lundi 6 octobre 2008

LO N° 240 (02/10/2008)

DANS LA SÉRIE "À QUOI ÇA SERT ?"
LA VIDÉOSURVEILLANCE.
Au total, il y aurait en France 346.000 caméras de vidéosurveillance dont 20.000 sur la voie publique, nombre que notre ministresse de l'intérieur a l'intention de faire passer à 60.000.
En GB, il y en a 4 millions, tous lieux compris. Une pour 14 habitants. Ça fait envie !
Pourtant le ministère de l'intérieur britannique publie un rapport démontrant l'inefficacité du système.
Et ce pour trois raisons :
- Mise en œuvre technique. Comme partout, les municipalités, soucieuses de sécurité, encouragées par des subventions à l'installation, prennent des décisions dans l'urgence, se font fourguer des schémas d'installation conçus à la hâte. D'où nombre de caméras inutiles à cause de la zone choisie, d'obstacles à leur champ de vision (les feuilles, ça pousse, sur les arbres), images de nuit inutilisables, etc.
- Démesure des objectifs assignés à cette technique. (Et les objectifs, pour des caméras, c'est important !) "Réduire la criminalité". Certes, mais encore? "Mettre fin aux vols, aux cambriolages, aux violences contre les personnes, délits contre les véhicules, au vandalisme, au trafic de stupéfiants, aux jets d'ordures, aux troubles de l'ordre public". Ajoutez les tags et les pipis dans les coins de porte, les vomis, les crachats, les mégots… Ça fait beaucoup. Et beaucoup de choses qui n'ont rien à voir.
- Le facteur humain, la psychologie (tant côté surveillants que côté surveillés).
Il faut dire d'abord qu'il y a une auto-contradiction logique dans le système et ce qu'on en attend, à savoir à la fois de la détection et de la prévention.
Détection ? Sur le nombre de délits réellement commis, davantage devraient être vus par les caméras, enregistrés et, autant que possible, punis.
Prévention ? La présence des caméras, présence connue de la population, devrait dissuader les délinquants potentiels et donc faire baisser le nombre de délits.
Comment tirer des chiffres signifiants de ça ? Les chiffres d'augmentation ou de diminution de la délinquance deviennent impossibles à analyser. Comment faire la part des choses ? D'autant que les chiffres de la prévention n'existent simplement pas : on ne peut pas comptabiliser les actes qui n'ont pas eu lieu, sauf par comparaison avec de lourdes statistiques des années précédentes et ce à condition qu'il s'agisse d'actes suffisamment répétés, suffisamment réguliers pour entrer dans des statistiques, ce qui est rarement le cas des délits de voie publique.

CAMÉRAS VUES OU CAMÉRAS CACHÉES ?
- Pour privilégier la prévention, il faut signaler au maximum la présence des caméras — un peu comme le gendarme bien visible au bord de la route fait acte de dissuasion. Mais alors le délinquant potentiel va s'adapter en changeant d'heure ou de lieu. L'intimidation ne va donc pas fonctionner longtemps sur les délinquants volontaires et réguliers. La délinquance se déplacera, c'est tout.
- Par contre, pour privilégier la détection de délits effectifs, pour espérer prendre en flagrant délit, il faut que les contrevenants ignorent la position des caméras. (C'est le gendarme caché derrière un arbre…) Cela implique aussi le visionnage d'un maximum d'images en temps réel. Or dans une salle de contrôle un écran est couramment relié à cinq caméras, ce qui veut dire que nombre de caméras ne sont jamais affichées. Ou, s'il y a un système de rotation aléatoire, c'est la loterie : le délit commis sous le regard d'une caméra a quatre chances sur cinq de passer entre. De plus, dans la salle, il n'y a pas un surveillant par écran. Au total, chaque surveillant doit surveiller plusieurs écrans dont chacun est relié à plusieurs caméras. Alors, qu'un délit soit commis, soit capté par une caméra, affiché sur un écran, lui-même observé à ce moment-là par un surveillant humain… devient une pure coïncidence. Et puis, comme surveiller les écrans est ennuyeux, l'attention baisse vite. Pause-pipi, pause-café, mots croisés… ou détournement du visionnage en voyeurisme !
La détection en flagrant délit implique aussi une communication fluide entre les opérateurs et la police. Mais le surveillant n'est pas forcément formé à reconnaître un comportement suspect : il va surveiller en fonction de ses préjugés personnels (les jeunes, les noirs…) Du coup, la police ne fait pas vraiment confiance à ces surveillants "amateurs". Sans compter que, pour une municipalité, le budget vidéosurveillance ampute le budget "police normale".
Reste le rôle supposé de la vidéosurveillance comme témoignage rétrospectif. Mais là se pose le problème de stockage. On ne peut pas conserver les milliers d'heures enregistrées (sauf dans les séries télé).

