vendredi 5 février 2016

Quelque chose comme le chaos (dans les têtes et dans le monde)

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• La guerre, normalement, laisse entrevoir une fin, la possibilité d'une victoire ou d'une défaite. La guerre concrétise une situation, l'explicite, permet une lucidité : on a peur, mais la peur connait son objet réel. La terreur, par contre, est sans début ni fin. Quand l'objet est fluide, invisible et omniprésent, c'est l'angoisse qui domine.
Pendant l'occupation, le résistants français étaient qualifiés de terroristes par l'occupant et les collabos. Mais lancer une bombe sur un convoi militaire allemand en criant « Vive la France ! », ça n'a rien à voir avec le terrorisme islamiste international actuel. Les tueurs du vendredi 13 ne sont pas, que je sache, les résistants d'un pays occupé. Ce ne sont pas non plus exactement des agresseurs venus d'ailleurs, comme une cinquième colonne vouée au sabotage. Ça y ressemble un peu, si ? quand même ? non…? Oui, mais… Succession de définitions et de non-définitions ponctuées de "oui peut-être", "mais non peut-être," "ou bien…?" qui aboutissent à l'idée que rien n'est simple, tout se complique = quelque chose comme le chaos.
• Histoire de confirmer qu'il s'agit d'une "guerre civile mondiale" (le pape parle d'une "guerre par morceaux"… oui… et qui laisse des gens en morceaux…), on peut examiner le calendrier de ce mois de janvier :
Valence : attaque automobile contre les soldats en faction devant la mosquée.
Tel Aviv : attaque à une terrasse de café.
Cologne : agressions sexuelles de masse.
Paris, La Goutte d'Or : attaque d'un commissariat avec couteau et ceinture d'explosif factice (!)
Marseille : un lycéen attaque un prof juif à la machette en se revendiquant du Califat.
Jakarta : attentats.
Istanbul : attentat.
Ouagadougou : attentats.
Quant à la Libye………
Et j'en oublie surement tout un tas : je ne cite que ce qui sort aux infos les plus courantes.
On peut aussi appeler ça "chaos planétaire", comme le fait Willem dans Charlie Hebdo.
• Ce qui entraine, "dans l'intérêt de la raison", la nécessité de trier. Pour ça il faut soit enculer les mouches coupées en quatre, soit inventer des mots nouveaux, soit tourner autour du sujet en spirale, c'est-à-dire en prenant successivement différentes grilles, différents point-de-vue, et surtout, après avoir affirmé un point-de-vue, examiner son inversion. (Ça donne par exemple ces inversions : le politique qui instrumentalise la religion ? ou la religion qui instrumentalise le politique (les deux !), comme : la radicalisation de l'islam ? ou l'islamisation de la radicalité – formule venant de Olivier Roy – ? Les deux !)
Soit encore trancher, c'est-à-dire simplifier en récupérant un vocabulaire peut-être brutal mais clair : – C'est une guerre. – Celui-là est notre ennemi. – Il faut l'exterminer. – Notre civilisation mérite d'être défendue, etc. Partant, retrouver une puissance (un potentiel d'action). Ça, c'est plutôt le problème des hommes politiques, qui ont effectivement à agir.
• Entretemps, je suis tombé sur un article de Médiapart qui rend compte de trois bouquins sur le sujet des djihadistes et de leurs motivations.
- "Les Nouveaux somnambules" de Nicolas Grimaldi, qui évoque non pas des motivations mais "un rêve"… des gens envoutés dans une fiction (fable, chimère, hallucination…) mais dont les actes – problème ! – s'inscrivent bel et bien dans la réalité. J'aime assez cette vision des choses, qui correspond à l'idée de secte, de gens sous emprise, comme "possédés"…
- "Tueries" de Franco "Bifo" Berardi, qui, lui, évoque les différentes tueries de masse dans la monde, aussi bien les américaines de campus que la bande à Baader et les islamistes. Derrière toutes, une seule cause profonde : le "capitalisme absolu" comme apocalypse. Ce qui m'apparait comme une de ces simplifications idéologiques auxquelles je me refuse.
- "Les Enfants du Chaos", d'Alain Bertho, anthropologue. Au delà des "passages à l'acte" individuels, voir le sens collectif : historique, politique, culturel. Lui aussi évoque l'idée d'islamisation de la radicalité, ou comment les échecs des revendications sociales, l'espèce d'impuissance qui nous étreint face au ventre mou du monde politique, entrainent un passage à la violence terroriste, laquelle trouve un cadre favorable dans l'islamisme… Mais je dirais, aussi bien, entrainent le vote FN, autre radicalité.
Des trois (que je n'ai pas lus), il me semble quand même ressortir l'idée globale du nihilisme. Le projet terroriste a toujours une part suicidaire qui s'idéalise dans une fiction, une métaphysique eschatologique : il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin de ce chaos civilisationnel que nous ressentons (nous tous, pas seulement les djeuns' plus ou moins musulmans), donc la demande d'une "conversion" (dans le sens de metanoïa), d'une apocalypse dans son vrai sens de révélation, d'une "fin de l'histoire", avec la mort hallucinée comme libération, accès au paradis, à la cité céleste. (Ou à l'enfer sur Terre… J'entendais il y a peu un reportage radio sur un collège et ce que lisent les adolescents en SF : du post-apo…)

