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dimanche 12 novembre 2017

COUP DE GUEULE ?

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Il y a peu, le 7, je postais un texte sur "le déséquilibré", sans me rendre compte que c'était une commémoration avant-terme, une remontée acide des "évènements" du 13 novembre 2015… comme ces traumatismes qui font retour comme par hasard à date anniversaire, après avoir cheminé dans l'inconscient phréatique…
Celui qui suit, dans la même lignée, écrit récemment, explique plus ou moins pourquoi je m'ennuie à la lecture de mes magazines préférés, pourquoi je fuis les infos et les débats télévisés, et pourquoi je ne fais plus de dessin d'actualité…
•••••••••
Les coups de gueule, c'est comme les attentats, ça ne sert à rien.
Ce n'est pas à coup d'attentats (suicides ou non) que les islamistes vont nous convertir, pas plus qu'à nous faire abandonner l'alcool, le rock ou les putes. Ce n'est pas les coups de gueule sur "les cons" (chasseurs ou téléspectateurs) qui les feront se mettre à lire La Recherche (le magazine scientifique ou celle du Temps Perdu). Ce n'est pas en vomissant sur les spectateurs (complices acquis) que les stand-upeurs ou les rappeurs leur feront ingurgiter que la guerre c'est mal, que la société c'est pourri, que le FN c'est le fascisme, que les USA c'est l'impérialisme. Ce n'est pas en crachant à la gueule des racistes et des homophobes qu'on va les convertir à la société arc-en-ciel.
Tous, ça les renforce. Ensuite : retour de flammes.
En faisant de l'humour sur les cons, on finit par faire de l'humour con : l'humour fait sur leur dos vit de leurs clichés cons et finalement patauge dans les mêmes clichés. Et c'est pas drôle. Et si c'est pas drôle, c'est pas la peine.
On dit tous la même chose : les chasseurs sont des cons, la télé, ça sert à vendre du coca-cola, etc. Ok, ça fait 50 ans qu'on le dit. Si on a les moyens d'être à peu près intelligent, on devrait s'en servir pour dire autre chose que cette protestation, cette indignation que profèrent avec nous tous les gens qui ont les moyens d'être à peu près intelligents et qui finalement disent tous la même chose du moment que c'est contre ce que disent "les gens" (les cons)… Je me demande si je suis très clair, là… Je veux dire : renversement du renversement – l'anticonformisme devenu nouveau conformisme – le conformisme de la marge – le politiquement incorrect devenu le nouveau correct – l'anti-bien-pensance devenue nouvelle bien-pensance.
Quand on pense tous la même chose, c'est pas la peine de penser.
Quand on dit tous la même chose, c'est pas la peine de parler.
Du coup, le ci-devant bourgeois, réac, conformiste, en ayant marre d'être victime des sarcasmes, se décomplexe, comme on dit, et proteste et s'indigne de la nouvelle bien-pensance anti-bien-pensance, devenue la doxa, l'opinion dominante du moment…
Voilà le ci-devant soi-disant subversif devenu "nouveau réac" ou néo-con et le nouveau (ou ancien) réac devenu subversif.
Ou alors, c'est que tout le monde est subversif, y compris Bigard ou Hanouna (et c'est nous qui leur avons dégagé et aménagé le terrain – vague).
Et moi, là, devant ça, c'est pas un coup de gueule, c'est un cri du cœur : JE M'ENNUIE !
— Les coups de gueule, ça sert juste à se défouler.
— Peut-être que les attentats-suicides aussi, ça leur sert juste à se défouler.


dimanche 3 avril 2016

Religions, le retour (du refoulé)

