samedi 23 juin 2018

ALONE ON MOON / 32


CHICORÉE LEROUX, HÉROÏNE FRANÇAISE.
Chicorée Leroux vit avec un chauffe-eau. Le robinet dégoutte. Elle n'est pas très heureuse car il ne lui fait pas l'amour. Alors elle prend des bains.
Parfois, montée sur son Solex, elle s'en va au magasin général pour acheter des pâtes Lustucru*, du Banania, de la Vache-qui-rit, une pile Mazda et un stylo Bic. En revenant, elle s'arrête à la bibliothèque municipale pour lire une biographie. Elle aime les biographies : ça finit toujours mal. Le héros meurt à la fin et on ne sait pas toujours qui est l'assassin. Alors Chicorée spécule : elle se prend pour Agatha Christie. Au moment où elle croit avoir trouvé la clé de l'énigme, il y a une coupure de courant. Et c'est terrible car il y a quelque chose qui se cache dans le noir.
Chicorée se réfugie dans les toilettes municipales mais ce n'est pas une bonne idée. Elle essaye la cabine téléphonique (la dernière au monde, peut-être…) mais elle est fermée, enchainée, cadenassée (de peur des voleurs ?). Elle suit un couloir cloaque vaguement inondé (par l'inondation déjà/toujours en cours). Les murs sont couverts d'étagères couvertes de livres couverts de papier bleu. Évidemment, avec boitier Mazda sans la pile neuve, elle n'y voit pas grand chose et voilà que les livres sautent de leurs rayons et commencent à lui mordre les mollets (sauf ceux qui se sont tout de suite noyés).
Bientôt il y a des cadavres exquis partout et tout s'effondre derrière elle. Elle déferle dans la rue suivie par une marée de poussière, de livres imbibés d'eau morte qui "emportent tout sur leur passage".
Son Solex l'attend sur le trottoir, piaffant, avec son panier plein de pâtes Lustucru*, de Banania, de Vache-qui-rit et d'un stylo Bic (le magasin général était en rupture de piles Mazda).
Elle a encore son coupe-papier à la main. Ensanglanté.
•••
* « Quel est donc dedans la plaine
Ce grand bruit qui vient jusqu'à nous ?
On dirait un bruit de chaines
Que l'on traine sur des cailloux.
C'est le grand Lustucru qui passe,
C'est le grand Lustucru qui mangera
Tous les petits gars qui ne dorment guère,
Tous les petits gars qui ne dorment pas.

Quel est donc sur la rivière
Ce grand bruit qui vient jusqu'à nous ?
On dirait un bruit de pierres
Que l'on jette dans un puits.
C'est le grand Lustucru qui passe
C'est le grand Lustucru qui mangera
Tous les petits gars qui ne dorment guère,
Tous les petits gars qui ne dorment pas.

L'angélus sonne sur Ballanche,
Un pigeon tombe du clocher.
Quel est donc ce bruit de branches
Que l'on traine sur le plancher ?
C'est le grand Lustucru qui passe,
Et c'est moi qu'il vient chercher,
Moi parce que ce soir je ne dors guère,
Moi parce que ce soir je ne dors pas. »

(Chanté par Ute Lemper, in "Marie Galante",
pièce de Jacques Déval, musique de Kurt Weil, 1934.)


mardi 19 juin 2018

ALONE ON MOON / 31


DU COTÉ DE CHEZ DICK.
Le parc était presque désert. David, de son banc, laissait errer un regard vague. Là-bas, sur la pelouse, il y avait un type en combinaison de travail orange (un prisonnier ?) qui manipulait un truc… un appareil… un outil…? Vu de loin ça pouvait passer pour un aspirateur à feuilles mortes ou un détecteur de métaux. Il avançait de côté, balayant la largeur de la pelouse de gauche à droite, puis reculait, faisait un autre rang de droite à gauche. David pensa "boustrophédon", en se demandant ce que venait faire ce mot dans sa tête et ce qu'il pouvait bien vouloir dire. Il se redressa et, en concentrant son attention, il vit que l'engin manipulé par le prisonnier (?) était en fait une sorte de sulfateuse, mais faisant office de pistolet à peinture : là où il était passé, la pelouse était grise.
Grise ?! Ce type était en train de peindre l'herbe en gris ?!
Un courant d'air froid passa entre les arbres de l'allée, quelques feuilles tombèrent. David réprima un frisson. Il se rassit et, baissant les yeux sur le gravier de l'allée, il vit que les graviers étaient……? Il se pencha et en ramassa un. Un caillou blanc, vaguement rond, comme un galet, mais avec trois marques sombres, trois creux disposés en triangle qui dessinaient deux yeux, une bouche… comme un visage…
Comme une tête de mort.
Le caillou glacé glissa des doigts de David, percuta les autres au sol, les rejoignit. David se rendit compte que ses pieds reposaient sur des millions de crânes minuscules, desséchés, craquant comme des coquilles d'escargots. Il releva les jambes, posa les pieds sur le banc, s'allongea.
Le banc se referma sur lui.

