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lundi 14 mars 2016

Liberté de circulation (suite)


On l'a voulue, souhaitée, désirée, exigée, cette liberté de circulation en Europe. Pour le meilleur : l'amitié entre les peuples, c'est-à-dire entre des individus mâles et femelles, jeunes et vieux, citoyens de différents pays de l'Union.
Aussi pour le très discutable, ce que nous, nous n'avons pas voulu mais que, certainement, d'autres ont voulu : les entreprises, les financiers, les commerçants : la libre circulation des marchandises et des fonds.
Et puis le pire : la libre circulation des délinquants petits et grands, nationaux ou étrangers… et donc encore, pire que les simples délinquants, les terroristes, nationaux ou étrangers.
Avons-nous pêché par naïveté ou optimisme, inconscience. L'optimisme béat qui tue. Là je dois dire qui est ce on ou nous… Un peu tout le monde, en fait… le peuple… "les gens"… les normaux, les gentils, les gens raisonnablement de gauche. Évidemment, d'autres ont poussé à la roue : les politiques, les financiers, les entreprises, les commerçants déjà cités… et les mafias, les trafiquants de drogue, d'armes, de filles.
Alors on (nous les gentils) peut se dire qu'on s'est fait avoir, manipulés par un énorme complot. Mais on peut se dire aussi que ça vaut quand même le coup de courir le risque, de supporter les inconvénients pour le bonheur des avantages. C'est à peser, en étant bien conscient du risque.
On ouvre la fenêtre pour faire entrer le soleil et l'air, c'est bien, mais entrent aussi les guêpes ou les particules fines des diésel. Parce que, même à la campagne, il y a des camions et des tracteurs. Et donc les frontières ouvertes, c'est des camions et des camions.
Les téléphones portables, c'est un peu pareil : on les veut pour communiquer instantanément entre famille, amis, etc. Mais ils servent aussi aux voyous et aux terroristes. (Pour coordonner les actions terroristes du 13 novembre, pas besoin d'un staff d'opérateurs dirigés par un "cerveau", il suffit de quelques téléphones avec kit mains-libres histoire de pouvoir manier sa kalachnikov. Quant à ceux qui se font sauter, ils ne le font pas forcément d'eux-mêmes mais télécommandés par portable…)
Circulation, déplacements, homme moderne "nomade" (Voyage-voyaaage !), communications instantanées, c'est bien gentil, et c'est avec une certaine innocence que nous les apprécions, que nous les désirons… comme les réseaux sociaux (et puis un jour on pleure parce que quelque part des gens (ou des algorithmes) nous volent toutes nos données personnelles dans des buts inavouables de publicité ou de sécurité – ou d'insécurité).
Comme la langue d'Ésope, comme tous les moyens de communication, ils sont la meilleure et la pire des choses, vecteurs de l'amour comme du danger. La liberté, ou plutôt les possibilités obtenues, gagnées, nous les payons en possibilités obtenues à nos dépends par les pires éléments de la société.



samedi 20 février 2016

En quel état j'urge ?