De tout temps, la religion n'était pas à part, elle n'était pas un phénomène différencié, elle faisait partie de la vie quotidienne, de la politique, de l'économie, de la science, des mœurs collectifs, la morale publique… Et donc elle participait aussi bien aux violences, aux guerres. La laïcité travaille à la mettre à part, à la limiter à l'espace privé, où elle n'est plus vraiment "la religion", phénomène social, mais quelque chose comme la spiritualité, les croyances, la prière, les mœurs intimes. À l'espace public reviennent la politique, l'économie, la science, l'éducation, la morale républicaine (liberté, égalité, fraternité).
Mais voilà que la religion se rebiffe. Réflexe de défense (le meilleur moteur du fanatisme), mouvement de réaction bien décidé à ramener la religion dans l'espace public.
Chassez le religieux, il revient au galop (et il n'est pas content !). On voudrait bien ne pas le voir, mais on est bien forcé. Il est là, dans l'espace public censément laïc,  et on ne peut que le voir, on ne fait que ça, le voir et l'entendre, à notre corps/cerveau défendant. Manif pour tous, discours et voyages du pape, attentats au nom d'Allah. La question n'est pas le dogmes, les contenus de la foi, croire à la vie après la mort, à Dieu tout puissant, à la virginité mariale… on s'en fout… On peut juste regretter que le ridicule ne les ait pas tués. Mais la foi comme telle, ce qu'elle démontre des capacités d'aberration de l'esprit humain… et encore plus sa capacité de mobilisation des énergies, d'action, d'activisme. S'il y a à interroger, critiquer, lutter, c'est contre l'autorité que la religion, la foi, le religieux, la religiosité, exerce sur les esprits, les mœurs, les actes. L'important d'une foi c'est que ceux qui y adhèrent agissent, et agissent socialement, en fonction d'elle. C'est-à-dire s'habillent, mangent, battent ou non leur femme, chantent, se rassemblent dans les lieux publics, circoncisent ou excisent leurs enfants qui n'ont rien demandé…
Comment ils s'habillent ou ce qu'ils mangent ou non, à la limite on s'en fout… mais le reste ? Et pire : ils voudraient que tout le monde fasse pareil… et punissent de mort qui ne veut pas faire pareil.
Ce qui veut dire que "le retour du religieux dans l'espace public", on ne peut pas le glisser sous le tapis (de prière). C'est bien encore de PSHPC qu'il s'agit : Psychologie individuelle et collective, Sociologie et urbanisme, Histoire, Politique, éducation, Culture, mœurs, sexualité…
La religion, la foi, les croyances en l'au-delà, c'est du vestige préhistorique, de l'archaïque. Mais tout autant l'amour-possession ou la famille possessive, la haine ou le racisme, la faim, la défense d'un territoire ou son extension, l'instinct de vengeance, l'avidité, la volonté de prolonger ses gènes dans ses enfants, le viol et la violence… sont des vestiges préhistoriques, des archaïsmes… mais sont toujours là et toujours actifs, continuant à exercer une autorité sur les esprits, les corps, les fouets, les lits et les frigos… toute la triviale réalité quotidienne. Les sociétés.
Ces archaïsmes sont la matrice de toutes les sectes, depuis les cathos de la "manif pour tous" (et avec eux la vieille droite roide), émanation politicienne du catholicisme romain de 2000 ans d'âge… jusqu'à l'organisation État Islamique dite Califat et ses adeptes sanglants dispersés dans le monde.
Plus rapide que la lumière : l'obscurité ! (Quant à l'obscurantisme, il va toujours plus vite que les Lumières.)
Les "systèmes de représentation" ou "paradigmes" véhiculés par les religions sont toujours présents dans notre être-au-monde et toujours agissants : le pur et l'impur, le bien et le mal, le ciel et l'enfer, le spirituel (élevé, forcément élevé) et les instincts (forcément bas), la pression du Un, du Père, la création et l'apocalypse, la culpabilité, la punition, la vérité et le mensonge, la révélation, l'éternité… toutes ces aberrations mentales.


dimanche 21 février 2016

Complément à l'article précédent

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Un article dans le Télérama de cette semaine :
http://www.telerama.fr/idees/etat-d-urgence-pourquoi-nous-souhaitons-etre-surveilles,138222.php  
(C'est moi qui souligne et fais quelques coupes)