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Le naufragé sur l'ile de chair (d'après un titre de Robert Darvel et un dessin de Fred Grivaud pour le Carnoplaste - collection Aventures) (Sans leur demander la permission)
Je ne comprenais pas comment j'arrivais là. (Il n'est pas sûr d'ailleurs que parler en alexandrin avec rime intérieure à la césure allait arranger mes affaires.) En bref, j'étais naufragé, jeté hagard sur la plage d'une ile déserte. Déserte…? C'est la question qu'il faut toujours se poser, dans ce genre de cas… Quant à la plage…? La texture du sol où j'étais affalé n'évoquait en rien le sable. On aurait dit plutôt… de la chair. De la peau tiède et douce et rosée de femme.
Je bandais. Et comme j'étais à poil, les vagues et les crabes ayant dévoré mes vêtements, si je me levais, ça allait se voir. Mais par qui ? L'ile n'était-elle pas, comme il se doit, déserte ? Je levai les yeux vers la lisière de la forêt qui bordait la plage. Une silhouette manifestement féminine se détachait sur fond de ciel dans une trouée entre les arbres velus. Féminine et armée : son bras se prolongeait par ce qui pouvait être, vu de loin, un fusil-harpon de pêche sous-marine ou un arbalète médiévale. Vue de plus près (car elle s'était approchée – moi, j'étais cloué au sol), c'était bien une arbalète (bricolée). A part ça, elle ne portait rien d'autre qu'une ceinture de cuir à laquelle s'accrochait le fourreau d'un couteau de chasse. Sa peau était d'un profond vert luisant. Elle dégageait un parfum sui generis exceptionnel. Elle me prit par les cheveux et, d'une main, me releva. Je m'extrayai de la chair de la plage avec un bruit de succion. (Désolé, mais aucun dictionnaire d'orthographe ne donne un passé simple au verbe extraire ou s'extraire. J'ai improvisé.)
La suite, ce fut la torture rouge, le radeau de la méduse, le bain de minuit avec Tarzan (toujours impeccablement rasé) et pas mal d'autres aventures exotiques, des prises de bec avec un cacatoès au cours d'un karaoké, des brachiations dans les lianes et l'odyssée que fut l'accession au sommet de l'ile en triporteuse en bambou. (L'indigène au harpon était une fière bricoleuse. Elle parlait suédois, ça aide.)

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L'homme à la jambe de femme (d'après un titre de Robert Darvel pour le Carnoplaste - collection Aventures)
Suite à un accident et à l'amputation qui suivit, les chirurgiens greffèrent à Ludovic Fournaise une jambe de femme. Pendant la première année, il la traina péniblement, inerte. Pour le fun, il la fit tatouer : aucune douleur. Puis, petit à petit, les connexions artères, veines, nerfs s'établirent et s'installèrent solidement. Le signe en fut la poussée des poils : sa jambe était enfin valide, vivante.
Ludovic acheta de la cire à épiler. La douleur commença.


