mercredi 3 juin 2015

Blasphématoire


Je retrouve dans les fontes de ma selle un article du Monde de 2011, qui se relie (et relit) fort bien à l'actualité. (Le lien n'est accessible qu'aux abonnés, mais je l'ai recopié. Si les propriétaires du © protestent, je le retirerai bien sagement.) Les soulignages en gras sont de moi.
http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protege/20111209/html/826954.html
Retour de l'ordre religieux ou signe de bonne santé de notre pluralisme laïque ?
Après Les Versets sataniques, de Salman Rushdie, en 1989, les caricatures de Mahomet en 2005 ou encore, cette année, à l'occasion de représentations théâtrales (Sur le concept du visage du fils de Dieu et Golgota Picnic), la catégorie "blasphème" revient sur le devant de la scène. D'un côté, ceux qui sont affectés dans leur croyance usent du terme "blasphème" pour marquer leur indignation et condamner l'expression artistique offensant le divin qui fonde leur vie ; de l'autre, pour ceux qui défendent la liberté d'expression, le terme "blasphème" résonne comme un mot repoussoir, caduc, qui signifie le retour d'un ordre religieux et moral menaçant le modèle laïc.
Notre point de vue est autre : le recours au terme "blasphème" est le signe paradoxal de bonne santé démocratique et laïque, qui atteste d'une société sécularisée, incarnant la "laïcité à la française", dont les principes sont établis par la loi du 9 décembre 1905. Tout d'abord, reprécisons ce qu'est le blasphème. Traduisant le grec, il s'agit d'une parole de mauvais augure ou formule malencontreuse dans une cérémonie cultuelle. Chez Platon, chez Ménandre mais aussi dans la Bible ("Tu ne jureras pas le nom de Dieu en vain"), c'est une parole irrévérencieuse et injurieuse envers la divinité.
Au XIII° siècle, Thomas d'Aquin, après de multiples débats avec les moralistes, arrête une définition du blasphème qui va marquer le Moyen Age : "défaillance dans la profession de foi". Sorte d'infidélité, il est une atteinte à l'existence de la foi dans sa pureté et son juste exercice. D'où la répression féroce de ce péché de langue à la même période. Le règne de Saint Louis représente un tournant : le blasphème est "l'une des pires bêtes noires" du souverain préoccupé par la lutte contre les hérétiques, les juifs et l'islam. Saint Louis impose alors une législation qui frappe les coupables en recourant aux mutilations de la langue et des lèvres (Alain Cabantous).
Mais pourquoi tant de violence et de répression pour des paroles ? Parce que le blasphème porte atteinte au fondement de l'organisation sociale construite et justifiée par des références sacrées, jugées nécessaires à la fois à l'ordre du monde et à son intelligibilité. Il est une remise en cause du socle divin sur lequel reposent la hiérarchie sociale et les relations entre les groupes, comme l'acte de sacrilège.
Tous deux signifient une volonté de rompre le principe politique au cœur même du lien social : Dieu est au fondement de tout. Supérieur, antérieur, intouchable, il est interdit d'offenser le Créateur ainsi que ses représentants sur terre sous peine de saper l'ordre qui règne entre tous et chacun grâce à... lui. Cependant, cette société n'est plus. Après la Révolution française, les révolutions industrielles, la fin de la civilisation paroissiale à la fin du XX° siècle, l'altérité divine interprétée par l'Église ne fonde plus les normes, ni ne justifie les principes du vivre-ensemble, ni ne détermine les châtiments. Exit l'âge catholique, où l'ordre social, hiérarchique et inégalitaire, reproduit selon la référence à Dieu, condamnait toute offense qui lui était faite.