(Pour les mots bizarres, comme eschatologie, pas de panique, c'est pas un gros mot, mais l'étude du thème de la fin des temps. Et la metanoïa, c'est l'idée d'une mutation accompagnée d’une renaissance, au point d’aboutir à une inversion des valeurs, une transmutation. Ça peut concerner l'individu (conversion religieuse ou dé-conversion : apostasie) ou un groupe, une société. On parle aussi de "changement de paradigme".)
à suivre



mercredi 3 février 2016

Les tueurs

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Peut-être qu'ils préfèreraient se faire aimer, mais faute de mieux, ils se font craindre – caractéristique de tout dictateur. (Et puis c'est plus facile…) (Et puis en tant que musulmans "craignant Dieu", peut-être qu'ils ne savent pas penser autrement…)
Quelques aspects, disons… "techniques".
• Les terroristes suivraient des ordres "venus d'ailleurs" (Syrie, Daesh) ? Oui, il y en a, mais est-ce le plus important ? Quelque part, ça nous rassure, de le penser. Ça nous arrange, de penser que les ordres viennent d'ailleurs, directement, que les terroristes appartiennent à une cellule dormante, éveillée par télécommande à partir de la Syrie ou d'ailleurs, comme c'était avec Al-Qaïda, quand tout était censé provenir d'ordres de Ben Laden. Parce que c'est LOIN et parce que c'est AILLEURS, dans un autre pays, donc susceptible d'être un ennemi au sens classique, qui nous fait la guerre au sens classique et, pour ce, téléguide chez nous une "cinquième colonne". De plus, un pays ennemi lointain est bombardable, ça nous arrange. Alors que des Français nés en France et porteurs de la nationalité française, on ne peut pas faire n'importe quoi avec. On doit les traiter en droit commun, donc ne leur tirer dessus qu'en état de légitime défense, faire des sommations, arrêter, menotter, lire les droits, gardavue, procès, etc.… C'est plus compliqué, plus délicat. Même en "état d'urgence". Même s'ils viennent de Belgique, on ne peut pas bombarder Mollenbeek, a-t-on assez rigolé avec ça…?
Tant qu'on pense comme ça, on cherche l'ennemi ailleurs et on lui envoie des avions, des drones et des bombes. Et puis on rétablit les contrôles aux frontières… C'est sans doute inévitable, mais les "hors venus", ce n'est qu'un aspect. Le plus important, c'est que « ils sont parmi nous ». Comme on dit en Espagne « Cria cuervos, que te sacaron los ojos ! » : « Élève des corbeaux, ils t'arracheront les yeux ! » Cf. l'expression « J'ai réchauffé un serpent dans mon sein. » On (la France) les a élevés – mal, sans doute.
• Ils ont des complices ? Bien sûr. Ce sont des frères, des bandes de copains, des voisins. Aux Buttes Chaumont ou à Molenbeek, peu importe, en réalité : de nos jours, tout le monde est voisin (réseaux sociaux, téléphones portables…) Et puis "hybrides" ils sont : pas des purs terroristes idéologues ou soldats obéissants mais des gangsterroristes, passés par la délinquance, petite ou grande, par le crime, organisé ou non, et partageant avec celui-ci des réseaux, ceux du trafic d'armes en particulier.
Daesh, le Califat (le "prétendu ou autoproclamé État Islamique", nous serinent les médias) n'est pas que là-bas en Syrie. Daesh est partout. Ici, dans nos cités. Et je ne veux pas dire seulement "les cités" = de banlieue, je veux dire nos villes européennes, petites ou grandes, centres et périphéries, campagnes, même… nos lieux communs, les lieux de vie des citoyens.
• J'entends aussi : « Ils ont reçu une grande préparation… Ce sont des soldats professionnels, surentrainés… avec une logistique super organisée… » Foutaise. J'ai eu envie de dire, au vu de leurs ratages de ceintures explosives, "des pieds nickelés, oui !" Mais ce serait faire injure aux Pieds Nickelés qui n'ont jamais tué personne. Des cousins Dalton, aussi cons que Rantanplan ? Pareil : les Daltons sont aussi nuls mais plus sympas. Des fous, des barbares…? C'est encore faire injure aux fous et aux barbares. Question coordination, pas besoin d'un super "cerveau" ou d'un staff d'organisateurs, il suffit de deux ou trois téléphone portables.
• Cerveau ? Il y aurait un "cerveau" de l'attaque… le "cerveau présumé", disent les médias pour obéir à la loi et sa présomption d'innocence… "Présumé", c'est bien le mot. Y a-t-il du cerveau là-dedans ?
Mais que ces attentats (et nombre d'autres, ailleurs) sentent l'amateurisme suicidaire n'y change rien. Et que dans le même temps la coalition mène des frappes en Irak-Syrie n'y change rien non plus, c'est complémentaire. Et ça ne justifie rien.
L'attentat de San Bernardino viendrait plutôt confirmer. Un centre de soins aux handicapés, est-ce un enjeu idéologique (= politique / religieux) ? Apparemment, c'était la boite où le tueur travaillait, il en avait donc l'accès, c'était pratique… et peut-être quelques comptes personnels à régler. Mais si un endroit comme ça est "une cible", ça veut dire que n'importe quoi peut être une cible.  Ce qui veut dire qu'il n'y a pas beaucoup de "pourquoi", dans tout ça, plutôt "du n'importe quoi"… pas beaucoup de "motivations", de "raisons" ou de "raison", pas beaucoup de "cerveau", dans ces affaires…
Et là est le pire danger.
• Parole de terroriste irlandais ayant raté son attentat contre Thatcher : « Cette fois, vous avez eu de la chance, pas nous. Mais rappelez vous que nous il nous suffit d'avoir de la chance une fois… vous, il faut que vous en ayez beaucoup de fois. »