Finalement, le rendement et la rentabilité s'avèrent extrêmement faibles. Exemple : 900 opérations de surveillance ciblées, 45 interventions policières, 12 arrestations. C'est nul ! A Glasgow, le rendement serait de une arrestation pour 967 heures de surveillance. Les caméras ont vu moins de 5% des incidents ayant débouché sur des arrestations.
Au final, les études britanniques "ne trouvent aucune corrélation entre le taux d'élucidation des délits et le nombre de caméras installées". Échec complet et gaspillage d'argent public, donc.
La vidéosurveillance, à quoi ça sert, alors ?
À enrichir les fabricants et installateurs de caméras de vidéosurveillance.
Pour mémoire : installation 30.000 euros par caméra + 6000 euros de frais annuels de fonctionnement. Ça fait pas mal de sous (du contribuable) pour un résultat plus que douteux. Pourtant le marché de la vidéosurveillance a cru de 10 à 15% depuis 10 ans.
La vidéosurveillance serait donc inefficace – tant mieux – et, du coup, pas dangereuse pour les libertés publiques, pas plus que les satellites d'observation ou les fichiers edvige. Ceux qui y voient une panacée contre la délinquance et ceux qui y voient la mise en place d'une société BigBrother ont en commun une croyance naïve dans le pouvoir de la technologie, qu'elle soit perçue comme bénéfique ou comme maléfique.
(D'après Noé Le Blanc, "Sous l'œil myope des caméras", in Le Monde Diplo N°654, septembre 2008.)

UN MONDE PARFAIT
Poussons la chose à son extrémité, jusqu'à l'absurde.
Un système de vidéosurveillance d'une efficacité parfaite supposerait une caméra par citoyen, un écran par caméra, un opérateur-surveillant-flic par écran. On aboutirait finalement à une population divisée en deux parts égales : ceux qui surveillent et ceux qui sont surveillés. 3,5 milliards de flics pour 3,5 milliards de citoyens.
Pourquoi pas ? Mais qui surveillera les surveillants ?
C'est simple, on fera des roulements.

PARANO PANOPTIQUE
Cependant, dans le numéro suivant du Monde Diplo, un lecteur ajoute l'idée qu'un dispositif de contrôle possède des effets par lui-même, indépendamment des intentions de ses promoteurs. Tout dispositif porte en lui une logique propre qu'il impose, par sa simple présence, et qu'il substitue sournoisement à la réalité.
La présence de caméras induirait des rapports de pouvoir, qu'il y ait ou non des surveillants derrière les écrans, que le système soit efficace ou non question prévention ou détection/arrestations. À la limite, peu importe qu'on soit surveillés, le plus grave est qu'on se croie surveillés, ou même qu'on soit dans l'incertitude. Je sais bien qu'il n'y a qu'une chance sur cinq que cette caméra passe sur un écran en ce moment même et une chance sur cinq que cet écran soit contrôlé par un flic en ce même moment… MAIS, mais, mais…… et si… pourtant… il se peut que… « Principe du panoptique : le détenu ne doit jamais savoir s'il est actuellement regardé ; mais il doit être sûr qu'il peut toujours l'être. […] Devant une caméra en opération, qui pourra m'assurer que personne n'est en train de m'épier…? » C'est un peu le principe chrétien : même si personne ne sait ton péché, Dieu le voit et il te punira, tôt ou tard. Tu n'y crois pas ? Tu en es sûr ? Et si… et si… et si… Autrement dit : le citoyen se retrouve baignant dans une atmosphère de paranoïa diffuse, une inquiétude sourde… et ses conséquences sur l'état mental, la santé, même, de l'individu comme de la collectivité. Big Brother n'existe pas ? peut-être, mais comment en être sûr ? Cet état mental encourage bien sûr la soumission, et c'est ce que recherche avant tout le pouvoir en place : arrêter un délinquant de plus ou de moins… ou empêcher un délit de plus ou de moins, ce n'est pas le plus important. L'important, c'est de maintenir la population tranquille, sous une botte virtuelle. Ce n'est pas le KGB ou la STASI qui me contredira.

Que faire contre ? Finalement, comme le problème est psychologique, c'est ma psychologie qui va en décider.
Profil bas ? je me tiens tranquille.
Ruse ? je me débrouille pour passer entre les gouttes.
Révolte ? je pète les caméras, ou, hacker, je pénètre dans le réseau et j'y fous un virus…

Mais aussi, à partir du moment où j'ai lu cet article et où je me suis bien persuadé de l'inefficacité du système, je peux faire comme si elles n'étaient pas là, ces caméras et vivre ma vie comme si de rien n'était.
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1 commentaire:

Annelise a dit…

Et qui c'est qui surveillera le président de la république? Et les grands patrons? Et ma mère?