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À notre actuelle paranoïa collective, il y a deux versions complémentaires :
1) On a peur des attentats toujours possibles n'importe où n'importe quand, il y en aura, c'est sûr. Paranoïa "basée sur des faits réels". (Quand Valls le dit, on proteste parce qu'on ne l'aime pas, ce vilain qui fait rien qu'à nous faire peur, mais il ne fait qu'exposer une réalité. – Après, il y a la manière…) On ne sort plus de chez soi, surtout pas pour aller au concert, on se fait livrer ses courses, on vapote dans sa tête, etc. Disons qu'il y a de bonnes raisons à ça pour ceux qui ont été directement ou indirectement touchés par les attentats précédents, traumatisme, deuil, résilience à l'Olympia, mais sinon… pour la majorité de la population…?? (Je me mets un peu à part parce que, pas fou, je me planque à la campagne depuis longtemps… Je me suis en quelque sorte assigné à résidence moi-même…)
2) On a peur de l'état d'urgence conséquent aux attentats, "lois liberticides", "mesures disproportionnées", surveillance, renseignement, sécurité, flics partout, caméras, écoutes téléphoniques… bref : risque d'arbitraire, atteinte à nos libertés, ici, en France-pays-des-droits-de-l'homme, "pays où sont nées les libertés civiques", "sommes-nous prêts à sacrifier nos libertés ?", etc.  
Mais bon là aussi je me mets à part. Je risque davantage une intrusion de sangliers dans mon jardin qu'une perquisition sans mandat.
Donc, finalement, je n'ai rien le droit de dire ?
Seulement dire à chacun de se poser la question : "basé sur des faits réels", ou pas ?… Qu'est-ce que l'état d'urgence change à ma vie ? Je sais… on peut aussi se préoccuper des autres, de tous ceux qui sont susceptibles d'être couvré-feux, perquisés, arrêtés, gardavusés, déchétés… (y en a pas eu des millions, quand même…) et on peut aussi se méfier, non sans justification, de ce que ce genre de lois peut devenir "dans de mauvaises mains", etc. etc. (ces etc. signant l'état de parano…)
Cet état d'urgence (issu d'un État pris dans l'urgence frénétique de tout le bordel qu'il n'arrive pas à gérer… et des prochaines élections) sert en tout cas à faire vibrer notre fibre anarchiste libertaire (notre anti-autorité systématique bien française, tellement crispée sur nos droits, "nos libertés" – inaliénables, bien sûr), à continuer de râler (ce qui est bien français aussi) contre le gouvernement, qui, décidément, n'est plus de gauche, ne fait que des lois de droite, etc. (C'est sans doute vrai, mais cette manière de penser binaire droite/gauche est-elle encore pertinente et intéressante ? Avons-nous encore le temps pour ça ?)
Dé-confiance.
En se contentant de râler, on ne fait que nourrir la bête. Nous avons perdu confiance en le monde politique en général, nous soupçonnons tous les pouvoirs, le gouvernement (qu'il soit de droite ou de gauche) et l'État (qui n'est ni de droite ni de gauche, mais "État de droit"). Celui-ci nous le rend bien sous forme d'état d'urgence dont le principe actif est de soupçonner tout et tout le monde. En réaction, nous perdons un peu plus confiance, nous soupçonnons d'autant plus. La boucle de renforcement est en place. Elle est perverse.
Mais ceux qui y ont vraiment perdu en libertés, de mouvement et autres, c'est les morts, les blessés, les survivants de Charlie Hebdo, Hyper Cacher, Bataclan et autres, non ? L'état d'urgence n'est qu'un dégât collatéral des attentats djihadistes. Ceux-ci ont eu lieu, sont un fait, et un fait majeur, qui ne peut plus ne pas avoir eu lieu. Nous sommes bien obligés  de nous recomposer à partir de ce fait (sauf à nier la réalité).
Cela dit, « Faire face au terrorisme est très difficile pour une démocratie. La France en fait l'expérience. Trouver un équilibre entre sécurité et libertés reste, comme dans toute démocratie, l'objectif », dit-on (raisonnablement) dans El Pais.
En bref, voir la France comme devenue un État policier… Fopadéconner. On n'est ni sous Pétain ni sous De Gaulle. Encore moins chez Pinochet.
En complément, un article de Télérama de cette semaine.
http://www.telerama.fr/idees/etat-d-urgence-pourquoi-nous-souhaitons-etre-surveilles,138222.php  
Ça sera pour demain. (À suivre, donc)

 
(paru, en son temps, ds Zélium)