lundi 1 février 2016

Se rassurer ET se mortifier


Marc Ferro : « Les schémas de pensée obscurcissent parfois la lecture des évènements. » Et, plus loin dans l'interview : « Les schémas nous aveuglent. » (in Télérama 3445)
• Il est rassurant, pour nous occidentaux ex-chrétiens, rationalistes, laïcs, politisés et capitalistes de gauche, de penser et de dire que ce n'est pas réellement une question de religion, de croyance… de penser que c'est de la récupération, de l'instrumentalisation (encore un de ces termes à la con qu'on adore) politique, géopolitique, que c'est du business, que les cadres du Califat sont d'anciens adjoints de Saddam Hussein, pas des "religieux". C'est rassurant, parce que ça cadre avec notre façon de penser le monde, notre logique (ou notre "logiciel", autre terme à la mode). Donc on maitrise (relativement), on peut comprendre, inscrire le problème dans du connu, pour ne pas dire de l'habituel. Et on peut l'atteindre, le combattre, par le discours ou par les bombes (là aussi, du connu, de l'habituel – "schéma de pensée").
… Alors que le fanatisme religieux, on n'a aucune prise dessus, ni intellectuelle (« On ne communique pas avec un être asservi », disait Camus), ni guerrière : à quoi bon tuer des gens qui ne demandent pas mieux, des morts-vivants qui s'en chargent eux-mêmes avec zèle. (Le terme arabe que l'on traduit par "martyr" signifie en fait "mort-vivant", ai-je lu quelque part. On fait la guerre à des zombies !) L'ennemi qui gagne en mourant est invincible, hors de portée – de la pensée comme des armes, de la prison comme de la déchéance de nationalité. Le suicide-attentat (déchéance de rationalité), c'est hors de notre raison raisonnante et raisonnable. Le meurtre pour des dessins de presse, c'est hors de notre raison. Et tout cela, cet impensable, nous met hors de nous. Les explications n'expliquent rien. On peut juger un acte intellectuel, politique ou guerrier sur ses résultats, sa vérification par le réel. Alors que la seule validation possible de l'acte religieux (en particulier le suicide) ne viendrait que post mortem… et est donc, en fait, impossible. Face à la foi fanatique, la raison s'arrête, figée comme devant un tsunami ou face à un martien. Et donc, pour se rassurer, on fait tout pour ramener les actes religieux sur un plan (relativement) raisonnable, ou en tout cas connu, pensable : l'argent, le pouvoir, la politique, l'intérêt… nos tares à nous.
• Mais s'il y a (bien entendu) une part de récupération ou d'instrumentalisation de la religion (censée être pure, idéale, sacrée, morale – donc respectable) par la politique (censée être triviale, profane, immorale – donc méprisable), on pourrait aussi bien dire l'inverse (et complémentaire), dire que c'est le pouvoir religieux qui détourne et instrumentalise la politique à ses propres fins : ses fins essentiellement religieuses. Les religions ont toujours été des systèmes politiques, dans le sens de "gestion plus ou moins raisonnée de la société" en même temps que systèmes de pouvoir, de conquête, d'oppression.
Mais on n'ose pas y toucher : la religion, c'est sacré.
Culpabilité