État d'urgence : pourquoi nous souhaitons être surveillés
« La sécurité est la première des libertés »*, martèlent le Président et le Premier ministre depuis le mois de novembre. Comment sortir de cette ornière rhétorique ? Réponse d'Antoine Garapon, magistrat et secrétaire général de l'Institut des hautes études sur la justice.
# L'agitation politique actuelle dit bien la difficulté que nous éprouvons à mener le débat entre sécurité et liberté. Avec les attentats, celui-ci a changé de nature. […] Le néo-sécuritarisme actuel n'a plus rien à voir avec l'idéologie sécuritaire qui portait sur la longueur ou la dureté des peines à propos de faits divers ou de crimes. Aujourd'hui, il ne s'agit pas tant de demander aux institutions politiques – police, justice – d'être plus sévères, que d'empêcher la survenue de nouveaux attentats. C'est complètement nouveau. Désormais, cela ne gêne plus une immense majorité de Français d'être "fliqués", à condition que l'État nous protège ; nous souhaitons être surveillés. Droite et gauche se rejoignent autour des mêmes questions : qu'ont fait les services de renseignement ? N'auraient-ils pas pu empêcher les attentats ? Que font-ils pour mieux surveiller la population ?
En effet, avec l'état d'urgence et la réforme pénale à venir, on ne reproche plus à des gens ce qu'ils font, mais ce qu'ils sont ou, plus précisément, ce qu'ils pourraient devenir. Il s'agit de prévoir les risques, de mesurer le potentiel de dangerosité d'un individu en fonction de ses convictions, avant même qu'il ait agi. Prédire l'avenir, aucune institution ne peut le faire. Mais de véritables défis nous sont posés : que faire de ceux qui reviennent de Syrie ? Que faire d'individus potentiellement dangereux, qui sont de nationalité française ? Grandit aussi l'illusion d'une prévisibilité totale des comportements grâce aux big data, d'un destin "algorithmique" où untel aurait telle propension à se radicaliser...
Le basculement est majeur. Et il laisse la critique en difficulté, parce que la menace est inédite, et nous fait peur. Nous sommes pris entre la nécessité du contrôle pour nous protéger – rôle premier de l'État – et la crainte d'une régression terrible : celle de faire peser une présomption de culpabilité sur chacun, alors même que la présomption d'innocence doit être garantie pour tous. […]
La restriction des libertés publiques soulève peu de débats au sein de la population. On peut y voir le signe que la France a changé, y compris le peuple de gauche, lui aussi gagné par la peur. Nous vivons un état d'exception démocratique ratifié par la population.
Nous ne sommes pas les seuls. […] Les Américains, après le 11 septembre, se sont déclarés majoritairement favorables aux écoutes, même illégales. Parce qu'ils ont peur et qu'ils ne se sentent pas concernés par la privation de libertés – le terroriste, c'est l'autre... Joue enfin un phénomène de servitude volontaire, celui d'un homme démocratique fatigué, qui n'a plus ­envie de se battre pour des principes intouchables, comme il le faisait il y a encore quelques années.
Tout cela est à la fois très nouveau et très ancien. […] Notre pays s'est construit comme un État de police, c'est-à-dire non pas par des ­garanties externes au pouvoir – les fameux checks and balances anglo-saxons – mais par une autolimitation du pouvoir par ses serviteurs mêmes (dont la meilleure illustration est le Conseil d'État). La peur pousse à ne plus supporter les contrepouvoirs. Mais la France acceptera-t-elle de vivre longtemps encore ce déséquilibre croissant des pouvoirs ? Je n'en suis pas sûr. » 
Notes issues de quelques liens fournis par l'article ci-dessus :
* Article 2 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sureté et la résistance à l’oppression. »