Bienvenue dans une société où les individus libres, égaux et souverains, après avoir considéré que la légitimité venait d'en haut, participent et élaborent une légitimité qui vient, à présent, d'en bas. Dès lors, ce n'est plus l'alliance surnaturelle et éternelle avec Dieu qui se trouve au fondement de tout, mais la logique contractuelle, volontaire et provisoire, ainsi que sa délibération entre des individus égaux, croyants ou non. La catholicité laisse place au régime de la laïcité (Émile Poulat).
Ce "passage de régime" a au moins deux conséquences dans le cadre de la polémique sur le blasphème. La première est que le fondement moral du pacte social n'étant plus la croyance en Dieu, mais la liberté de conscience et son expression publique, celle-ci ne connait que la limite de l'ordre public.
C'est le modèle laïc français de la loi du 9 décembre 1905 : la laïcité de proposition garantit à chacun le droit d'exprimer sa croyance, d'exercer son culte, de manifester sa religion ou sa non-religion dans le cadre de l'ordre public fixé par la loi. Dans ce cadre législatif, la confrontation des libertés de conscience fait que croyants, athées et agnostiques sont libres de s'exprimer artistiquement sans craindre une condamnation.
Le blasphème invoqué en place publique est hors-la-loi en France, ne faisant plus l'objet de sanction ; ceux qui lui donnent encore un sens peuvent l'employer au nom de leur croyance en Dieu. Plus des croyants usent de la catégorie "blasphème", plus ils illustrent la pluralité et la divergence des options philosophiques, ce qui est signe de la bonne santé de notre espace public démocratique. Ce n'est pas le retour de l'ordre moral, mais le prix à payer de la laïcité et qui fait toute sa valeur : être le dispositif garantissant le "polythéisme des valeurs" et son expression, selon Max Weber.
La seconde conséquence est que le blasphème est l'affaire des croyants, entre eux : c'est une question privée et d'ordre identitaire. L'histoire des religions nous montre aussi que le blasphème est un marqueur identitaire qui introduit une rupture dans la sacralité et le rapport du croyant à son Dieu. Combien de prophètes ont-ils été accusés d'avoir blasphémé ? Ainsi Jésus, traité de blasphémateur, n'est-il pas condamné parce qu'il se revendique de nature divine en se déclarant Messie, siégeant à la droite du Tout-Puissant, venant avec "les nuées du ciel" (Marc 14, 62-65) ? A bon entendeur, salut !
Olivier Bobineau
Sociologue des religions, auteur de "Satanisme. Quel danger pour la société ?" (Flammarion, 2007)
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Nouvelle réjouissante à ce sujet. Paul Verhoeven prépare (j'avais mis "répare", ce qui n'est pas faux… mais je corrige quand même) un film sur Jésus et, en attendant, publie un livre très documenté sur ce personnage, une véritable étude qui l'a tenu pendant vingt ans au sein d'un séminaire américain de théologiens et philosophes. On n'attendait pas ça de l'auteur de  Basic Instinct ou de Starship Troopers ! À travers cet essai, on voit se construire ce que serait son scénario, réaliste, frontal, sans miracles, athée, politique, nous présentant un Jésus dissident moral, résistant à l'occupation romaine, pacifiste mais tenté sur la fin par la radicalisation. 
Ça finit mal.
http://www.auxforgesdevulcain.fr/collections/hors-collection/jesus-de-nazareth/



