dimanche 17 avril 2016

Code civil


La laïcité (inscrite dans la loi) est la condition de la démocratie.
Le code civil n'a rien à faire des préceptes religieux. La République laïque, c'est s'affranchir du tout de la morale religieuse.
Mais ça ne veut pas dire l'absence de morale, au contraire : ça veut dire la construction humaine de la morale (une éthique athée, donc) et, puisqu'on est une civilisation organisée, son institutionnalisation dans la loi : le code civil.
La morale religieuse, c'est prétendre que les lois morales viennent d'ailleurs, du "Ciel", d'un être suprême surnommé "Dieu", ce qui est de l'ordre de la schizophrénie paranoïaque collective. Alors même que tout le monde, même le croyant, sait bien que ces lois dites "divines" ont été rédigées par des hommes, fussent-ils nourris au jus de prophètes, des Moïse ou des Mahomet. Mais voilà, des gros malins ont inventé un magnifique concept : la révélation. Imparable. Le rédacteur des lois divines, lois morales et autres règles de conduite, n'est plus qu'un modeste vecteur de la parole tombée du Ciel. Un médium de péplum. On peut en accuser ces prêtres, grands manipulateurs de foules, mais on peut en accuser tout autant les foules en question qui ont avalé ça tout rond, béatement – et qui en redemandent : pas de manipulateur sans candidat à la manipulation, pas de tyrannie sans servitude volontaire. L'un ne va pas sans l'autre. Complémentarité ou cercle vicieux ou boucle de renforcement : peu importe qui a commencé, l'offre ou la demande (mais oui, comme dans le commerce… comme dans toutes les relations humaines, en fait.).
Camus : « Le dialogue à hauteur d'homme coute moins cher que l'évangile des religions totalitaires, monologué et dicté du haut d'une montagne solitaire. »
Le code civil, c'est reconnaitre publiquement que les lois morales et autres (règles civiles de la vie en commun) sont bel et bien non seulement rédigées par des humains, mais décidées par des humains, individus et groupes inscrits dans un certain contexte historique. Partant, c'est admettre qu'elles sont discutables, transformables, évolutives. C'est la démocratie et c'est plus exigeant : il faut penser. Ça suppose vigilance, critique, contradiction ; et contradiction de la critique… La réflexion, donc, et collective, c'est-à-dire finalement quelque chose comme le contrat social.
La morale religieuse, c'est la fable d'Adam et Ève au jardin d'enfance. La loi, c'est la sortie du jardin, l'accession à la maturité, quand on acquiert la conscience, quand on doit gagner son pain et sa raison à la sueur de son front – vie, socialisation, travaux, amours, créations, mort. C'est la réalité, c'est la condition humaine.
La loi confirme la condition humaine. Le code civil n'est pas un donné, comme un fruit sur un arbre permis, ce n'est même pas un pris sur un arbre interdit, c'est une invention, comme on parle de l'inventeur d'un trésor plutôt que le découvreur. Une création arrachée au chaos, à la nature, à la réalité obtuse, par l'effort, forgée par le travail humain – individuel et collectif.