Mais la sureté de 1789 ne s'entend pas comme la garantie de sécurité physique ou matérielle des citoyens contre des agressions civiles. Elle est la garantie offerte à chacun que ses libertés individuelles seront respectées contre une arrestation, un emprisonnement ou une condamnation arbitraire. C'est l'affirmation d'une rupture avec l'arbitraire du pouvoir monarchique. C'est donc au prix d'une lecture erronée de la Déclaration que certains hommes politiques invoquent aujourd'hui la « sécurité, première des libertés », pour justifier la limitation des libertés individuelles. […]
La sureté de la Déclaration est donc bien une autolimitation du pouvoir par ses serviteurs eux-mêmes, État, police, justice, et non pas "la sécurité".
La sécurité, c'est autre chose. Qu'il s'agisse de la dame susceptible de se faire arracher son sac, du bijoutier susceptible de se faire braquer ou de copains buvant un pot en terrasse susceptibles de se faire massacrer à la kalachnikov, la demande du citoyen à l'État, c'est que ça ne puisse pas arriver. On ne lui demande pas de nous faire peur, pas plus de nous rassurer comme des enfants, mais de nous protéger. Et si quelque chose nous rassure, c'est de bien voir qu'on est bien protégés. C'est de l'ordre du principe de précaution. Les caméras de surveillance sont alors perçues comme caméras de sécurité ou de protection.
Et… c'est bien ou c'est pas bien…? Je veux dire cette demande de protection, c'est normal ou c'est de la trouille infantile ? Monsieur Garapon, comme bien d'autres abusant du mot peur, renforce celle-ci. Avoir peur est rationnel. Avoir les moyens de surmonter cette peur, c'est autre chose. La question n'est pas d'avoir peur ou non. La question est de prendre en compte les faits et de prendre en mains la réalité. Individuellement et collectivement c'est-à-dire, entre autres, avec l'aide de l'État, le gouvernement, la police, la justice, les pompiers… Institutions auxquelles on est censé faire confiance (le problème est là…)
Se pose toujours la question du "nous". Quand Garapon dit « nous souhaitons être surveillés », c'est très ambigu à cause de ce "nous" qu'il emploie. Mais si on le complète avec ce qu'il dit plus loin : « le terroriste, c'est l'autre », on comprend mieux : parmi ce "nous" (disons : notre pays), il y a un "autre"… qui n'est pas vraiment "nous"… "Nous", toi ou moi, « on n'a rien à se reprocher », on est a priori innocents, donc la surveillance ne nous concerne pas, elle ne concerne que "l'autre" – et là, on exige qu'elle soit efficace. Panique paranoïaque ou attitude raisonnable ?
Si la sécurité n'est pas "la première des libertés", elle en est quand même la condition. Une des conditions. Sinon, on est dans une sorte de rêve, d'idéal hors-sol où "La Liberté" est une sorte d'absolu sans condition qui n'a rien à voir avec les faits, la réalité. Disons, pour essayer d'être fin, qu'un niveau correct de sécurité est la condition de la possibilité d'exercice de nos libertés. Exemple : comment exercer (l'esprit tranquille) sa liberté de prendre un pot en terrasse si l'on est (si l'on se sent) sous la menace permanente d'un attentat ? L'idée que la foudre ne tombe jamais deux fois de suite au même endroit, que les terroristes changent de cible selon l'inspiration, que ça peut donc être n'importe où, c'est-à-dire partout ou nulle part aussi bien, peut faire partie de la panique paranoïaque OU on peut ranger ça dans un coin de sa tête comme symptôme de léger et faire ce qu'on a à faire sans s'en faire plus que ça. Après, la présence d'une caméra de surveillance ou d'un flic armé au coin de la rue peut être supplément de rassurance… Ou le contraire. Et alors retour au point 2) de l'article précédent.
Selon le tempérament de chacun, sans doute. Mais avoir plus peur de notre gouvernement que des terroristes islamiques me semble typique de l'état d'esprit masochiste de la société française actuelle.
(à suivre)