lundi 11 juin 2018

ALONE ON MOON / 30

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INONDATION DE FIN DU MONDE
« Ça me fait chier d'être né sur terre, il pleut tout le temps.
— Pourquoi on est sur Terre, aussi ? Hein, pourquoi ? » (Brève de comptoir)
Juin blêmit. La pluie n'a pas dit son dernier mot, le monde sort de son silence et la pression est atmosphérique. Le naturel, chassé, s'enfuit au galop à la vitesse de la marée au boulevard Saint-Michel. Des stères de gangue limoneuse embrassent les gangsters et les limonadiers des chais enlisés. Les alluvions envahissent le boulevard Gouvion Saint-Cyr et s'insèrent entre les serres du jardin des plantes, lesquelles, apeurées à pleurer par ces fuites, s'effritent et ruissellent, leurs fruits dégoulinant de liniment. L'orage, au désespoir, pleut, vente, neige. Les nappes se font frénétiques. Les piscines prennent l'eau…
Et les cornes de s'embrumer.
Comme à l'appel de l'automne, les feuilles mortes se ramassent sur elles-mêmes, prenant leur souffle, puis chargent et balaient tout sur leur passage : enfants des jardins publics, grilles et tas de sable, et balayeurs municipaux. La ville ne s'en remettra pas. Bientôt les transsexuels brésiliens envahissent le Bois, et Boulogne se désespère, les quais de Seine désertent, Montmartre implore notre pardon et la Place du Tertre gratte ses croutes.
Trente-trois départements sont placés en garde-à-vue. Sur la télé, la vigilance orange fait rage. Les journalisses y vont de leurs clichés préférés, authentiques – ou presque… On apprend ainsi que les pluies sont conséquentes, que comme une réaction en chaine fait boule de neige, puis tache d'huile, l'eau est montée en flèche et la crue a tout emporté sur son passage. Que les pompes sont prises d'assaut. Que les maisons prennent l'eau à tombeau ouvert. Mais rassurons-nous, nous dit le monsieur météo : d'aussi loin que nous le savons, c'est un fait assez rarissime. Désormais la pluie va énormément faiblir, la matinée sera froide, voire très fraiche : 11° de la Côte d'Azur à Nice. Quant aux prévisions climatiques à long terme : 2050 : 50 degrés – sans nuances.
— C'est la nature qui reprend ses droits.
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La dictature participative bat son plein, de même que la dérégulation climatique. Pour l'éradication de l'espèce humaine, l'industrie est plus efficace que la guerre. La guerre, c'est périodique, l'industrie, c'est permanent.
Le monde moderne, c'est Game of Thrones contre Hunger Games : le jeu des puissants entre eux contre les jeux du cirque des affamés. Il viendra un temps où les gens mangeront les gens. (Déjà, sur eBay, on trouve à vendre des implants mammaires d'occasion.) Des clones morts-vivants profaneront les cimetières. Les lois n'y seront pour rien et n'y pourront rien. Depuis longtemps déjà, le chant de la Terre joue faux.
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Je marche pieds nus sur la Terre massacrée. Restent seulement des arbres mangeurs d'hommes portant des fruits zombies.
Des boites de fer jonchent le sol. Elles contenaient, avant, des seringues qui contenaient des poisons. Dessous, les scolopendres rongent les soldats de sable. C'est que les champignons ont pris les commandes du monde : nos cerveaux sont des éponges où les spores se plaisent. Ils m'ont raconté comment ils creusèrent un puits et entendirent les cris montés des enfers. Ils m'ont raconté comment ils bâtirent la tour Éveil et chatouillèrent les couilles de dieu. Ce sont les étoiles mourantes qui ont écrit leurs dernières volontés.
La maison m'appelle. Je m'éloigne. Et plus je m'éloigne plus je perds mes doigts. Le sol se fait de plus en plus lourd, obscurci de ronces et noir. Je tombe à genoux car j'ai perdu mes pieds. J'essaie encore de ramper pour m'éloigner, mais c'est impossible. Chaque pas plus loin souffre plus. Je n'ai même pas le courage de hurler. Pourtant il y a cette étoile dans le ciel, devant, une étoile amère appelée Absinthe. Je ferme les yeux, je renonce. Je ne fais même pas demi-tour. Je laisse la rotation terrestre me ramener à la maison. En chemin je retrouve mes yeux, mes pieds, mes doigts. La maison m'absorbe. Je suis bien.
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Une conclusion s'impose : même si l'humain a ses spécificités, il est une espèce vivante parmi les autres, lesquelles ont aussi leurs spécificités, le chimpanzé comme la banane ou la blatte.