• Avec ça, relativistes et tolérants nous sommes, bienveillants, bien-pensants… Et pacifistes nous sommes, comme dans les années 30 face à la montée de Monsieur Hitler, chancelier élu "démocratiquement"… Et culpabilisés nous sommes, chargés de mauvaise conscience, occidentaux coupables de tous les malheurs du monde, avec nos croisades, notre colonialisme, la guerre d'Algérie, notre interventionnisme, notre capitalisme, notre addiction au pétrole. « Mea culpa, mea maxima culpa ! Nous battons notre coulpe. Tuez nous, nous l'avons bien cherché, bien mérité. Vous êtes dans votre droit, vous êtes des opprimés, donc des militants, des résistants, des patriotes, des idéalistes… »
On se crée ainsi une "bonne conscience de la mauvaise conscience" (c'est du Alain Finkielkraut… ça va pas faire plaisir à tout le monde, ici… mais il faudrait peut-être l'écouter attentivement).
Eh merde ! Assez de mortification. Assez de ce narcissisme de la culpabilité, sorte de masochisme complaisant, d'auto-racisme.
Pour Charlie Hebdo, il y en avait toujours pour dire « ils l'ont bien cherché ». Qui disait ça ? ceux qui prêchent que tout le monde doit respecter les religions et les religieux et les diverses conneries qui en émanent (moi, je les respecte, mais au sens de "tenir en respect" – soit à l'écart, loin). Maintenant, après le 13 novembre, on ne peut même pas dire ça, puisque les victimes ont été prises au hasard, il suffisait de se trouver là ; mais il y a quand même encore des occidentaux culpabilisés pour dire « ON l'a bien mérité (quelque part) ». Mon cul, oui. ON fait quoi ? ON tend l'autre joue, fable qui vient de nos "racines chrétiennes" ? ON se jette au devant des balles ?
Il semble que ce soit l'extrême gauche en particulier qui tienne ce genre de discours expiatoire et laxatif. Confondant "critique de l'islam" avec "racisme", confondant liberté avec possibilité de s'habiller comme on veut. (Il y a autant de liberté chez celles qui se voilent intégrales que chez ceux qui se font exploser.) Confondant Califat et droit des peuples à disposer d'eux-mêmes… Qui ont tellement peur, non pas des tueurs islamistes, mais peur du mot "islamophobie" – la honte, le péché mortel ! Phobie de la phobie ! (Et eux, les tueurs islamistes et leurs complices passifs, ils en profitent bien… Qui sont les manipulateurs ? Qui sont les racistes ?)
« Les fous armés de kalachnikovs ne sont pas chargés de nous dicter notre autocritique – il ne manquerait plus que ça. » (Ignacio Camacio, ABC, Madrid, 17 novembre.)
Que ceux qui se sentent trop coupables aillent se confesser au curé du coin, fassent pénitence avec trois Pater et trois Avé, pètent un coup et se soulent la gueule une bonne fois, le lendemain ça ira mieux.
Et qu'on ne nous ressorte pas l'Inquisition ou la guerre d'Algérie, je connais, merci, c'était il y a  respectivement cinq siècle et cinquante ans. Je parle de maintenant. On peut analyser ad libitum les fautes et à qui la faute historique. Restent les faits (accomplis). Comme il est impossible de remonter le temps pour corriger les erreurs à la racine (intégration ratée, échec de l'école de la République, etc.), il faut bien réfléchir et agir à partir de maintenant, à partir des faits de maintenant.
(Tiens, j'ai mis des gros mots, dans cet épisode. Faut croire que c'est un truc qui m'exaspère, la culpabilité, l'auto-flagellation – pratique typiquement religieuse.)
(à suivre)

Paru dans le Psikopat
 

vendredi 29 janvier 2016

"Dérive sectaire"