samedi 9 avril 2016

Racines

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Notre société française, c'est un fait historique, est d'origine chrétienne (les fameuses "racines chrétiennes" qui font les Français "de souche" taillés dans le vrai bois de la vraie croix). L'histoire récente (= la réalité présente) fait qu'elle doit faire de la place pour une religion autre – l'islam. L'admettre, la tolérer ou mieux, l'intégrer. (Dans ce "doit", il y a quelque chose comme "qu'elle le veuille ou non", because "fait accompli", et une balance pas facile entre l'accueil enthousiaste et la résignation…)
Et ce à un moment (historique) où cette fameuse "origine chrétienne", on (de nombreux Français) croyait bien s'en être débarrassé, sinon l'avoir oubliée, du moins l'avoir mise au rencart en tant qu'archaïsme depuis les fameuses Lumières, la Révolution, la loi de Laïcité. Notre société française moderne se veut définie comme laïque, dans le sens de "athée sur racines chrétiennes".
En bref, le religieux, on s'en fout… (pas tout le monde, certes, mais ceux que je mets dans ce "on" se reconnaitront)…
… ou on s'en foutait jusqu'à ce que l'islam vienne mettre les pieds dans le plat de la laïcité. Simultanément, le reliquat chrétien de notre société s'est réveillé, ses racines poussant de nouveaux rejets (aux deux sens), ou, pour varier les métaphores, a "repris du poil de la bête" (« Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde »… si cette citation de Bertold Brecht désignant le nazisme vous semble too much, contentons nous du voltairien "l'infâme".) Si bien que c'est autant la part athée que la part cureton de notre société qui se sent perturbée par cette intrusion de l'islam en son sein même. Et avec un petit supplément d'irritation pour les athées qui se voient emmerdés et par l'islam et par les reliques chrétiennes dont ils s'étaient arrachés, non sans effort… et donc, en résumé, emmerdés par les religions quelles qu'elles soient, les religieux de tout poil (de barbe), "la religion" dans son ensemble et dans son principe même : le monothéisme, les monothéismes. Surtout quand on constate que les hiérarchies de religions prétendues différentes et antagonistes s'entendent en fait comme larrons en foire du trône (de Saint Pierre). C'est que finalement, pour eux (comme pour nous – voir article pénultième), le dogme, le contenu de la foi, ils s'en foutent : la puissance est dans "la religion" en soi, tous sous l'égide du principe monothéiste.
L'athée qui se contentait de pécher par omission (a-thée = pas de dieu chez moi) se retrouve poussé au combat, forcé de devenir athéiste (= militant plus ou moins effervescent de l'athéisme), voire antithéiste = combattant toutes les religions. On me dira qu'il pourrait rester tranquillement athée dans son coin, sur le principe de tolérance, du type « Faites ce que vous voulez, adorez Vichnou ou Jésus ou Nanabozo le Grand Lapin, nous on s'en fout. » L'ennui, c'est que les croyants, les religieux, la religion, on ne peut plus se contenter de s'en foutre, de faire comme s'ils n'existaient pas, dans la mesure  où ils sont actifs, activistes, exigeants, veulent, sinon se faire aimer, du moins se faire entendre, voire se faire obéir, occuper la place, être non seulement admis mais influents, marquer la société de leur autorité, de leurs lois, imposer leurs mœurs. En bref, faire chier le monde. Type la "manif pour tous", les pro-life anti-contraception anti-avortement anti-euthanasie obéissant toujours à l'archaïque "croissez et multipliez". Type les prières de rue et… les assassinats et attentats aveugles au nom d'Allah le bon, le miséricordieux et de son prophète qui ne l'est pas moins.
Sans omettre les pratiques personnelles ou familiales. Qu'ils ne veuillent pas manger de porc, fumer ou boire du vin, on n'a rien à dire contre ça, on peut, au nom de la liberté, s'en foutre (sauf si on est éleveur, buraliste ou vigneron… y a du manque à gagner). On peut même approuver pour raisons de santé. Mais… la circoncision, l'excision, le bâchage des femmes, le patriarcat machiste brutal, l'homophobie, la pédophilie, les archaïsmes médicaux (refus de la contraception, des transfusions, des examens gynécos hommes), le jeûne du ramadan imposé à des gamins de dix ans en pleine canicule, l'abattage des animaux de boucherie sans anesthésie… et eux aussi anti-contraception anti-avortement anti-euthanasie obéissant toujours à l'archaïque "croissez et multipliez". J'en passe surement et je ne vise pas que l'islam, mais il faut avouer que c'est lui qui fait le plus de bruit.
Un certain nombre des pratiques religieuses dites privées ne peuvent pas, au nom de nos valeurs athées, nous laisser indifférents et supposent donc un combat (intellectuel).
C'est que, oui, il y a des valeurs athées. Les mêmes qui nous font combattre la torture, la peine de mort, le cannibalisme, l'esclavage, les violences faites aux femmes et aux enfants, les totalitarismes, les racismes… toutes pratiques qui ont toujours fonctionné main dans la main avec les religions. (— Le cannibalisme, tu es sûr ? — Ben… communier de la chair et du sang de Jésus, qu'est-ce que c'est ? — D'accord, mais "bouffer du curé" ? — Ça, j'ai arrêté, c'est indigeste.)
L'athéisme est même la plus fière expression d'une éthique bien supérieure aux morales, moralismes et moralités issues des religions. Disons "une éthique républicaine, humaniste, universaliste" et n'en parlons plus (pour le moment).