dimanche 24 janvier 2016

EN VRAC, la suite…


LE 13 novembre. C'était un vendredi 13 + journée de la gentillesse + Saint Brice (c'est qui celui-là ?) + la veille de mon anniversaire ! Merci du cadeau !…
Je ne m'en remettrai jamais. J'ai mal à la France, j'ai mal au monde. Ça sonne grandiloquent, mais c'est vraiment ça. Et ces cons-là, non, définitivement, je ne leur permets pas de faire ça.
En vrac j'étais / je suis encore, au point que dans les jours suivant les attentats Bataclan j'ai effacé accidentellement tout ce que j'avais déjà recueilli ou écrit depuis dessus… J'ai donc redémarré ici depuis quelques jours de zéro ou presque, en vrac, des notes et réflexions post-13-novembre, souvent des réactions à ce que j'entends ou lis, presse, médias… J'essaie vaguement d'y mettre de l'ordre, mais il y aura autant de trous que de répétitions… Sans omettre les commentaires de lecteurs qui, même s'ils me semblent infondés, m'obligent à préciser ma pensée.
• Jeanne Favret-Saada, anthropologue : « Pour une pensée juste, il est important de partir de là : se reconnaitre "affecté", se savoir touché, comme préalable à toute prise de position. » Ceci était dit au cours d'une conversation publique (Cité-philo) avec Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, les auteurs de "Prendre dates – Paris 6 janvier – 14 janvier" – lecture éminemment recommandable. (Cité par Philosophie Magazine N°95.)
On peut avoir peur, oui, c'est même recommandé. (Quand je dis "on", a priori je parle pour moi. Que chacun élargisse ou non, à son gré.)
• Il y a aussi une certaine excitation à se dire « Nous vivons un moment historique. » On s'en serait bien passé, certes, mais quand même, c'est grisant, ça nous change de la banalité du quotidien. (Cette excitation est d'ailleurs aussi un des moteurs des "radicalisés" : quitter l'ennui, vibrer, vivre enfin, quitte à en mourir. Et il y a aussi une certaine fascination "romantique" et "romanesque" face à l'acte ultime, tuerie, attentat-suicide. Méfiance : la fascination est une des armes du fascisme.)
• « Il y a l'effroi », disait François Hollande, avec cette formule grammaticalement discutable mais juste : c'est du "il y a", impersonnel, quelque chose qui se répand dans l'air, dans l'atmosphère générale, touchant tout le monde ET chacun… Et l'effroi contient le mot froid. Oui, on a froid. Il convient de se réchauffer – et autrement que la tête sous la couette.
Nous sommes entrés dans le miroir des fous. Pour l'instant, nous y sommes coincés. Il va falloir le traverser.
Nous n'avons pas à rester sidérés.
• Le 7 janvier était un assassinat ciblé, "justifié" (prétexté, plutôt) par des blasphèmes de presse. L'attentat contre Charlie Hebdo avait une forte "valeur symbolique", parait-il. On en a entendu des « Ils se sont attaqué à la liberté d'expression » dans les réactions politiques et médiatiques ! Mais non, croyez-vous qu'ils pensaient si abstraitement ? Ils ont tué des gens, ils n'ont pas tué "la liberté d'expression". Nous, nous y voyons un symbole fort. Après ça et après le musée tunisien (l'art) et la plage (les touristes), et quelques autres, on pouvait se dire que la prochaine fois, ce serait un autre lieu symbolique, plus spectaculaire, peut-être… La Tour Eiffel, les Galeries Lafayette, ou un bâtiment public, l'Élysée, la Chambre des Députés… ou alors une usine classée Sévéso ou une centrale nucléaire… Non, rien de tout ça… Des bistrots… Pour l'essentiel, ils veulent juste tuer des gens.
— Mais le stade de France, quand même !
— Oui, là il y avait un gros enjeu symbolique (la bêtise populaire des amateurs de foot), mais surtout un gros enjeu de foule, de masse – plein de gens. Heureusement, leur amateurisme les a fait rater leur coup.
— Et le Bataclan ?
— L'enjeu symbolique, c'est le rock, c'est la musique "dégénérée", comme le nazisme fustigeait les "arts dégénérés". Est-ce un hasard s'ils ont attaqué une soirée death metal, musique satanique, plutôt que Charles Aznavour…? À part que les Eagles of death metal font plutôt une parodie de death metal… Et puis les djihadistes sont des amoureux de la mort… logiquement, ils devraient bien s'entendre avec le death metal. Peut-on y voir encore de l'amateurisme ? Est-ce juste une question d'accessibilité ? Si ça se trouve, certains de ces tueurs étaient déjà allés dans cette salle voir des concerts (de death rap ?) et connaissaient donc les lieux et leur niveau de sécurité, tout simplement.
• Les signes et symboles qui se sont révélés à l'occasion de l'assassinat des journalistes de Charlie Hebdo sont toujours là, ce sont les mêmes qui ressortent des attentats de ce funeste vendredi 13 (et ils étaient déjà là avant, Merah à Toulouse, Nemmouche à Bruxelles, pour se contenter d'exemples récents et moins massifs). Blasphème supposé, apostats supposés (des musulmans devenus flics ou soldats de l'Occident), religion, islam, antisémitisme, islam antisémite et antioccidental, jeunes perdus des cités perdues – tout ça mélangé – gros magma… Si l'assassinat n'est plus ciblé sur des individus précis, nommés, si le 13 novembre est un véritable attentat terroriste au sens pur, c'est-à-dire terrorisant, il n'est pas aveugle pour autant, tous les prétextes sont bons : le rock, la fête, les cafés, les filles aux cheveux libres, maquillées, musique, cigarettes, amours libres… « Paris, la capitale des abominations, des perversions, des idolâtres… » (communiqué du Califat… les prophètes bibliques ne s'exprimaient pas autrement pour conspuer Sodome, Babylone ou Ninive), et ceci dans un quartier proche des ex-locaux de Charlie Hebdo et tournant autour de la place de la République… Sont aussi visés chez nous, ou inclus dans le "pack", comme participants à ce mode de vie décadent, nombre d'apostats, beurs, arabes laïcisés, voire ex-musulmans athéisés qui boivent de l'alcool et écoutent du rock. Des traitres à l'islam.
Maintenant, est-ce bien ça, ou seulement ça, "la civilisation", notre civilisation ou culture que nous avons à défendre ? Ça demanderai études et développement. Déjà, c'est peut-être con, c'est juste "notre mode de vie", pas "nos valeurs" (ça aussi, politiques et médiatiques nous le serinent). "Nos valeurs", ce serait juste les terrasses de café et les salles de rock ? On appelle ça aussi "société de consommation"… Pour ma part je ne vais pas en concerts de rock, pas souvent aux terrasses de café, je bois peu… et j'aime les filles sans maquillage (mais "en cheveux", oui).
Tout attentat projette une ombre sur la réalité. Celui-ci en particulier, sur notre réalité.
Non "nos valeurs", mais des signes. Ces signes devraient suffire pour comprendre (= "appréhender par la connaissance", mais aussi "intégrer dans un ensemble"…)