« J'sais pas quoi faire… Qu'est-ce que j'peux faire…? Tiens, si je me radicalisais ? Parce que tenir les murs de ma T6 et prier X fois par jour, c'est trop nul. Je veux un gros gun, une kalach, tuer des gens… »
• L'islam radical est une secte. (Et si on dit facilement que le christianisme est "une secte qui a réussi", pourquoi ne pas le dire aussi bien de l'islam en général ? Une secte comme une autre, et partagée en un tas de sous sectes qui se tirent la bourre.) Alors ses adeptes fanatiques, ces "guerriers d'un autre genre", ces sicaires, on peut les dire "sous emprise", "possédés"…? (Non par Satan, mais par des gurus et un système sectaire.) Oui, il s'agit très exactement de ça. Lavage de cerveau, conditionnement… Addiction, dissociation mentale, fragmentation, déstructuration… et restructuration autour d'un nouveau thème… en six mois, semble-t-il, l'adepte est prêt à tuer ou à se suicider ou les deux à la fois. (Ça ferait presque penser à Olrik-Guinea Pig manipulé par l'onde Méga du Télécéphaloscope de Septimus dans "La Marque Jaune" !)
Le musulman de base, censé être "normal", "modéré", pacifique, serait-il si fragile, pour ainsi basculer, suite à quelques injonctions venues de la mosquée, d'un site Internet ou de quelques copains de classe…?  Mais c'est aussi qu'il n'est pas QUE "un musulman de base". Là, joue, comme dit précédemment, la question de cette carence d'identité au sens civique qui fait que chacun, faute d'identité personnelle et civique, pour ne pas dire nationale, se replie sur une identité religieuse, qui, plus qu'une foi, est une identification à un groupe (bande, tribu, origine).
• À force de se définir comme musulmans ET de se faire définir comme musulmans (avec tous les corolaires qui s'y attachent sournoisement, en filigrane, y compris le salafisme terroriste), certains le deviennent de plus en plus, musulmans. Ils s'essentialisent, ils s'identifient à l'islam, faute de mieux, et s'y renforcent par mimétisme et automimétisme : ils imitent le groupe et ils s'imitent eux-mêmes en un système de boucle de rétroaction positive (cercle vicieux ou spirale de renforcement)… Deviennent des super-musulmans, voire des hyper-musulmans. Ça veut dire, dépourvus qu'ils sont de thermostats, pris dans une effervescence, s'enfièvrer, s'exagérer, concentrer l'énergie… se radicaliser, puisque c'est le mot, convenu mais exact. Il s'agit bien de "revenir aux racines" : c'est le sens du terme salafisme, à part qu'il considère des racines lointaines, situées dans un passé lointain, un "âge d'or" mythique, alors que les racines d'un arbre poussent en même temps que lui, changent, croissent et restent contemporaines de son tronc, ses branches, ses feuilles… (Et certes ce terme de radicalisation que l'on entend sans cesse – et son inverse supposé de déradicalisation – et pourquoi pas éradication ? – nous sort par les oreilles.)
On dit aussi fondamentalisme, c'est la même idée, "revenir aux fondamentaux". Retour aux origines, aux sources (aux prétendues ou fantasmées sources), à un islam "pur", purifié. Les "modérés" disent et répètent « ce n'est pas le vrai islam, ce ne sont pas des vrais musulmans, c'est Satan » (euh… "Satan", t'es sûr ?), mais les fondamentalistes en ont autant en retour pour les modérés qui, pour eux, « ne sont pas des vrais musulmans », sont des musulmans « de papier mâché »…
Mais du coup, ceux qui disent que ces tueurs ce n'est pas l'islam, que l'islam, c'est la paix, etc., devraient plutôt parler de perversion de l'islam, de récupération, détournement de l'islam, de dérive, de dévoiement. Mais non, ils parlent bel et bien de radicalisation, c'est-à-dire d'aller chercher les racines de l'islam, son origine supposée, son essence imaginée. Cette perversion ou subversion de l'islam serait bien en fait une exacerbation de l'islam. Radicalisation, oui, pas détournement. (Je me répète un peu, je sais…) Le terrorisme islamiste transnational ne vient pas d'une autre planète pour se greffer sur l'islam "normal", il en émerge, comme un bouton de fièvre, comme un abcès de fixation. Si l'islamisme terroriste est "la maladie de l'islam" (Cf. le livre d'Abdelwahab Meddeb. Cf. aussi Cheikh Bentounès, leader spirituel de la confrérie soufie Alawiyya, qui parle même de "cancer de l'islam" *), son "côté obscur", l'islam normal est le terrain : pas de maladie sans terrain favorable.
(J'aime bien prendre mes références chez des intellectuels musulmans, généralement soufis, d'ailleurs…)
(On pourrait appliquer de la même manière l'idée de radicalisation à l'Inquisition du XVI° siècle, "bouton de fièvre" ou cancer du christianisme de l'époque.)
• Mais comprendre que les terroristes n'ont aucune légitimité (au sens religieux, coranique), soit qu'ils détournent le vrai islam, soit qu'ils se réfèrent à une pureté originaire fantasmatique, ne nous aide pas beaucoup, sinon à nous efforcer d'éviter ce fameux amalgame, à trouver "la bonne distance"… Mais il restera toujours un doute à cause des versets guerriers du Coran, qui sont toujours là et qui peuvent n'importe quand servir de légitimation à n'importe qui. Et puis, pour les mécréants athées que nous sommes, aucune justification théologique ne vaut, ni en mal ni en bien.
Déni.
Un certain Umer Ali apporte de l'eau à mon moulin dans un article de The Nation concernant le dernier attentat contre une université au Pakistan. (Dans le dernier Courrier International : N°1317, 28 janvier / 3 février)
Le Pakistan n'est pas la France, mais il semble que là-bas aussi, en cas d'attentat islamiste (des talibans, en l'occurrence), « la réaction générale […] est : "ce ne sont pas des musulmans", "le terrorisme n'a pas de religion", "c'est une conspiration du RAW…" (chez nous, on dirait la CIA…) […] On n'ira pas loin si l'on se contente d'affirmer que les terroristes ne sont pas des musulmans. Il serait temps que nous cessions d'être dans le déni et que nous comprenions que les terroristes sont des musulmans, qu'ils suivent bel et bien une interprétation de l'islam. S'ils n'étaient pas musulmans, pourquoi (ici, il cite quelques leaders talibans abattus ainsi que Ben Laden) seraient-ils appelés "martyrs" et "soldats de l'islam" ? Pourquoi des religieux musulmans leur organiseraient-ils des funérailles symboliques ? Pourquoi des centaines de gens viendraient-ils de tous les coins du pays pour adresser des prières funéraires à des terroristes condamnés à la pendaison ? »
(Paru dans le Psikopat) 