mercredi 6 juin 2018

ALONE ON MOON / 29


Lola, l'ours et la pluie.
Note apéritive :
Plus ça va, plus je me dis qu'on n'y est pas pour grand chose… que je n'y suis pas pour grand chose… toi non plus. On ne fait rien : les choses se font. Ça se passe, ça arrive, dans le grand mic-mac du ça général. La force des choses. Le mouvement de foule. Le banc de sardines. Le vol de grues.
Si ni toi ni moi n'y sommes pour rien, ça ne veut pas dire que "quelqu'un" y soit pour quoi que ce soit. Vous savez, un Quelqu'un avec un gros Q et un gros QI, un Dieu ou un Destin avec un grand D (chacun).
Comme disait Alfred – non, Albert : « Un coup de dé jamais n'abolira le hasard.  »
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Lola Lokidor avait trois fils de fer, échevelés et barbelés, chasseurs d'os. Ulysse, le chat roux. Bouquin, le chat rouquin. Nécrobis, le chat noir. Le premier mourut à la guerre, tué à coup de tomate par les indiens Chépakoix. Le deuxième dans son propre attentat-suicide au toluène. Le troisième rouilla.
Elle porte maintenant une chevelure de hérisson albinos, elle y accroche des plumes de rastaquouères et des perles de pirate (des œils  prélevés sur des cadavres, aussi). Elle joue du ukulélé dès cinq heures du matin.
Elle vit maintenant avec un ours mal léché qui s'enferme dans un radiateur pour écrire des lettres d'amour. Des lettres adressées à personne : au monde. Je veux dire : à personne de précis mais au monde en général. Des lettres horribles à lire quand on sait que le monde est mort. Le monde n'est plus que ce lieu où il pleut implacablement. Ce mal n'a pas d'odeur.
Lola marche le long d'un couloir où chaque porte comporte un œil. (Qui donc observe ainsi ses secrets ? se demande-t-elle parfois. Pourtant elle sait que derrière les portes, il n'y a personne. Elle a regardé, une fois, dans un ces œils, elle n'a vu qu'un œil, le sien.) Elle va peut-être sortir, elle irait bien jusqu'au village proche (Lachesis Mutus), mais elle sait que dans chaque maison elle trouvera des chaises muettes et des cadavres découpés par la pluie et ses assistants en morceaux petits et très petits. (C'est là qu'elle prélève des œils pour ses cheveux hérissons, mais c'est bon, elle en a assez, pour l'instant.)
À peine sortie de sa maison, Lola se retrouve prisonnière d'un pot de fleur. Puis de deux. Un pied dans chaque. Et les deux pots, qui plus est, se disputent.
— À droite, dit celui de gauche.
— À gauche, dit celui de droite.
Lola, elle, veut aller tout droit sans s'en mêler. Il faut négocier. La discussion dure 36 minutes et 24 secondes. Jusqu'au moment où, exaspérée, elle se saisit du marteau toujours présent (au cas où) à côté de la boite à lettres, d'un coup brise le pot de droite, d'un autre celui de gauche. Et délivrée s'apprête à continuer son chemin sur la route de briques jaunes.
Mais dehors, il pleut. Il pleut de plus en plus depuis que la Reine est morte. (Et la Fée Caramel.) Lola éventre un parapluie. En son centre, en son intérieur vaginal, se déploie une araignée de fils de fer, de fils de verre, de fils de glace.
— Tu espérais arrêter la pluie, petite Lola, mais c'est impossible : chaque goutte a son destin tout tracé, conséquence de toutes les lois de l'univers, de tous les évènements de l'univers depuis toujours, dit l'araignée de verre.
— Mais, maitre, dit-elle à l'araignée de glace, c'est le hasard, seulement le hasard, qui commande au cheminement des gouttes de pluie. Non ?
— Hasard ou nécessité, c'est la même chose, malgré les gloses et les églises. Des notions, des concepts. (« La philosophie est une branche de la littérature fantastique », disait Jorge Luis Borges.) Personne ne fait quoi que ce soit. Tout arrive. Tout se produit. Tout a lieu. Le summum de la liberté est de s'abandonner au hasard. (Et nous avons 60% d'ADN en commun avec les bananes.)
Résultat des courses : Lola retraverse le couloir en sens inverse, elle rejoint l'ours mal léché dans son radiateur. Elle voudrait bien le bien lécher. Jouer à la Belle et la Bête avec lui. Lui offrir le thé, l'épouiller et le dépouiller de sa fourrure, voir s'il est sec, en dessous, s'il a des os de verre, comme l'araignée ses pattes. Mais il continue à écrire ses lettres d'amour. Alors elle s'assied à ses pieds, elle dessine des orages, des sabres, des mendiantes, des cacahuètes, des poêles à mazout, des autruches, des sardines, des pistolets, des coboyes, des millepattes, des danseuses nues…
Etc.
(Dans le prochain épisode : Lola court dans les bois. Il ne pleut plus. Les tomates poussent. L'ours n'a plus d'encre dans son stylo.)
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Note digestive.
On peut s'angoisser ou s'exaspérer du fait que les circonstances de la vie nous obligent à être ou faire ce que nous ne voulons pas être ou faire. Exaspérons-nous plutôt de ceux qui tellement veulent, veulent à l'encontre de toutes les circonstances, à l'encontre du hasard ivrogne, du réel idiot. C'est ceux-là qui ont tué la Reine et la Fée Caramel, ceux-là qui ont fait du monde ce lieu où il pleut implacablement, ce monde à qui on ne peut qu'écrire des lettres d'amour désespéré.
— C'est pas marrant ! dit Lola.
— Je ne ris jamais avant le petit déjeuner (in "La huitième femme de Barbe Bleue", Ernst Lubitsch, 1938), dit l'ours.