paru dans La Mèche

mardi 26 janvier 2016

Comprendre ?


Note à propos de l'article précédent : C'est avec plaisir que je reprends la formule du commentaire de Sylvie Denis : « le rock et les terrasses, c'est juste (entre autres choses) ce qui est possible quand on vit dans une démocratie. » Autrement dit, non des valeurs en soi. Ce qui est une valeur, c'est cette possibilité, terme que je préfère largement à celui de liberté, trop idéal et dont on abuse.
 Comprendre ?
• Bien sûr, ça s'explique, même si c'est fou. On est même abreuvé, submergé d'explications, politiques, géopolitiques, sociales, psychologiques… Mais expliquer n'est en aucun cas justifier. Il ne s'agit en aucun cas d'un « Oh, il faut les comprendre, les pauvres petits ! » (Je parle évidemment des tueurs…) L'explication ne pardonne rien parce qu'elle n'abolit pas les faits. Le fou criminel qui a eu une enfance difficile a des "circonstances atténuantes", il n'était pas en possession de tous ses moyens psychiques, tout ce que vous voulez, OK… mais n'empêche, quelques profondes que soient les explications, les faits restent. Les morts restent morts, les estropiés restent estropiés et ce qui ne nous tue pas nous rend malades. Rien de justifie. On peut se rappeler la controverse Sartre-Camus : "Les Mains sales" corrigé par "Les Justes", et le démontage de toutes les justifications idéologiques du terrorisme par Michael Waltzer. (On voit ça en bref dans Philosophie Magazine N° 95, pages 52, 53.)
Mais, comme nous humains, en général, on veut du sens, on travaille encore et encore à expliquer leur cas. Moi aussi, ici. Parce que ces signes notés précédemment ne suffisent pas à nous rassurer. Ni à nous assurer dans notre droit à la peur, à la tristesse, à la colère. Et pourtant si : nous avons de quoi avoir peur, de quoi être tristes et de quoi être en colère – et nous en avons le droit.
Les explications, ça vaut pour la science, pas pour la peur, le deuil, l'amour ou la haine. Et pas pour la justice qui ne veut que des faits, qui n'est ni psychologue ni moraliste mais qui a la loi à faire respecter.
• Un attentat aveugle, masqué, comme une bombe déposée dans une poubelle et qui explose au hasard, fait-il moins peur ou plus ? J'ai l'impression que des gens qui nous tirent dessus à visage découvert, de très près, ça a quelque chose de plus effrayant, plus traumatisant. (Cela dit, je n'ai jamais vécu ça…) C'est voir la mort en face, avec des visages humains qui nient notre humanité et par là même, perdent la leur. Par leurs actes, ces gens ont perdu leur humanité. Et les droits qui vont avec. Non pas par ce qu'ils sont, ni même par leur histoire propre telle qu'inscrite dans l'Histoire… Mais par leur actes. Les faits.
• Chercher les raisons de la violence aveugle (plus exactement les raisons qui animent les auteurs de violences aveugles), c'est se confronter à un oxymore ou une aporie. "Violence aveugle" et "raison" s'opposent si violemment qu'on ne peut parler que d'interprétations ou d'explications, non de raisons. Explications par des mécanismes sociaux, géopolitiques, religieux, psychologiques, des mécanismes qui ne sont en rien des justifications, ce que seraient des raisons.
• Le musulman, et en particulier le djeun' de banlieue issu de l'immigration, dans l'espace européen, n'est pas vraiment reconnu, d'où humiliation. L'humiliation entraine le ressentiment qui entraine la violence… et le Califat t'entraine : quelqu'un, ailleurs, te propose une terre promise et te dit « Là, tu seras respecté ». Il t'accroche par un détail et donne une réponse à ce poids que ressent tout adolescent et tout djeun' voué au chômage : l'exigence de "devenir un homme" ou simplement d'être un individu (assuré dans son identité). Il t'en soulage et en même temps te promet la gloire individuelle du martyr.
Ce qui veut dire qu'on peut aussi se poser la question ainsi : avons-nous affaire à une radicalisation de l'islam ou à une islamisation de la radicalité ? Plus exactement une islamisation du schéma "humiliation / ressentiment / vengeance". La violence, le désir de tuer contenu en chaque être humain (surtout s'il se sent bloqué dans une société bloquée) prendrait la voie et la voix de l'islam pour se justifier. Une forme précuite pour se réaliser. Une structure toute prête pour se donner une raison de vivre et de mourir, avec discours prétexte et moyens techniques fournis clé en main. Possible. C'est le schéma de tous les enrôlements : sectes, partis, "associations de malfaiteurs liés au terrorisme" (de l'armée, aussi…?)