À SUIVRE

mardi 26 janvier 2016

Comprendre ?


Note à propos de l'article précédent : C'est avec plaisir que je reprends la formule du commentaire de Sylvie Denis : « le rock et les terrasses, c'est juste (entre autres choses) ce qui est possible quand on vit dans une démocratie. » Autrement dit, non des valeurs en soi. Ce qui est une valeur, c'est cette possibilité, terme que je préfère largement à celui de liberté, trop idéal et dont on abuse.
 Comprendre ?
• Bien sûr, ça s'explique, même si c'est fou. On est même abreuvé, submergé d'explications, politiques, géopolitiques, sociales, psychologiques… Mais expliquer n'est en aucun cas justifier. Il ne s'agit en aucun cas d'un « Oh, il faut les comprendre, les pauvres petits ! » (Je parle évidemment des tueurs…) L'explication ne pardonne rien parce qu'elle n'abolit pas les faits. Le fou criminel qui a eu une enfance difficile a des "circonstances atténuantes", il n'était pas en possession de tous ses moyens psychiques, tout ce que vous voulez, OK… mais n'empêche, quelques profondes que soient les explications, les faits restent. Les morts restent morts, les estropiés restent estropiés et ce qui ne nous tue pas nous rend malades. Rien de justifie. On peut se rappeler la controverse Sartre-Camus : "Les Mains sales" corrigé par "Les Justes", et le démontage de toutes les justifications idéologiques du terrorisme par Michael Waltzer. (On voit ça en bref dans Philosophie Magazine N° 95, pages 52, 53.)
Mais, comme nous humains, en général, on veut du sens, on travaille encore et encore à expliquer leur cas. Moi aussi, ici. Parce que ces signes notés précédemment ne suffisent pas à nous rassurer. Ni à nous assurer dans notre droit à la peur, à la tristesse, à la colère. Et pourtant si : nous avons de quoi avoir peur, de quoi être tristes et de quoi être en colère – et nous en avons le droit.
Les explications, ça vaut pour la science, pas pour la peur, le deuil, l'amour ou la haine. Et pas pour la justice qui ne veut que des faits, qui n'est ni psychologue ni moraliste mais qui a la loi à faire respecter.
• Un attentat aveugle, masqué, comme une bombe déposée dans une poubelle et qui explose au hasard, fait-il moins peur ou plus ? J'ai l'impression que des gens qui nous tirent dessus à visage découvert, de très près, ça a quelque chose de plus effrayant, plus traumatisant. (Cela dit, je n'ai jamais vécu ça…) C'est voir la mort en face, avec des visages humains qui nient notre humanité et par là même, perdent la leur. Par leurs actes, ces gens ont perdu leur humanité. Et les droits qui vont avec. Non pas par ce qu'ils sont, ni même par leur histoire propre telle qu'inscrite dans l'Histoire… Mais par leur actes. Les faits.
• Chercher les raisons de la violence aveugle (plus exactement les raisons qui animent les auteurs de violences aveugles), c'est se confronter à un oxymore ou une aporie. "Violence aveugle" et "raison" s'opposent si violemment qu'on ne peut parler que d'interprétations ou d'explications, non de raisons. Explications par des mécanismes sociaux, géopolitiques, religieux, psychologiques, des mécanismes qui ne sont en rien des justifications, ce que seraient des raisons.
• Le musulman, et en particulier le djeun' de banlieue issu de l'immigration, dans l'espace européen, n'est pas vraiment reconnu, d'où humiliation. L'humiliation entraine le ressentiment qui entraine la violence… et le Califat t'entraine : quelqu'un, ailleurs, te propose une terre promise et te dit « Là, tu seras respecté ». Il t'accroche par un détail et donne une réponse à ce poids que ressent tout adolescent et tout djeun' voué au chômage : l'exigence de "devenir un homme" ou simplement d'être un individu (assuré dans son identité). Il t'en soulage et en même temps te promet la gloire individuelle du martyr.
Ce qui veut dire qu'on peut aussi se poser la question ainsi : avons-nous affaire à une radicalisation de l'islam ou à une islamisation de la radicalité ? Plus exactement une islamisation du schéma "humiliation / ressentiment / vengeance". La violence, le désir de tuer contenu en chaque être humain (surtout s'il se sent bloqué dans une société bloquée) prendrait la voie et la voix de l'islam pour se justifier. Une forme précuite pour se réaliser. Une structure toute prête pour se donner une raison de vivre et de mourir, avec discours prétexte et moyens techniques fournis clé en main. Possible. C'est le schéma de tous les enrôlements : sectes, partis, "associations de malfaiteurs liés au terrorisme" (de l'armée, aussi…?)