mardi 5 avril 2016

Bref retour sur "le pardon"


J'ai été élevé dans le christianisme où on demande au confesseur, agent de Dieu sur Terre, "pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés" et où, en principe, on apprend à pardonner. Mais c'est une formule bizarre : on n'apprend pas à pardonner, D'AUTRES nous serinent qu'il FAUT pardonner. Aucun enseignement ou formation au pardon, seulement une suggestion ou même une injonction. Comment on fait, pour pardonner ?
Ceux qui ont fait ça, ces actes : tuer Charlie Hebdo, le Bataclan, Bruxelles, etc., je ne me vois pas leur pardonner, non, même si "ils ne savent pas ce qu'ils font". Je ne leur permets pas de mettre mon pays et mes amis à feu et à sang.
Je n'ai pas le gout de la violence, mais j'apprécie que les terroristes aient été abattus par la police, comme Ben Laden l'a été, éliminé, disparu, oublié. Sinon, quoi ? Des polémiques qui n'en finissent pas, des procès qui n'en finissent pas, et qui engraissent avocats et médias…? Et pour finir, un guantanamo, la prison à vie ? (Déjà bourrées, les prisons…) Quand on voit que Andres Breivik, le tueur de masse d'Utoya, enfermé à l'isolement depuis maintenant X mois, se met à faire un procès à l'État norvégien pour mauvais traitement… j'imagine déjà la peste émotionnelle que vont répandre les procès relayés par médias en continu.
Seulement voilà, on a fait l'ablation de la peine de mort sauf par la police, à chaud, en cas de légitime défense… et n'ayant aucune envie non plus de voir revenir l'usage de la peine de mort officielle (qui arrivait aussi en bout de course de procès dramatiques…), me voilà bien marri…
Ne pas pardonner mais ne pas exiger la vengeance sang pour sang… demander seulement que ces individus dangereux et incorrigibles soient mis hors-circuit………
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— La déchéance, il aurait pu l'imposer par décret, Hollande.
— Ça ne serait pas très démocratique.
— Mais tuer des gens avec des kalachnikovs ou des bombes humaines, c'est pas très démocratique. Il aurait pu aussi proposer le rétablissement de la peine de mort.
— Ça ne serait pas très humaniste.
— Mais tuer des gens avec des kalachnikovs ou des bombes humaines, c'est pas très humaniste non plus.
— OK. Mais tout ça, ce serait répliquer aux antidémocrates antihumanistes avec les mêmes moyens qu'eux. C'est se mettre à leur niveau. C'est régressif.
— Eh oui. C'est toujours l'attaquant qui impose le choix des armes. Nous, pour l'instant, nous répliquons en allumant des bougies à fondue, en plantant des fleurs sur la Place de la République. C'est joli, mais qu'est-ce qu'ils en pensent, eux, les méchants ? « Waaah ! C'est terrible ! Ils allument des milliers de bougies ! On est foutus ! » Ça leur fout la trouille autant que la déchéance.
— Et donc…?
— Et donc, face à la puissance par la violence, nous avons à manifester, ou plutôt à mettre en œuvre, non une violence symétrique, mais une puissance. Une puissance autre, non meurtrière si possible, mais une puissance.
— Nous (l'État français) pratiquons la violence guerrière contre l'organisation de l'État islamique en Syrie-Irak peut-être, mais, coincés par la double contrainte du "ni Bachar ni Daesh", ça ne va pas loin. Et puis surtout ceux qui se font péter dans le métro ou qui mitraillent les terrasses ne sont pas en Syrie. Ils sont ici, à Molenbeek, Saint-Denis ou Vénissieux…
— Et donc : renseignement, police, justice. (Ceux qui ont de meilleures idées peuvent les poster au ministre de l'intérieur.)