dimanche 24 janvier 2016

EN VRAC, la suite…


LE 13 novembre. C'était un vendredi 13 + journée de la gentillesse + Saint Brice (c'est qui celui-là ?) + la veille de mon anniversaire ! Merci du cadeau !…
Je ne m'en remettrai jamais. J'ai mal à la France, j'ai mal au monde. Ça sonne grandiloquent, mais c'est vraiment ça. Et ces cons-là, non, définitivement, je ne leur permets pas de faire ça.
En vrac j'étais / je suis encore, au point que dans les jours suivant les attentats Bataclan j'ai effacé accidentellement tout ce que j'avais déjà recueilli ou écrit depuis dessus… J'ai donc redémarré ici depuis quelques jours de zéro ou presque, en vrac, des notes et réflexions post-13-novembre, souvent des réactions à ce que j'entends ou lis, presse, médias… J'essaie vaguement d'y mettre de l'ordre, mais il y aura autant de trous que de répétitions… Sans omettre les commentaires de lecteurs qui, même s'ils me semblent infondés, m'obligent à préciser ma pensée.
• Jeanne Favret-Saada, anthropologue : « Pour une pensée juste, il est important de partir de là : se reconnaitre "affecté", se savoir touché, comme préalable à toute prise de position. » Ceci était dit au cours d'une conversation publique (Cité-philo) avec Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, les auteurs de "Prendre dates – Paris 6 janvier – 14 janvier" – lecture éminemment recommandable. (Cité par Philosophie Magazine N°95.)
On peut avoir peur, oui, c'est même recommandé. (Quand je dis "on", a priori je parle pour moi. Que chacun élargisse ou non, à son gré.)
• Il y a aussi une certaine excitation à se dire « Nous vivons un moment historique. » On s'en serait bien passé, certes, mais quand même, c'est grisant, ça nous change de la banalité du quotidien. (Cette excitation est d'ailleurs aussi un des moteurs des "radicalisés" : quitter l'ennui, vibrer, vivre enfin, quitte à en mourir. Et il y a aussi une certaine fascination "romantique" et "romanesque" face à l'acte ultime, tuerie, attentat-suicide. Méfiance : la fascination est une des armes du fascisme.)
• « Il y a l'effroi », disait François Hollande, avec cette formule grammaticalement discutable mais juste : c'est du "il y a", impersonnel, quelque chose qui se répand dans l'air, dans l'atmosphère générale, touchant tout le monde ET chacun… Et l'effroi contient le mot froid. Oui, on a froid. Il convient de se réchauffer – et autrement que la tête sous la couette.
Nous sommes entrés dans le miroir des fous. Pour l'instant, nous y sommes coincés. Il va falloir le traverser.
Nous n'avons pas à rester sidérés.
• Le 7 janvier était un assassinat ciblé, "justifié" (prétexté, plutôt) par des blasphèmes de presse. L'attentat contre Charlie Hebdo avait une forte "valeur symbolique", parait-il. On en a entendu des « Ils se sont attaqué à la liberté d'expression » dans les réactions politiques et médiatiques ! Mais non, croyez-vous qu'ils pensaient si abstraitement ? Ils ont tué des gens, ils n'ont pas tué "la liberté d'expression". Nous, nous y voyons un symbole fort. Après ça et après le musée tunisien (l'art) et la plage (les touristes), et quelques autres, on pouvait se dire que la prochaine fois, ce serait un autre lieu symbolique, plus spectaculaire, peut-être… La Tour Eiffel, les Galeries Lafayette, ou un bâtiment public, l'Élysée, la Chambre des Députés… ou alors une usine classée Sévéso ou une centrale nucléaire… Non, rien de tout ça… Des bistrots… Pour l'essentiel, ils veulent juste tuer des gens.