samedi 2 juin 2018

ALONE ON MOON / 28

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Insomnie (ça commence souvent par l'–).
Le marchand de sable a monté ses prix. Ma tête pèse comme un dictionnaire.
Bien que ma colonne verbale ait de bonnes lunettes, elle a cessé de respirer.
Dans la chambre, c'est l'hallali, à corps et à cris.
À cette heure (horrible manteau), le lit éventré me vomit, la moquette m'accueille tous poils dressés (un hérisson en rut n'en voudrait pas), je rampe l'escalier jusqu'à la salle de bain (sol de carreaux de lave, murs peints, plafond céleste – lambris lazurés). Une douche hurlante me réconciliera avec la vie. Le linge m'attend, frais trépassé.
À l'extérieur, la douleur pend.
Je sors dans la Terre battue. Les décapodes marcheurs (homards, tourteaux, araignées de mer) ponctuent le sable de la plage de petits pas pointus.
Cézanne m'emmène-eu
écouter les cigales-eu
au pied de la Sainte Victoire.
Dans une forêt de sycophantes, je croise une famille de cendriers, espèce invasive surnuméraire qu'il convient de réguler (me dit le garde-chasse). Mais qui est invasif surnuméraire, ici ? Ne serait-ce pas l'espèce humaine ? Sur les 25 habitants du hameau, personne ne chasse. Les chasseurs viennent d'ailleurs, envahisseurs en tenue camouflette et cascouquette fluo, extraterrestres tombés d'une autre galaxie, robots de rodéo armés de machine-guns, de lance-roquettes et de tire-laitues.
Avec nos arbres fruitiers, il y a confliture d'intérêt.
Numérotez vos quatres-abattis. Secouez vos puces. Lâchez les chiens !
Partout autour, il y a cette rumeur de moteur. Les monstres ne se cachent même plus. Ils sortent en plein jour, ils se nourrissent dans les poubelles (les sacs jaunes uniquement) et s'abreuvent en siphonnant les réservoirs des tracteurs. Les voisins, tous les dimanches matin, promènent leur machine à laver sur leur pelouse. À moins que je sois harcelé par des bandes de moustiques motorisés qui murmurent à l'oreille des cerveaux.
Il y a bien une piscine, mais on y nage comme on laboure : boustrophédon.
— Contente-toi de jouir de la baignade, me dit Lola Lokidor. Rejette toute allégorie, tout ce qui exige interprétation. Les faits, rien que les faits. Le réel, rien que le réel.
Et ne mets pas de S à quatre.
— OK.
Je vais par la route de briques jaunes jusqu'au village voisin "Lachesis mutus" à la recherche des crimes qui ont enchanté le monde. Trois têtes sont piquées sur des lances, comme des poteaux indicateurs. C'est un village hypersensible : il y a trop d'humanité absorbée derrière ses façades – et même le dimanche. Sur chaque trottoir, des mendiantes supinent*. Des femmes enceintes, leur visage muet exprimant seulement la lourde satisfaction de leurs hormones.
Je danse sur la mauvaise pente. J'ai laissé ma canne à la Nouvelle Orléans. Un faux pas suffit pour dévisser. Freinant des quatre fers, me cramponnant aux branches, j'essuie les plâtres des montagnes. Les fruits murs tombent en un navrant exercice de style. Aucun mensonge ne peut aider, pas plus que les rêves creux et la route de briques jaunes.
Trois sacs-à-main discutent sur le passage clouté, puis se disputent, puis se battent. Épiphénomène hybride, mais cocasse.
Par dessus les toits, un funambule marche pieds nus sur un fil de fer barbelé.
Plus loin, Keira Knightley, grande sorcière au cœur de sable peinte en bleu, lascive vassale, affronte les chevaliers de la nuit, the night knights. (Les allitérations peuvent être hallucinatoires, c'est le danger du systématisme. Mais il y a toujours quelque chose pour rattraper le coup, adoucir l'acide des cerises, trancher les nœuds gardiens des codes – les pianisses me comprendront).
— C'est quoi, ces manières ?! Soyez un nez, une fois pour toutes, me dit mon chat. (Je pense qu'il voulait dire « Soyez honnête ».)
Aussitôt, mes caténaires se brisent, mon pain se rompt – petit patapon. Mais j'attendrai 2050 pour promulguer la fin du monde.
— Vous n'avez pas le droit, ajoute-t-il. (Comme si l'univers était régi par "le droit" !)