dimanche 3 avril 2016

Religions, le retour (du refoulé)

De tout temps, la religion n'était pas à part, elle n'était pas un phénomène différencié, elle faisait partie de la vie quotidienne, de la politique, de l'économie, de la science, des mœurs collectifs, la morale publique… Et donc elle participait aussi bien aux violences, aux guerres. La laïcité travaille à la mettre à part, à la limiter à l'espace privé, où elle n'est plus vraiment "la religion", phénomène social, mais quelque chose comme la spiritualité, les croyances, la prière, les mœurs intimes. À l'espace public reviennent la politique, l'économie, la science, l'éducation, la morale républicaine (liberté, égalité, fraternité).
Mais voilà que la religion se rebiffe. Réflexe de défense (le meilleur moteur du fanatisme), mouvement de réaction bien décidé à ramener la religion dans l'espace public.
Chassez le religieux, il revient au galop (et il n'est pas content !). On voudrait bien ne pas le voir, mais on est bien forcé. Il est là, dans l'espace public censément laïc,  et on ne peut que le voir, on ne fait que ça, le voir et l'entendre, à notre corps/cerveau défendant. Manif pour tous, discours et voyages du pape, attentats au nom d'Allah. La question n'est pas le dogmes, les contenus de la foi, croire à la vie après la mort, à Dieu tout puissant, à la virginité mariale… on s'en fout… On peut juste regretter que le ridicule ne les ait pas tués. Mais la foi comme telle, ce qu'elle démontre des capacités d'aberration de l'esprit humain… et encore plus sa capacité de mobilisation des énergies, d'action, d'activisme. S'il y a à interroger, critiquer, lutter, c'est contre l'autorité que la religion, la foi, le religieux, la religiosité, exerce sur les esprits, les mœurs, les actes. L'important d'une foi c'est que ceux qui y adhèrent agissent, et agissent socialement, en fonction d'elle. C'est-à-dire s'habillent, mangent, battent ou non leur femme, chantent, se rassemblent dans les lieux publics, circoncisent ou excisent leurs enfants qui n'ont rien demandé…
Comment ils s'habillent ou ce qu'ils mangent ou non, à la limite on s'en fout… mais le reste ? Et pire : ils voudraient que tout le monde fasse pareil… et punissent de mort qui ne veut pas faire pareil.
Ce qui veut dire que "le retour du religieux dans l'espace public", on ne peut pas le glisser sous le tapis (de prière). C'est bien encore de PSHPC qu'il s'agit : Psychologie individuelle et collective, Sociologie et urbanisme, Histoire, Politique, éducation, Culture, mœurs, sexualité…
La religion, la foi, les croyances en l'au-delà, c'est du vestige préhistorique, de l'archaïque. Mais tout autant l'amour-possession ou la famille possessive, la haine ou le racisme, la faim, la défense d'un territoire ou son extension, l'instinct de vengeance, l'avidité, la volonté de prolonger ses gènes dans ses enfants, le viol et la violence… sont des vestiges préhistoriques, des archaïsmes… mais sont toujours là et toujours actifs, continuant à exercer une autorité sur les esprits, les corps, les fouets, les lits et les frigos… toute la triviale réalité quotidienne. Les sociétés.
Ces archaïsmes sont la matrice de toutes les sectes, depuis les cathos de la "manif pour tous" (et avec eux la vieille droite roide), émanation politicienne du catholicisme romain de 2000 ans d'âge… jusqu'à l'organisation État Islamique dite Califat et ses adeptes sanglants dispersés dans le monde.
Plus rapide que la lumière : l'obscurité ! (Quant à l'obscurantisme, il va toujours plus vite que les Lumières.)
Les "systèmes de représentation" ou "paradigmes" véhiculés par les religions sont toujours présents dans notre être-au-monde et toujours agissants : le pur et l'impur, le bien et le mal, le ciel et l'enfer, le spirituel (élevé, forcément élevé) et les instincts (forcément bas), la pression du Un, du Père, la création et l'apocalypse, la culpabilité, la punition, la vérité et le mensonge, la révélation, l'éternité… toutes ces aberrations mentales.