lundi 25 mai 2015

Un texte de Gudule en 2014


                                               Mort  interdite

         Elle était comme ça, cette fille-là. Elle ne supportait pas la moindre contrainte, le plus petit frein à sa liberté. Toute interdiction générait, chez elle, un impérieux besoin de la transgresser. Prenez les panneaux « sens interdit » par exemple. A peine en apercevait-elle un que ses sens, titillés par la signalétique, s’exacerbaient, prenaient leurs aises, s’autorisant, par réaction, tous les débordements, tous les excès. En réponse à l’agression du cercle rouge barré de blanc, sa chair délicate était saisie d’une  frénésie dont la démesure la laissait pantelante, en proie à une apothéose de sensations extrêmes.  Les « Défense d’entrer, d’afficher, de stationner, de piqueniquer sur l’herbe, d’uriner, de cracher par terre, de déposer des ordures, de nourrir les pigeons, de jeter des tampons dans les WC,  etc, » lui faisaient le même effet, de sorte que l’essentiel de ses activités, dans les zones « protégées », sur les relais d’autoroute et aux abords des supermarchés, consistait à déverrouiller des portails blindés, à tracer des graffitis sur des murs vierges, à boucher les chiottes, à distribuer du maïs à la volée, à encombrer les couloirs d’autobus et à bloquer les entrées de garages. Bref, elle déployait une activité débordante — mais somme toute assez peu constructive — pour contrer  l’agaçante propension de ses semblables à empêcher autrui de jouir de son libre arbitre dans l’espace collectif.
         C’est en traversant en-dehors des clous qu’un beau matin, elle fut fauchée par un camion. Transportée d’urgence à l’hôpital, elle sombrait dans le coma quand l’ange de la mort lui apparut, portant, sur son T-shirt céleste cette inscription : « Défense de vivre », dans un grand cercle d’or barré d’argent.
         Dans un ultime réflexe, elle lui cracha dessus. Ainsi devint-elle immortelle.
Gudule
                  

lundi 18 mai 2015

Y a-t-il un pilote dans mon cerveau ?


Je me suis réveillé ce matin avec en tête une phrase surgie de nulle part : « Il va falloir apprendre à vivre dans le miroir des fous. » En la méditant (ou la mâchonnant), j'y vois  le 11 septembre et tous les attentats suicides autant que Anders Breivik à Utoya en juillet 2011… Charlie ce 7 janvier 2015, évidemment… et même le crash de l'A320 en mars.
(Une sorte d'attentat-suicide ? Plutôt un suicide-attentat. Inversion : le terroriste kamikaze, fanatique amok, se sacrifie pour tuer 150 personnes ; Andreas Lubitz, copilote dépressif exhibitionniste, sacrifie 150 personnes pour se tuer. Un holocauste à sa propre gloire gore. Un suicide-selfie. Sa mort qui aurait pu être nulle (discrète, donc nulle) devient un évènement média-mondial.)
Terrorisme ? Dans un sens, oui : nous sommes/serons toujours plus terrorisés par le monde moderne. Nous vivons dans le miroir des fous.

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 "LE DÉSÉQUILIBRÉ"

(La nouvelle figure de la délinquance, ou du djihadisme, ou du terrorisme, ou du danger en général.)
Décembre 2014, c'était le mois des déséquilibrés.
Un déséquilibré fonce sur les passants en voiture (plusieurs, même… le déséquilibrisme est contagieux.)
Un déséquilibré menace Kim Sung-Un (un déséquilibré bien connu).
Un déséquilibré policier US tire sur un jeune black (plusieurs, même, sur plusieurs).
Un déséquilibré SDF meurt de froid dans la rue (plusieurs, même…)
Un déséquilibré massacre son ex famille en plein réveillon.
Un ex-président déséquilibré envoie ses vœux à toute la France.
Une déséquilibrée en surendettement parle d'« une dette que nous n'aurons jamais les moyens de recouvrir. »
Un déséquilibré journaliste parle d'« une accélération du PIB. »
Un déséquilibré téléréaliste demande : « La mélancolie, c'est quand on a trop bu ? »
Une autre « a mis les p'tits pieds dans les plats. »
Un déséquilibré publicitaire parle de « la fin de l'obsolescence programmée.»
Sans oublier, bien sûr, les déséquilibrés qui égorgent untel ou untel, par ci par là. Quelle différence y a-t-il entre "un déséquilibré" et un djihadiste quelconque, "fou de dieu" adhérant à Daesh ou "loup solitaire"…? Quelle différence entre folie (maladie mentale, psychose) et fanatisme religieux ? Le pauvre malade ("déséquilibré") accroche sa folie personnelle au truc qui est dans l'air, "à la mode"…
Vous prenez un type normal, juste un peu "déséquilibré", vous le convertissez à l'islam, vous le radicalisez (= le déséquilibrez vraiment), ensuite il aura le choix entre Syrie/Iraq, où la daecherie atteint un bon niveau 8 sur l'échelle de richter et Afghanistan/Pakistan et ses talibans déséquilibrés qui massacrent une école de filles. (En 2010, déjà, en Afghanistan, les talibans attaquaient les écoles de filles au gaz et en Chine, des "déséquilibrés" attaquaient les écoles au couteau.)
— Ça veut dire quoi, "taliban", en fait ?
— Étudiant.
— Étudiant ?! Je voyais pas ça comme ça.
— Le Pakistan, c'est pas le boulevard Saint-Michel…
Sinon, il a la ceinture de TNT. Merci Monsieur Nobel.
— Les kamikazes, on peut même pas les condamner à mort. C'est frustrant.
— Faut-il euthanasier les kamikazes ? N'est-ce pas redondant ? Voire pléonastique ?
… Quant au mois de janvier 2015, je vous le dis tout net. Il ne mérite pas mieux.
— On pourrait dire qu'il clôt la série en apothéose.
— Je constate avec plaisir que tu n'as pas dit "il clôture", tel le journaliste BFMiste de base.