* Supination.  C'est en lisant "Premier amour" de Samuel Beckett que j'ai découvert ce mot. État d'une personne couchée sur le dos. Le terme s'applique aussi à une main présentée la paume en l'air, le pouce tourné vers l'extérieur, le geste du mendiant, donc. Le contraire est la pronation, en tout cas pour la main, alors présentée le dos en l'air, le pouce vers l'intérieur.

dimanche 27 mai 2018

ALONE ON MOON / 27


Stratégies étrangères.
Au bord des routes de province poussent les putes – short et peau bronzée car c'est déjà l'été. Elles s'appellent toutes Lola. Pour appâter le gibier, elles ne racolent pas, elles attendent juste que la route ralentisse à l'ombre et largue son lot de mâles en rut. Elles vendent cher leur peau, leur chair, leurs hormones et leurs viscères. Leurs fluides corporels. La peau des fesses, ça coute. Les capotes et klinexes ne sont pas compris dans le prix.
Au bord des routes de province, il y a des grues de chantier, aussi, qui construisent maisons, lotissements et cités intermédiaires entre retraite et cimetière. (Le terme grue est aussi utilisé pour désigner les putes, semble-t-il. Mais pourquoi ? Et pourquoi y a-t-il autant de synonymes – tous vieillis – pour prostituée ?)
Poussent aussi là des antennes de télécommunication par micro-onde, dernières traces d'une civilisation de science-fiction. Les étoiles sont paraboliques et les GPS tiennent compte de la relativité d'Einstein (qui l'eut cru ?). Il est bien loin le temps des télégraphes, du morse et du poste à galène.
Je n'ai rien à reprocher aux éoliennes, qui pourraient aussi s'appeler Lola et qui, elles aussi, poussent dans le décor au bord des routes. Mais je préfère prendre le train, le "chemin de fer".
En train, je n'ai rien à dire, rien à décider, je suis impuissant, porté par les rails du destin. Gare de départ, destination, roulage jusqu'à une arrivée opinée en gare prévue à l'heure prévue. Le train est une machine à métaphorer le destin inéluctable. Mais qui pourtant y échoue. Tentative vaine : le hasard alcoolisé est toujours prêt à reprendre ses droits : incident ferroviaire indépendant de notre volonté, rupture de cathéter, fuite de lockheed, embardée de passage à niveau. Et puis parfois, sur l'échiquier de la carte SNCF, deux trains décident de roquer, je me retrouve à mon point de départ sans avoir rien vu de mon point d'arrivée. Ai-je seulement vécu cet entre-deux ?
En train, espace en voie de disparition, le ciel est un très long panoramique. Arrive la septième heure, sévère, le crépuscule : on arrive à Massy. Cyprès sur l'eau : on dirait l'ile des morts. Il y a peut-être une poupée tombée entre les branches.
De la fumée avant toute chose. Et croquent les gaufrettes à destination de Nantes où sont les LU, comme en Arles sont les Aliscams. (Suivant le bon conseil du fin poète, je prendrai garde à la douceur des chose – diabète oblige. Plus tard, je déciderai sans doute de mourir.)
Rentré chez moi, des soupçons d'aventure frayent encore leur chemin entre mes synapses. La lecture est sans rémission. Dans le désordre insane de ma bilbothèque chargée de fantômes (car les livres sont les fantômes de leurs auteurs, savez-vous) où je range bilboquets et bilboquettes, oursons aux pieds velus et ktulus au pied palmé, dans ce désordre, dis-je, j'extirpe une Aphrodite. Rousse, le sang aux joues autant qu'à ses grandes lèvres vénusiennes. Corps doré adoré. Sa peau est cuite cuivre, son front insoucieux, ses genoux tachés d'herbe fraiche et de colombes. Les tropiques se réveillent. La couche de neige bondit à ma face, éclate de plumes en muguet. Révolution du premier mai.
Puis la pression se relâche.
L'univers est sans concession et sans compassion. L'excès (l'en-trop) entraine l'entropie.
Il serait temps que je me fasse exorciser les orteils comme le commun des immortels. Les rotules aussi. (Mettez-vous à ma place.)
Pour l'heure, n'en ayant pas une paire à me mettre sous les yeux, je me contente d'admirer les nibards en ribambelle qui ballotent au gré du balancement du chwal de l'west dans les westerns féministes. (— Ça existe ? — Oui ! L'étonnant "Convoi de femmes" de William A. Wellman, 1950, sur un scénario de Franck Capra. Mais les nibards n'y ballotent pas tellement, en fait…)
Il faut conclure.
— Tu as un beau chapeau, cow-boy, mais les coyotes hurlent dans la plaine, surtout si tu regardes trop Lola, la fille du pasteur. (La plaine de sel à traverser, d'abord, ce sel dont on bâtit des églises blanches pour les femmes bronzées du Mexique.)
Tu ne sais pas de quoi je suis capable, renchérit l'Indien au galop, déplumé.
— Et ton cheval, qu'est-ce qu'il en pense ?
— Attends, je vais lui demander.
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jeudi 24 mai 2018