jeudi 31 mars 2016

Après Bruxelles 22 mars


Valls en a marre des explications psycho-socio-historico-politico-culturelles (PSHPC) qu'il voit comme des "excuses". Mais non, ce ne sont pas des excuses, justifications, légitimations ou pardons. Les excuses ou le pardon, c'est de la morale (ou de la justice, sur son versant "circonstances atténuantes"). La légitimation, c'est encore autre chose : une justification idéologique (demandez à Camus si quoi que ce soit justifie le terrorisme). Le pardon, c'est typiquement chrétien. Les excuses, l'empathie, le "je sais ce que tu ressens", ça peut faire du bien, sur le plan affectif, tant à celui qui reçoit qu'à celui qui émet, celui qui est pardonné comme celui qui pardonne. Tout cela, ce n'est pas le rôle des explications.
La recherche d'explications, c'est (ou ça essaie d'être) de la science, du moins de la compréhension par le travail analytique. Ça peut emmener loin parce que les PSHPC, c'est en fait toute la Culture. C'est la Culture qui chapeaute tout ces domaines, y compris le domaine politique politicien… (J'entends la Culture au sens anthropologique, d'où la majuscule.) Concept analytique, grille où s'entrecroisent, comme dans les mots croisés, psychologie, sociologie, culture, religion, mœurs, sexualité, génétique… et bien sûr politique. L'explication anthropologique a le tort d'être complexe et de prendre du temps.
On préfère en général les explications simples. Elles sont forcément simplettes, mais on adore ça : on veut toujours des coupables, ou mieux : un coupable. Le UN, Dieu, l'origine, le Big Bang ou Big Brother, la cause unique (paradigme issu du monothéisme). Mais le monstre de Frankenstein est un puzzle. Toutes les explications causales sont vraies, toutes les raisons déraisonnables du mal, sont vraies. Il ne faut pas les opposer mais les conjuguer, les entrecroiser comme dans la grille des susdits mots croisés. Tout est vrai, tout est en cause : la religion et l'absence de religion, la radicalisation islamique et l'islamisation du radicalisme, la politique partisane, le vote et l'abstention, l'urbanisme béton, la nourriture chimique, le racisme, le laxisme et la raideur, la faillite de ceci ou cela, mai 68 et la pratique du 69, la pornographie, Internet, le chômage, la drogue, le pétrole………
Restent les faits.
Les explications PSHPC n'excusent pas, ne légitiment pas, ne pardonnent pas et n'effacent pas les faits. Ne rassurent pas non plus. Et n'excluent pas la répression policière, judiciaire, guerrière, qui sont des choix politiques. Par contre, en faisant avancer la compréhension, elles peuvent améliorer la prévention d'autres faits similaires prévisibles. Analyser, comprendre ne sert pas à excuser (ce qui est, au fond, victimiser) ni à condamner (culpabiliser et traquer les coupables derrière les coupables) mais à chercher comment éviter ça, comment faire mieux la prochaine fois. Prévenir.