— Mais le stade de France, quand même !
— Oui, là il y avait un gros enjeu symbolique (la bêtise populaire des amateurs de foot), mais surtout un gros enjeu de foule, de masse – plein de gens. Heureusement, leur amateurisme les a fait rater leur coup.
— Et le Bataclan ?
— L'enjeu symbolique, c'est le rock, c'est la musique "dégénérée", comme le nazisme fustigeait les "arts dégénérés". Est-ce un hasard s'ils ont attaqué une soirée death metal, musique satanique, plutôt que Charles Aznavour…? À part que les Eagles of death metal font plutôt une parodie de death metal… Et puis les djihadistes sont des amoureux de la mort… logiquement, ils devraient bien s'entendre avec le death metal. Peut-on y voir encore de l'amateurisme ? Est-ce juste une question d'accessibilité ? Si ça se trouve, certains de ces tueurs étaient déjà allés dans cette salle voir des concerts (de death rap ?) et connaissaient donc les lieux et leur niveau de sécurité, tout simplement.
• Les signes et symboles qui se sont révélés à l'occasion de l'assassinat des journalistes de Charlie Hebdo sont toujours là, ce sont les mêmes qui ressortent des attentats de ce funeste vendredi 13 (et ils étaient déjà là avant, Merah à Toulouse, Nemmouche à Bruxelles, pour se contenter d'exemples récents et moins massifs). Blasphème supposé, apostats supposés (des musulmans devenus flics ou soldats de l'Occident), religion, islam, antisémitisme, islam antisémite et antioccidental, jeunes perdus des cités perdues – tout ça mélangé – gros magma… Si l'assassinat n'est plus ciblé sur des individus précis, nommés, si le 13 novembre est un véritable attentat terroriste au sens pur, c'est-à-dire terrorisant, il n'est pas aveugle pour autant, tous les prétextes sont bons : le rock, la fête, les cafés, les filles aux cheveux libres, maquillées, musique, cigarettes, amours libres… « Paris, la capitale des abominations, des perversions, des idolâtres… » (communiqué du Califat… les prophètes bibliques ne s'exprimaient pas autrement pour conspuer Sodome, Babylone ou Ninive), et ceci dans un quartier proche des ex-locaux de Charlie Hebdo et tournant autour de la place de la République… Sont aussi visés chez nous, ou inclus dans le "pack", comme participants à ce mode de vie décadent, nombre d'apostats, beurs, arabes laïcisés, voire ex-musulmans athéisés qui boivent de l'alcool et écoutent du rock. Des traitres à l'islam.
Maintenant, est-ce bien ça, ou seulement ça, "la civilisation", notre civilisation ou culture que nous avons à défendre ? Ça demanderai études et développement. Déjà, c'est peut-être con, c'est juste "notre mode de vie", pas "nos valeurs" (ça aussi, politiques et médiatiques nous le serinent). "Nos valeurs", ce serait juste les terrasses de café et les salles de rock ? On appelle ça aussi "société de consommation"… Pour ma part je ne vais pas en concerts de rock, pas souvent aux terrasses de café, je bois peu… et j'aime les filles sans maquillage (mais "en cheveux", oui).
Tout attentat projette une ombre sur la réalité. Celui-ci en particulier, sur notre réalité.
Non "nos valeurs", mais des signes. Ces signes devraient suffire pour comprendre (= "appréhender par la connaissance", mais aussi "intégrer dans un ensemble"…)