dimanche 24 janvier 2016

EN VRAC, la suite…


LE 13 novembre. C'était un vendredi 13 + journée de la gentillesse + Saint Brice (c'est qui celui-là ?) + la veille de mon anniversaire ! Merci du cadeau !…
Je ne m'en remettrai jamais. J'ai mal à la France, j'ai mal au monde. Ça sonne grandiloquent, mais c'est vraiment ça. Et ces cons-là, non, définitivement, je ne leur permets pas de faire ça.
En vrac j'étais / je suis encore, au point que dans les jours suivant les attentats Bataclan j'ai effacé accidentellement tout ce que j'avais déjà recueilli ou écrit depuis dessus… J'ai donc redémarré ici depuis quelques jours de zéro ou presque, en vrac, des notes et réflexions post-13-novembre, souvent des réactions à ce que j'entends ou lis, presse, médias… J'essaie vaguement d'y mettre de l'ordre, mais il y aura autant de trous que de répétitions… Sans omettre les commentaires de lecteurs qui, même s'ils me semblent infondés, m'obligent à préciser ma pensée.
• Jeanne Favret-Saada, anthropologue : « Pour une pensée juste, il est important de partir de là : se reconnaitre "affecté", se savoir touché, comme préalable à toute prise de position. » Ceci était dit au cours d'une conversation publique (Cité-philo) avec Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, les auteurs de "Prendre dates – Paris 6 janvier – 14 janvier" – lecture éminemment recommandable. (Cité par Philosophie Magazine N°95.)
On peut avoir peur, oui, c'est même recommandé. (Quand je dis "on", a priori je parle pour moi. Que chacun élargisse ou non, à son gré.)
• Il y a aussi une certaine excitation à se dire « Nous vivons un moment historique. » On s'en serait bien passé, certes, mais quand même, c'est grisant, ça nous change de la banalité du quotidien. (Cette excitation est d'ailleurs aussi un des moteurs des "radicalisés" : quitter l'ennui, vibrer, vivre enfin, quitte à en mourir. Et il y a aussi une certaine fascination "romantique" et "romanesque" face à l'acte ultime, tuerie, attentat-suicide. Méfiance : la fascination est une des armes du fascisme.)
• « Il y a l'effroi », disait François Hollande, avec cette formule grammaticalement discutable mais juste : c'est du "il y a", impersonnel, quelque chose qui se répand dans l'air, dans l'atmosphère générale, touchant tout le monde ET chacun… Et l'effroi contient le mot froid. Oui, on a froid. Il convient de se réchauffer – et autrement que la tête sous la couette.
Nous sommes entrés dans le miroir des fous. Pour l'instant, nous y sommes coincés. Il va falloir le traverser.
Nous n'avons pas à rester sidérés.
• Le 7 janvier était un assassinat ciblé, "justifié" (prétexté, plutôt) par des blasphèmes de presse. L'attentat contre Charlie Hebdo avait une forte "valeur symbolique", parait-il. On en a entendu des « Ils se sont attaqué à la liberté d'expression » dans les réactions politiques et médiatiques ! Mais non, croyez-vous qu'ils pensaient si abstraitement ? Ils ont tué des gens, ils n'ont pas tué "la liberté d'expression". Nous, nous y voyons un symbole fort. Après ça et après le musée tunisien (l'art) et la plage (les touristes), et quelques autres, on pouvait se dire que la prochaine fois, ce serait un autre lieu symbolique, plus spectaculaire, peut-être… La Tour Eiffel, les Galeries Lafayette, ou un bâtiment public, l'Élysée, la Chambre des Députés… ou alors une usine classée Sévéso ou une centrale nucléaire… Non, rien de tout ça… Des bistrots… Pour l'essentiel, ils veulent juste tuer des gens.