Punir les coupables (et surtout les empêcher de sévir de nouveau, ce pourquoi on les enferme), il faut bien, sans doute, c'est en tout cas l'urgence. D'où l'état d'- . C'est le boulot de la police et de la justice : soigner le symptôme. (Mais pourquoi donc faut-il encore un accent circonflexe sur "symptôme" ?!) Comme en médecine, il faut bien soigner le symptôme qui masque le terrain pour pouvoir soigner le terrain. Car, l'important c'est de soigner le terrain : soigner les cités (sociologie), les enfants des cités, un à un (psychologie), l'école (éducation, culture)… Et aussi bien la religion, celle qu'on répugne à nommer et à pointer du doigt par peur d'être accusé de racisme : l'islam, puisqu'il faut l'appeler par son nom. (Rassurez-vous, j'en ai autant pour les autres religions, comme lieux de maladies individuelles et collectives.)
Et ça, c'est l'action, et c'est le boulot de… de qui, au fait ?  De l'éducation, pas seulement nationale, c'est-à-dire en fait d'un peu tout le monde : des parents, culturels officieux ou officiels, soignants ou éducateurs "de terrain", médias, etc., tout un monde qui, en principe, est chapeauté par l'État, le domaine politique : les politiques, les élus – qui sont les délégués de cet "un peu tout le monde".
— Mais… tu rêves, là !
— Oui… Non… Mais… Inutile de faire le énième discours sur la démission du politique… Si eux ne font pas ce qu'il y a à faire, les "un peu tout le monde" cités plus haut, ainsi que "tout un chacun" font ce qu'il peuvent à leur échelle. On ne compte plus sur la politique, ou le politique, qui est censée impliquer et s'impliquer dans tout le domaine PSHPC, mais qui l'a un peu oublié.
Les hommes politiques, les élus, ça les arrange, de refuser les analyses PSHPC trop pointues, parce que, forcément, ça les met en cause. Ça met en cause leurs actions et inactions, les erreurs commises à droite comme à gauche depuis 40 ans ou plus dans les politiques migratoires, de la ville, de l'éducation, de la santé, leur clientélisme, leur démission. Ça pointe leur responsabilité, et ça ils n'aiment pas. Alors ils font la sourde oreille (à moins que ce ne soit de l'aveuglement). Ils se contentent donc de l'action au sens le plus superficiel du terme : soigner le symptôme : le renseignement, la police, la répression, la prison, la guerre contre Daesh au loin, les traques, arrestations et au besoin abattages d'auteurs d'attentats, ici. Ce n'est pas à exclure, comme dit plus haut : il faut bien dégager le terrain.
Mais ce n'est pas la fin, c'est le début du boulot.