samedi 28 novembre 2015

Drapeau


On a aimé le drapeau noir des anarchistes. Il faut maintenant détester le drapeau noir des daech-djihadistes. Et se mettre ou se remettre à aimer le mal aimé drapeau français, le "drapeau tricolore" bleu-blanc-rouge. Peut-être faudrait-il en rappeler et revivifier le symbolisme. L'origine de ces couleurs est racontée sur le site de l'Elysée. À la Révolution Française, la cocarde bleu et rouge,  couleurs de la ville de Paris, fut adoptée par la Garde Nationale, milice populaire née lors des premiers soulèvements de 1789. La Fayette, quelques jours après la prise de la Bastille, aurait conseillé à Louis XVI de porter cette cocarde pour se faire bien voir du peuple, mais quand même en y ajoutant au centre la couleur de la monarchie, le blanc, afin de marquer « l'alliance auguste et éternelle entre le monarque et le peuple ».
Le drapeau tricolore se met au point dans les années suivantes, d'abord pavillon des navires puis drapeau national. La légende veut que ce soit le peintre Louis David qui ait décidé de l'ordre des couleurs.
En bref, ce serait donc les couleurs de Paris + le blanc royal. Après, on peut plonger dans le symbolisme des couleurs, chercher les archétypes qui s'y cachent ou s'y révèlent : dans le rouge il y a le sang et le feu, bien sûr, donc les passions – révolte, violence, mais aussi amour. Dans le blanc la lumière, donc la pureté, la transparence. Dans le bleu, la profondeur du ciel, l'infini (quoique le bleu drapeau soit beaucoup plus compact que l'azur translucide du ciel), et donc symbole divin… et donc aussi monarchique (blason des rois de France)… et donc finalement, "de droite" : les Chouans étaient bleus (de peur ?), les révolutionnaires étaient rouges (de rage ?). On en est resté là : bleue, la droite, rouge la gauche… Et le blanc serait le neutre, l'abstentionnisme, le vote blanc ? Mais il est aussi "candide", donc la couleur du candidat, celui qui n'est pas encore engagé et est prêt à s'orienter à droite ou à gauche.
Pour ma part, j'ai le souvenir, étant gamin, de mettre mon nez dans les énormes Larousse du XX° siècle et leurs somptueuses pages de drapeaux. Et le bleu-blanc-rouge ne me plaisait pas. J'avais sans doute déjà certains gouts picturaux, qui me faisaient préférer le noir-rouge-jaune (à l'horizontale) allemand ou le vert-blanc-rouge italien… et puis le parfait rond rouge sur fond blanc japonais. (C'est relativement étrange, parce que mon enfance, c'était au sortir de la guerre de 40… et que ces trois là étaient nos ennemis… Bon, j'aimais aussi le somptueux stars and stripes américain, la croix blanche de la Suisse neutre et son avatar en Croix Rouge secouriste…) Je me rappelle aussi que quand on dessinait des avions, entre frangins, on avait toujours une hésitation pour les cocardes des ailes : l'anglaise comme la française était bleu-blanc-rouge… mais réparties comment, déjà ? Rouge au centre pour les Anglais, rouge à la périphérie pour les Français, donc, question surface, beaucoup plus de rouge ! (Je viens de vérifier sur Internet, ouf, j'ai bon.)
Et donc et donc et donc… maturité (graphique et autre) venue, qu'en faire, de ce drapeau? La cocarde me plait toujours bien de même que Marianne et le bonnet phrygien, et les trois couleurs exploitées sous forme de rayures m'amusent, comme jeu graphique et comme jeu avec le symbole. (Parce que le dessin, c'est du jeu, vous savez…) Et puis, même s'il fait chier, le drapeau, avec le nationalisme qui y est attaché, faut-il le laisser au FN et aux Répus ?
Par contre jamais au grand jamais, je ne le dirai "sacré".
Quant à La Marseillaise… Hum… Depuis longtemps je milite pour qu'on en change les paroles. Mais maintenant…? OK, pas question de jour de gloire et de sang impur, mais ne voit-on pas justement l'étendard sanglant de la tyrannie levé contre nous ? Et ne viennent-ils pas jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes ? Les combattrons nous avec du Jacques Brel ?

Dessin de 2011 pour le tome 3 de "En chemin elle rencontre", 
collectif sur les violences et inégalités faites aux femmes (Des ronds dans l'O). 
On peut remarquer que pour la cocarde, je me suis gouré.