe lue sur la tombe de Vincent Pourcent au cimetière Saint-Lazare, Montpellier-le-Vieux.)

Ciel
Une plage. Un parachutiste au sol, ses suspentes encore accrochées à son dos, traine derrière lui un morceau de ciel déchiré.


dimanche 5 août 2018

ENCORE DES TRÈS COURTES


La grotte sacrée
C'était le printemps. Le sol était aussi convivial que possible. L'herbe s'efforçait de sortir de terre et les arbres de s'embourgeonner.
J'étais à Lourdes, quand le miracle s'est produit. La Vierge est apparue dans sa grotte, un foudre à la main, tel Zeus. Elle a foudroyé l'assemblée de malades dans un grand charivari de béquilles, fauteuils roulants, pansements, cathéters, radiographies, élecroencéphalogrammes, pilules, suppositoires et superpositoires (ceux – pour dames – qu'on peut mettre dans deux trous à la fois), sirops et gélules. Et la France fut guérie.
Je restai seul debout au centre de la place carbonisée. Elle (la Vierge, je veux dire) descendit de son piédestal, marcha vers moi dans une attitude modeste, tête basse et genoux serrés sous sa longue robe d'ange. Arrivée face à moi, elle défit un bouton à son col et sa robe glissa à ses pieds. Dessous, elle était nue, mis à part de longs bas rouges  qui tenaient tout seul au milieu des cuisses sans l'aide de jarretelles (un miracle). La coiffe, tombée en même temps que la robe, révélait une chevelure ondulée d'une blondeur roux-doré à laquelle son buisson ardent (sa pilosité pubienne) n'avait rien à envier.
— C'est pas le moment de transpirer, me dit ma chemise, tandis que mon pantalon tenait des propos décousus. Si ça continue, on verra le tour de France.
Elle avait le diable au corps et la beauté du même. Moi, le démon de midi a réveillé les vieux miens (de démons). Sa peau brisait mes doigts. Je la pris au milieu des cendres. (Ou est-ce elle qui me prit en son antre de femme ? Disons que nous nous prîmes mutuellement, ou nous connûmes.) Pas plus vierge qu'une vigne, elle était.

L'étrangleur de Boston
Au début de sa carrière, il étranglait les femmes de la haute avec un de leurs bas de soie. La presse le qualifia de "Silk Stocking Murderer".
Plus tard, jetant son dévolu sur des midinettes, il se contenta de bas nylon. Il fut surnommé "Nylon Stangler".
Sur la fin de sa vie, en maison de retraite, il étrangla quelques unes de ses co-retraitées avec leurs bas de contention. Aucun succès médiatique : "Compression Stocking Killer", c'est nul !

Gourances en Éden
Dieu créa Adam, puis, un peu bourré après avoir fêté ça, au lieu de faire Êve, il fit Francis. Adam et Francis, un peu bourrés aussi, mangèrent non pas le fruit de la l'arbre de la connaissance mais celui de l'arbre de vie. Ils devinrent immortels, se marièrent et n'eurent pas un seul enfant. Ils furent donc heureux.
Et la Terre, donc !

Clous
Jésus traversait en dehors des clous. Il eut juste le temps d'entendre « Fonce, Pilate ! » et ce fut le choc. 




samedi 28 juillet 2018

HISTOIRES TRÈS COURTES, encore.


Adèle au grand cœur
Ma belle-sœur Adèle avait mis son cœur au frigidaire dans un tupperware, juste à côté du beurre demi-sel. La guerre demi-mondiale éclata. Le frigo éclata. Le tupper éclata. Le cœur d'Adèle éclata. La guerre finit. Point.

Les animaux dénaturés
Au temps où les poules avaient des dents, et les moutons cinq pattes, ils se baladaient tout nus dans la rue. Faut dire qu'il faisait si chaud que les poules pondaient des œufs durs et que les vaches tombaient en panne à la moindre occasion. No milk today !

L'abandon au salon
Je traversai le salon sans ménagement en direction du canapé où siégeait mon amante Ursula. « Let's misbehave ! » claironna-t-elle. Je me blottis incontinent sur ses genoux. D'où j'étais, je pouvais contempler, à la limite de l'asphyxie, ses seins par dessous, et partiellement ses dessous, tandis qu'au sol la flaque de mon urine s'élargissait. En effet l'adverbe incontinent en avait profité pour se muer en adjectif à moi attribué. C'est ainsi que ma rupture avec Ursula fut couronnée de succès. Elle fut par la suite inscrite au Livre des Records ainsi qu'au palmarès des crimes contre l'humanité de l'Unesco.