lundi 28 mars 2016

La Syrie, tragédie linguistique


Dans Courrier International 1320, un article de Yassine Al-Haj Saleh, intellectuel syrien vivant maintenant je ne sais où – mais pas en Syrie. (Article publié à l'origine à Istanbul en septembre 2015.)
Il traite essentiellement de questions de langage, mettant en évidence que la langue des otages n'est pas la même que celle des geôliers… celle des tortionnaires, que ce soit ceux de Bachar El-Assad ou ceux de Daesh, n'est pas la même que celle des défenseurs des droits de l'homme. Ce terme, par exemple, comme le terme de laïcité, sont reçus comme concepts importés de l'Occident pour corrompre "notre culture", nous faire renoncer à "notre religion", disent-ils. Leurs accusations en réponse à ces concepts sont émises dans la langue salafiste qui n'a d'autre validité qu'elle-même. Elle n'émane d'aucun code pénal, d'aucune juridiction hors champ. Absence d'une langue commune tant dans le vocabulaire et les symboles que dans la vision de l'avenir – communication impossible.
« Un langage commun constitue l'infrastructure d'une société. Cela n'implique pas que tout le monde parle la même langue et dise la même chose, mais que toutes les paroles soient traduisibles et qu'il existe des références communes entre les différents modes d'expression. » (La question des références communes est particulièrement pointue en ce qui concerne l'humour, on le voit chez nous dans les affaires de caricatures… et ce n'est pas anecdotique.)
« S'il n'y a pas de langue commune entre les hommes du régime syrien, ceux de Daesh, les otages et les détenus, c'est en raison de l'absence de rationalité partagée. Parce que les ravisseurs et les geôliers ne reconnaissent pas la logique de leurs prisonniers, pas plus que la légitimité ou la justice de leur cause. Ceux-ci sont même victimes en quelque sorte d'un déni d'existence, dès lors que le détenteur du pouvoir tient sa force de son statut seul. » Les hommes d'Assad n'ont pas de légitimité hors du pouvoir assadien, les islamistes n'ont pas de légitimité autre que celle de leurs croyances religieuses.
Le langage religieux est impersonnel et empreint de formules métaphoriques, c'est une sorte de langue alternative. « La langue de Daesh est à la fois étrangère et creuse, dépourvue de vie, de personnalité et de conscience collective historique. Ce type de langage semble particulièrement adapté à l'exercice du pouvoir en raison de sa vacuité. Il exprime un ensemble de règles, d'ordres, d'interdits, et de devoirs inhumains et asociaux qui n'ont rien à voir avec ce que propose une langue vivante, reflet d'une expérience personnelle. Il est facile d'attribuer des mots à Dieu, dont la parole n'est celle de personne. Dans la langue de Daesh, la définition des notions de bien et de mal permet de considérer les gens comme intrinsèquement fautifs, quoi qu'ils fassent. » Les accusés sont coupables dans leur être et non pour leurs actes. (Nous, avec la "présomption de culpabilité" qu'on serait susceptible d'appliquer aux "radicalisés", on est des enfants de chœur…)
Parmi les prisonniers torturés, ne seront sauvés que ceux qui se renieront, se repentiront en suivant un rite spécifique qui est en fait l'abandon de son langage propre pour adopter le langage du bourreau. Les prisonniers du régime d'Assad « qui ont vraiment adopté le discours du régime pour sortir de prison ont fini par rallier le pouvoir. Car ce n'est pas seulement une question de discours. On ne peut exister hors de sa langue. » De même chez les prisonniers de Daesh qui se repentent : adoptant la langue de Daesh, apprenant de force des sourates du Coran, ils ne peuvent devenir que de bons daeshistes. Il s'agit véritablement de conversion (metanoïa). Entrer dans le langage de l'ennemi, c'est passer à l'ennemi. On peut se référer aux retournements de vestes des post-68ards devenus commerciaux et des (ex)socialistes empruntant le langage de la finance capitaliste et donc devenant de purs capitalistes.
Il faut se rappeler la novlangue de "1984"… Il faut étudier le langage (pire qu'une langue de bois) des communiqués du Califat, de leur journal en ligne… et, à travers les témoignages des otages de Paris, le langage des tueurs, tant chez Charlie Hebdo qu'à l'Hyper Cacher, au Bataclan… et des Merah… et du gang des barbares… saisir ce qui, dans le langage même, nie et la rationalité, et le partage possible de quoi que ce soit, et l'être même de l'autre. Et ce, souvent, sur un ton calme, presque doucereux, comme s'expriment d'ailleurs les grands gurus islamistes, comme s'exprimait Ben Laden. Personne ne hurle comme le faisait un Hitler. Ils ont le calme que donne la certitude.
« Ils ont le temps, ils voient leur action comme le vent qui petit à petit érode le rocher. De plus ils n'ont pas honte de leur cruauté. » Jacky Berroyer citant T.E. Lawrence in Siné Mensuel 41 - Avril 2015).