— Mais le stade de France, quand même !
— Oui, là il y avait un gros enjeu symbolique (la bêtise populaire des amateurs de foot), mais surtout un gros enjeu de foule, de masse – plein de gens. Heureusement, leur amateurisme les a fait rater leur coup.
— Et le Bataclan ?
— L'enjeu symbolique, c'est le rock, c'est la musique "dégénérée", comme le nazisme fustigeait les "arts dégénérés". Est-ce un hasard s'ils ont attaqué une soirée death metal, musique satanique, plutôt que Charles Aznavour…? À part que les Eagles of death metal font plutôt une parodie de death metal… Et puis les djihadistes sont des amoureux de la mort… logiquement, ils devraient bien s'entendre avec le death metal. Peut-on y voir encore de l'amateurisme ? Est-ce juste une question d'accessibilité ? Si ça se trouve, certains de ces tueurs étaient déjà allés dans cette salle voir des concerts (de death rap ?) et connaissaient donc les lieux et leur niveau de sécurité, tout simplement.
• Les signes et symboles qui se sont révélés à l'occasion de l'assassinat des journalistes de Charlie Hebdo sont toujours là, ce sont les mêmes qui ressortent des attentats de ce funeste vendredi 13 (et ils étaient déjà là avant, Merah à Toulouse, Nemmouche à Bruxelles, pour se contenter d'exemples récents et moins massifs). Blasphème supposé, apostats supposés (des musulmans devenus flics ou soldats de l'Occident), religion, islam, antisémitisme, islam antisémite et antioccidental, jeunes perdus des cités perdues – tout ça mélangé – gros magma… Si l'assassinat n'est plus ciblé sur des individus précis, nommés, si le 13 novembre est un véritable attentat terroriste au sens pur, c'est-à-dire terrorisant, il n'est pas aveugle pour autant, tous les prétextes sont bons : le rock, la fête, les cafés, les filles aux cheveux libres, maquillées, musique, cigarettes, amours libres… « Paris, la capitale des abominations, des perversions, des idolâtres… » (communiqué du Califat… les prophètes bibliques ne s'exprimaient pas autrement pour conspuer Sodome, Babylone ou Ninive), et ceci dans un quartier proche des ex-locaux de Charlie Hebdo et tournant autour de la place de la République… Sont aussi visés chez nous, ou inclus dans le "pack", comme participants à ce mode de vie décadent, nombre d'apostats, beurs, arabes laïcisés, voire ex-musulmans athéisés qui boivent de l'alcool et écoutent du rock. Des traitres à l'islam.
Maintenant, est-ce bien ça, ou seulement ça, "la civilisation", notre civilisation ou culture que nous avons à défendre ? Ça demanderai études et développement. Déjà, c'est peut-être con, c'est juste "notre mode de vie", pas "nos valeurs" (ça aussi, politiques et médiatiques nous le serinent). "Nos valeurs", ce serait juste les terrasses de café et les salles de rock ? On appelle ça aussi "société de consommation"… Pour ma part je ne vais pas en concerts de rock, pas souvent aux terrasses de café, je bois peu… et j'aime les filles sans maquillage (mais "en cheveux", oui).
Tout attentat projette une ombre sur la réalité. Celui-ci en particulier, sur notre réalité.
Non "nos valeurs", mais des signes. Ces signes devraient suffire pour comprendre (= "appréhender par la connaissance", mais aussi "intégrer dans un ensemble"…)