Mémé
Elle atteignit cent vingt cinq ans, vivante mais hors d'usage. En désespoir de cause, ses fils, petits-fils, arrière-petits-fils l'enterrèrent vivante. Non sans émotion rétrospective parce que pendant longtemps elle tapa aux parois de son cercueil. Des années plus tard, les visiteurs du cimetière prétendaient entendre encore taper, dans le "carré des morts-vivants" – ainsi surnommait-on ce coin du cimetière Saint-Lazare.
Elle, son nom c'était Madeleine.
Le printemps arriva. Les trois fils principaux de Madeleine (appelons-les George, Paul et Ringo – ce n'était pas leurs vrais noms, c'est juste pour la facilité de l'écriture. En fait ils avaient eu des noms sans doute, avant, peut-être Atros, Porto et Aravis, mais ils les avaient oubliés – l'alcool), les trois fils, donc, augmentés de neuf petits-fils et de 27 arrière-petits-fils, firent une grande fête dans le cimetière, avec du champagne, des chips et des femmes de petite vertu peu vêtues. Au douzième coup de minuit et après le douzième magnum et quelques coups tirés entre les tombes, des coups se firent entendre en provenance d'en dessous, suivis d'une voix, sépulcrale bien sûr, réclamant le silence.
Un peu honteux, ils se refouragèrent et sortirent la queue basse à la queue-leu-leu du cimetière Saint-Lazare. Les plus jeunes s'occupèrent de jeter les magnums vides dans le conteneur à verre destiné au recyclage. Mais ça n'entrait pas. Ils finirent par les jeter dans la Seine qui passait par là.
Quand on scie les cyprès, les cimetières s'ennuient.


samedi 21 juillet 2018

HISTOIRES TRÈS COURTES.


Le jour des valises bleues.
Ce jour-là, dans l'aéroport de Roissy, à l'arrivée du vol Air-France 714 Tahiti-Paris, sur le tapis de récupération des bagages, toutes les valises étaient semblables. Bleues.
Il y eut quelques échanges, quelques engueulades, quelques vols, quelques abandons. Les services de sécurité de l'aéroport en firent sauter quelques unes – on ne sait jamais. Certains voyageurs partirent nus à la recherche d'un taxi.
Pour finir, comme ça tournait à la panique, on parqua les voyageurs, on étala les valises bleues et on les ouvrit. Elles contenaient toutes la même chose : slips, tee-shirts, chaussettes, trousses de toilette, barre chocolatée, et un exemplaire de "l'Étranger" de Camus en édition de poche. Toutes. Chacun des voyageurs s'empara de l'une d'entre elles et rentra chez lui.
Conclusion émise par les services de sécurité de l'aéroport : il est nécessaire et indispensable d'étiqueter soigneusement ses bagages.
Conclusion seconde : désolé, ça ne sert à rien.
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Dernier souffle.
L'acteur ne se sentait pas libre car le souffleur était dans le trou – en dessous – et il lui soufflait son rôle. Pris de rage (sous l'influence d'une récente lecture de Sigmund Freud), il le chopa par le col et l'arracha hors de sa cachette, le fit monter sur scène, l'exhiba, le dénonça.
— Va-Z-y, toi, joue le rôle puisque tu sais tout si bien ! Moi, je me casse.
— Mais… je ne suis que le souffleur, je ne suis ni acteur ni auteur, je ne suis qu'une voix de passage, l'hôte à travers lequel passe le texte…
— Et l'auteur, alors ?
— L'auteur ? Il est mort. Un auteur de théâtre est forcément mort, tu sais bien. Son fantôme est en bas, qui me souffle…
Le souffleur à ces mots plongea le bras dans son trou et en tira un squelette blanchi par les ans.
La salle applaudit bien fort.
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Gloria
Elle s'appelle Gloria. C'est une petite fille à l'abandon, cinq ou six ans peut-être, à la peau sombre et à la touffe de cheveux ébouriffés. Ses yeux irradient des étoiles. Elle est remontée des temps d'avant, ce qu'on appelle préhistoire parce que personne alors n'écrivait l'histoire. Elle est destinée à sauver le monde.
(Beaucoup plus tard, j'ai vu "Les Bêtes du Sud sauvage". Là, elle ne s'appelle pas Gloria mais Hushpuppy, mais je l'ai reconnue.)
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La pyrotechnique des plaques
Le clown du cirque de Gavarnie, atteint de pyrénéisme, essayait de faire tomber sa fièvre du haut du Pic du Midi.
Après avoir fait le mur, il franchit le col. Titubant sur ses tibia, il tomba bas et se fractura le périnée.


jeudi 19 juillet 2018

FABLES PAR TEMPS CHAUD.