dimanche 3 mai 2015

LIBERTÉ DE LA PRESSE


Puisque c'est le "jour de la liberté de la presse", enfonçons le clou.
(D'après Raphaël Enthoven, in Philosophie Magazine N°65)
Penser implique une posture laïque, voire athée, voire antithéiste.
Si tu crois, tu ne penses pas.
Si tu admets que les autres croient, tu admets qu'ils ne pensent pas.
Partant, pas de société possible.
Albert Camus : « On ne peut parler et communiquer avec un être asservi. » ("L'Homme révolté".)
La liberté d'expression, cadeau des Lumières, s'accompagne de la liberté de remettre en cause l'ordre établi politique, financier, religieux, les mœurs (la morale), les coutumes (le costume…)
On ne peut pas en même temps célébrer la liberté de la presse et appeler au respect des religions. La liberté de la presse nous préserve de la dépolitisation, du repli sur soi, du gouvernement de la peur et de la tolérance qui maquille cette peur.
Dans la société traditionnelle, l'individu se coulait dans un ensemble de traditions, mœurs, règles collectives, sans même y penser : formatage. L'individu moderne, émancipé, se retrouve faible, isolé, et « ivre des droits qui le protègent et lui permettent de ne penser qu'à lui. » Du coup, paresseux, il ne veut pas d'ennuis, il veut la tranquillité publique et il est donc prêt à accepter la tyrannie pour avoir la paix. Tyrannie d'un tyran ou de l'opinion publique.
Le vote universel (la démocratie) et la censure ne peuvent cohabiter. Pourtant, face à un trop de fronde, d'impertinence, de provocation, on entend "Ce n'est pas le moment", (et quand donc ? quand la société sera apaisée ?) ou "jeter de l'huile sur le feu, c'est mal", ou "irresponsable !", tout cela qui n'est pas de la censure au sens strict mais exprime la peur du désordre, la préférence pour une autocensure plutôt que le risque des réactions. La tranquillité contre la liberté. Cette forme de censure fait partie du sécuritarisme : la tranquillité avant tout, tant pis pour la liberté.
La société moderne, exténuée, nomme tolérance sa lâcheté (= la remise en cause de ses principes), tente de digérer l'indigeste parce qu'elle a peur de l'effort, de l'affrontement, de la lutte. (La phobie de se faire traiter d'islamophobe !) Elle accepte/crée alors une dictature parallèle à celle de la religion (de l'intégrisme religieux) qui impose que le sacré est supérieur à la liberté. Voilà maintenant que la sécurité est supérieure à la liberté.