ALONE ON MOON / 26


Une histoire marécageuse et quelque peu douloureuse (ballet moderne).
Un musée cannibale. Désastre cosmique. Calamité sans esprit de lucre. Ici, en cette opaque Copenhague, on empaille les fœtus. Leurs dents seront placées dans un verre de lait, lui-même enfermé dans un caisson isobare, lui-même installé au cœur du château des quatre pattes.
Sous la menace des orgues ténébreuses, tu marches, ô Reine Antironie, où tremblent les cercueils, parallélépipèdes féroces, barques vides portées par le courant alternatif, lits qui dansent, avec leurs jupes en nuages d'aurore, tandis que les arbres zombies suspendent le temps à leurs branches et que de cruels nuages te frappent.
— Éliminez ces œufs ! (cries-tu.) Ils puent comme les couquilles du diable !
— Vous voulez dire "les couilles" ou "les coquilles", ô Reine ? demande le correcteur orthographique. De toute façon, ajoute-t-il, ils ont pourri : ils sont restés trop longtemps dans leur… euh… coquille.
— Qu'importe les œufs, les yeux, les dieux : brisez leur voix.
Le diable (car c'était bien lui) te plantera son épine de soufre. Par cet excès de rouge il te fera blanche, ange incandescent de colère. Tu seras portée par le courant, ô Reine Antironie,  barque vide, marchant où trempent les cercueils et où chantent les lys avec leur jupe en nuées d'orage. (Les paravents n'ont plus de secret pour elle.)
Et voici : c'est la mort d'Antironie, la Reine, sans autre forme de procès, les dents serrées sur sa fêlure. La Reine morte est une rousse de rouille et de métal. La Reine est morte. Il faut donc qu'elle danse. Son baiser est un buisson ardent.
Les neiges aux larmes éternelles tombent toujours sur les Alpes où vivent autruches suisses et chiennes autrichiennes sculptées dans les congères. La Reine et son amant gelé Hagendas se roulent des patins sur la glace. « J'ai tout fait, dira-t-elle pour sa défense, en le serrant sur mon sein, pour le protéger de l'hiver. »
Elle quitte son sweat pour montrer ses seins de la dernière chance. Elle offre au vent les voiles de sa robe démariée et ses écharpes. Elle abandonne sa pèlerine, la Reine, rousse aux beaux globes, elle étale ses seins de glace sur la pente, ses seins libres sous le fin lin candide.
En vain. L'avalanche bienvenue les avale. La neige fondue file. L'amant glisse en toboggan jusque dans la crevasse du glacier, emportant la vaisselle.
Dans les rochers, dans les ravins.
L'enfermement, enfin, dans la caverne de l'enfer pavée de lave refroidie, d'un rouge presque noir, couleur de sang séché.
Il en faudra, des couleurs, pour récompenser les danseurs harassés : tout un arc-en-ciel, tout un Rubiks Cube.