UNE FABLE.
— Je voudrais voir le Monde.
— Mais tu es dans le Monde, petit homme : où pourrais-tu être d'autre ?
— Je voudrais voir la Ville
— Mais tu es dans la Ville.
— Alors je voudrais voir le Château.
— Mais tu es dans le Château.
— Alors je voudrais voir le Roi.
— Mais je suis le Roi.
— Alors je voudrais te tuer, Roi.
— Mais je suis déjà mort.
— Alors je voudrais me débarrasser de ton cadavre.
— Ce sera très difficile, petit homme. Mon sang irrigue toutes les conduites du Château et de la Ville, ma volonté anime tous les circuits électriques du Château et de la Ville, ma peau en forme les murs, mes regards les fenêtres, mes oreilles les couloirs, mes os sont les fondations du Château et de la Ville.
— Mais ton sang, Roi, n'est que poussière ferreuse, ta volonté électrique est à la merci d'un fusible, ta peau desquamée est transparente comme un palimpseste, un parchemin maintes fois gratté et réécrit, tes fenêtres sont envahies de toiles d'araignées, tes corridors sont inondés de livres moisissant, tes os se délitent – cendre et poudre.
— Tu as raison, petit homme, tout en moi est cendre et poudre. Rien ne s'annihile. Tout ne peut que se diluer. Et la brise répand cette poussière sur le Monde, dans l'air dans l'eau, dans la terre. Tu la respires, ma poussière, tu la bois, tu la manges.
— Alors tu es en moi, Roi, Château, Ville, Monde.
Et puis, après réflexion, le petit homme s'aperçut qu'il n'y avait en lui ni Roi, ni Château, ni Ville. Qu'il n'y avait que le Monde. Lui et le Monde.
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TRANS
Plongé tout nu dans le Jourdain par le Jean-Baptiste, gourou transjordanien, le Jésus révéla qu'il et elle était porteur et porteuse des deux sexes, des deux textes genrés.
— Abomination ! s'écrièrent les docteurs de la loi et de l'orthographe.
Ils furent donc obligés d'inventer l'écriture inclusive car on ne combat un mal que par un mal supérieur. La langue ne s'en remit pas, devint bifide comme un serpent, fourchue comme un menteur. Depuis, le mensonge règne sur le monde. Pire, le mensonge sincère (nommé christianisme).
— Qu'est-ce qui compte ? La vérité ?
— Non, mais le souci de la vérité (et non le sentiment de la détenir). 


dimanche 15 juillet 2018

LES FLASQUES


 (Alone on moon en vacances : quelques petites histoires, contes, fables, etc.…)

Géologue à la recherche de magnésie noire pour le compte de la Mangacorp Ltd, je parcours la Bande Intervalle, une mince bande de terre entre la Mer de Vase et l'Océan Ridicule, sur la planète Capharnaüm. Je marche tous les jours dans les collines pointillées en écoutant chanter la terre. Je m'explique : la magnésie noire, ou manganèse (Mn, numéro atomique : 25) émet une onde acoustique spectrale caractéristique que capte mon spectromètre, que j'aime appeler mon spectre tâteur. (Car quand je ne m'égare pas dans un lyrisme hors de propos, je pratique volontiers le calembour de série B.) La terre chante donc ; une mélodie lente et plate à une seule note. Un la tout bête. (Comment puis-je appeler ça une mélodie, même lente et plate ?!) Et de temps en temps, il y a une fausse note, caractéristique du Mn. Voilà.
C'est par là que j'ai rencontré les Flasques, ce peuple que rien ni personne ne presse. Leur corps est mou ou jaune citron, selon la saison et l'angle de vue, ce qui les rend extrêmement difficiles à dessiner ou à photographier. Ils portent des noms comme Caliban ou Boniface, Gnaffron ou Croquignol. Deux fois l'an, ils se réunissent dans le chapeaudrome et s'adonnent sans enthousiasme à la course de chapeaux, qui n'a ni gagnant ni perdant, à l'image de ce peuple consensuel et mollasson.
Galopiot est un Flasque sans particularité spéciale dont le seul mérite est de s'être trouvé sur mon chemin à mon arrivée, à la sortie de la cabine de transfert Hawking. Il porte mes bagages en bavant obstinément. Mais dans ce pays de mangrove où rien n'est sec, personne n'y prête attention. Moi-même il me vient quotidiennement l'envie de ramper en bavant – oh, juste un peu…
J'aime cet ambiance, cet endroit où tout glisse sans hâte vers l'indifférencié, où tout finit par toucher tout, ce qui est la marque du chaos – ou du Tao. Les Flasques sont-ils taoïstes ? Ils pencheraient plutôt du côté du yin, c'est un début. Ils roulent leurs œufs comme les scarabées roulent leurs bouses. Il faut le reconnaitre, c'est un monde bouseux que Capharnaüm, et la bande Intervalle est le lieu le plus bouseux de cette planète et ses habitants les Flasques les plus bouseux des habitants.


samedi 14 juillet 2018

LE NAIN


(Alone on moon en vacances : quelques petites histoires, contes, fables, etc.…)

« Chéri, je crois qu'il y a quelqu'un dans le jardin.
— Hum…? Oui…?
— … Un nain.
— Hum… C'est normal : un nain de jardin.
— Chéri, il frappe à la porte, c'est normal aussi ?
— Ce qui serait normal, c'est de sonner.
— Mais… C'est un nain. Il ne peut pas atteindre la sonnette. Tu vas lui ouvrir ?
— Pas question. Vas y, toi.
— Chéri, il est en train de passer par la chatière. »
C'est ainsi que Georges entra dans notre vie. Il se présenta : « Georges. » Puis il s'installa en bonne intelligence avec Chateigne, notre chatte, avec qui il partagea bientôt non seulement la chatière mais la litière et la panière. Pas ensemble : les chattes sont des chasseresses nocturnes, alors Georges dormait dans la panière la nuit pendant que Chateigne était en chasse au jardin. Au matin, ils se partageaient les souris et les oiseaux qu'elle rapportait.
Ils firent une portée de six chatons nains.
Tous finirent alcooliques.