samedi 26 mars 2016

Orthodoxes


Étymologie : orthodoxie = opinion droite.
A propos de chrétiens orthodoxes, on peut noter que l'Église orthodoxe russe, par la voix de son porte-parole Vsevolod Tchapline (mais non, pas Charlie Chaplin !) a qualifié l'intervention de la Russie en Syrie de "guerre sainte". Bravo. Aussi cons que les salafistes, les orthodoxes ! Pour être juste, ajoutons que le métropolite de Beyrouth, Elias Audi (vroum, vroum) l'a contredit et considère l'idée comme une hérésie. Bon. Que les orthodoxes règlent leurs affaires entre eux.
Quelques éléments de presse russe tirés de Courrier International. Les Russes, quand ils ne sont pas en vol, sont basés à Lattaquié, fief des alaouites (secte et région d'où sort Bachar El-Assad). « Les Syriens pro-Damas ne se battent pas pour le régime d'Assad, ils se battent pour leur pays, pris d'assaut par des islamistes venus du monde entier. » Il cite les organisations islamistes radicales principales : Califat et Jabbath Al-Nosra, affilié à Al-Quaïda, groupes qui ont tous pratiqué le nettoyage ethnique ou religieux contre Kurdes, Yézidis, chiites…) Des patriotes, donc.
D'accord, mais les "rebelles" qui ont commencé la lutte anti-Assad, c'est quoi ? L'ASL (Armée syrienne libre) qui a commencé la "révolution" ou révolte dite "printemps arabe", ce n'est pas des Syriens patriotes ?… Eux aussi, ils en ont marre des assassins du Califat, et ils acceptent de faire la trêve, du moins ceux qui ne sont pas morts sous les futs d'explosif tombés du ciel, ou enfermés dans les prisons d'Assad, ou sur les routes d'Europe à la recherche d'un refuge pour réfugiés.
En résumé : 1) printemps arabe, la jeunesse commence avec des revendications démocratiques, 2) des islamistes rejoignent le mouvement et foutent la merde, 3) l'Occident s'en mêle (et fout la merde). Résumé à gros traits qui oublie que des opposants au régime d'Assad, il y en a depuis vingt ans ou plus, qu'ils sont passés par- ou sont encore dans les prisons et les tortures du père et du fils, ses grandes oreilles et sa jolie femme anglaise, et que les plus jeunes, les printaniers, il a commencé tout de suite à les massacrer, l'Assad. (J'écris comme de la pâtée pour chats, là, mais j'ai des excuses : je rappelle que je m'inspire là d'un article russe, les Russes étant les sauveurs de tout le monde, les derniers défenseurs de "la civilisation", soutenus par les Américains (du moins la presse républicaine) et pratiquant avec la délicatesse qu'on leur connait des "frappes chirurgicale" (sans anesthésie). Ça leur coute cher, pour un pays en grandes difficultés financières ? Oui, mais c'est curieux, dès qu'il s'agit de faire la guerre, tout le monde trouve les moyens financiers qu'il faut, la question ne se pose pas. Cf. la France.)
Maintenant, la Russie se conduit-elle en colonialiste ? Pour l'instant, en tout cas, ils sont loin de construire des chemins de fer et des écoles, de former des cadres modernes et de diffuser les nouvelles technologies. (Parce que c'est ça aussi, le colonialisme… pas seulement la "guerre sainte" prônée par l'Église orthodoxe.)
Sinon, que peut devenir la Syrie ? Il va lui être difficile de rester un État centralisé, sauf à garder la dictature assadienne. Un État fédéral ? L'idée de fédéralisme court un peu partout dans le monde, sans arriver à bien prendre… comme en Europe… Sur quel critères, quel concept fédérateur, un État fédéral pourrait-il se constituer en Syrie ? L'islam ? L'arabité (le vieux concept de nationalisme panarabe) ? Mais… et les Kurdes ? Et puis l'islam syrien, c'est le sunnisme… que deviennent les chiites, les chrétiens, les Druzes et autres "minoritaires" (1/3 de la population… même en comptant ceux qui sont réfugiés chez les voisins de palier ou bloqués dans la boue et les barbelés de l'Europe…) Une fédération sous l'égide de l'islam politique arabe ne serait plus une fédération mais un État totalitaire… et donc plus ou moins la même chose que le Califat…
Sinon, un éclatement en entités (autonomes, semi-autonomes, indépendantes ?) pratiquant leurs modes de vie respectifs et gérant leurs affaires locales. Une balkanisation, donc. Tribalisme pas mort…

(Paru dans Zélium)