lundi 11 juin 2018

ALONE ON MOON / 30


INONDATION DE FIN DU MONDE
« Ça me fait chier d'être né sur terre, il pleut tout le temps.
— Pourquoi on est sur Terre, aussi ? Hein, pourquoi ? » (Brève de comptoir)
Juin blêmit. La pluie n'a pas dit son dernier mot, le monde sort de son silence et la pression est atmosphérique. Le naturel, chassé, s'enfuit au galop à la vitesse de la marée au boulevard Saint-Michel. Des stères de gangue limoneuse embrassent les gangsters et les limonadiers des chais enlisés. Les alluvions envahissent le boulevard Gouvion Saint-Cyr et s'insèrent entre les serres du jardin des plantes, lesquelles, apeurées à pleurer par ces fuites, s'effritent et ruissellent, leurs fruits dégoulinant de liniment. L'orage, au désespoir, pleut, vente, neige. Les nappes se font frénétiques. Les piscines prennent l'eau…
Et les cornes de s'embrumer.
Comme à l'appel de l'automne, les feuilles mortes se ramassent sur elles-mêmes, prenant leur souffle, puis chargent et balaient tout sur leur passage : enfants des jardins publics, grilles et tas de sable, et balayeurs municipaux. La ville ne s'en remettra pas. Bientôt les transsexuels brésiliens envahissent le Bois, et Boulogne se désespère, les quais de Seine désertent, Montmartre implore notre pardon et la Place du Tertre gratte ses croutes.
Trente-trois départements sont placés en garde-à-vue. Sur la télé, la vigilance reste orange. Les journalisses y vont de leurs clichés préférés, authentiques – ou presque… On apprend ainsi que les pluies sont conséquentes, que comme une réaction en chaine fait boule de neige, puis tache d'huile, l'eau est montée en flèche et la crue a tout emporté sur son passage. Que les pompes sont prises d'assaut. Que les maisons prennent l'eau à tombeau ouvert. Mais rassurons-nous, nous dit le monsieur météo : d'aussi loin que nous le savons, c'est un fait assez rarissime. Désormais la pluie va énormément faiblir, la matinée sera froide, voire très fraiche : 11° de la Côte d'Azur à Nice. Quant aux prévisions climatiques à long terme : 2050 : 50 degrés – sans nuances.
— C'est la nature qui reprend ses droits.
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La dictature participative bat son plein, de même que la dérégulation climatique. Pour l'éradication de l'espèce humaine, l'industrie est plus efficace que la guerre. La guerre, c'est périodique, l'industrie, c'est permanent.
Le monde moderne, c'est Game of Thrones contre Hunger Games : le jeu des puissants entre eux contre les jeux du cirque des affamés. Il viendra un temps où les gens mangeront les gens. (Déjà, sur eBay, on trouve à vendre des implants mammaires d'occasion.) Des clones morts-vivants profaneront les cimetières. Les lois n'y seront pour rien et n'y pourront rien. Depuis longtemps déjà, le chant de la Terre joue faux.
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Je marche pieds nus sur la Terre massacrée. Restent seulement des arbres mangeurs d'hommes portant des fruits zombies.
Des boites de fer jonchent le sol. Elles contenaient, avant, des seringues qui contenaient des poisons. Dessous, les scolopendres rongent les soldats de sable. C'est que les champignons ont pris les commandes du monde : nos cerveaux sont des éponges où les spores se plaisent. Ils m'ont raconté comment ils creusèrent un puits et entendirent les cris montés des enfers. Ils m'ont raconté comment ils bâtirent la tour Éveil et chatouillèrent les couilles de dieu. Ce sont les étoiles mourantes qui ont écrit leurs dernières volontés.
La maison m'appelle. Je m'éloigne. Et plus je m'éloigne plus je perds mes doigts. Le sol se fait de plus en plus lourd, obscurci de ronces et noir. Je tombe à genoux car j'ai perdu mes pieds. J'essaie encore de ramper pour m'éloigner, mais c'est impossible. Chaque pas plus loin souffre plus. Je n'ai même pas le courage de hurler. Pourtant il y a cette étoile dans le ciel, devant, une étoile amère appelée Absinthe. Je ferme les yeux, je renonce. Je ne fais même pas demi-tour. Je laisse la rotation terrestre me ramener à la maison. En chemin je retrouve mes yeux, mes pieds, mes doigts. La maison m'absorbe. Je suis bien.
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Une conclusion s'impose : même si l'humain a ses spécificités, il est une espèce vivante parmi les autres, lesquelles ont aussi leurs spécificités, le chimpanzé comme la banane ou la blatte.


mercredi 6 juin 2018

ALONE ON MOON / 29


Lola, l'ours et la pluie.
Note apéritive :
Plus ça va, plus je me dis qu'on n'y est pas pour grand chose… que je n'y suis pas pour grand chose… toi non plus. On ne fait rien : les choses se font. Ça se passe, ça arrive, dans le grand mic-mac du ça général. La force des choses. Le mouvement de foule. Le banc de sardines. Le vol de grues.
Si ni toi ni moi n'y sommes pour rien, ça ne veut pas dire que "quelqu'un" y soit pour quoi que ce soit. Vous savez, un Quelqu'un avec un gros Q et un gros QI, un Dieu ou un Destin avec un grand D (chacun).
Comme disait Alfred – non, Albert : « Un coup de dé jamais n'abolira le hasard.  »
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Lola Lokidor avait trois fils de fer, échevelés et barbelés, chasseurs d'os. Ulysse, le chat roux. Bouquin, le chat rouquin. Nécrobis, le chat noir. Le premier mourut à la guerre, tué à coup de tomate par les indiens Chépakoix. Le deuxième dans son propre attentat-suicide au toluène. Le troisième rouilla.
Elle porte maintenant une chevelure de hérisson albinos, elle y accroche des plumes de rastaquouères et des perles de pirate (des œils  prélevés sur des cadavres, aussi). Elle joue du ukulélé dès cinq heures du matin.
Elle vit maintenant avec un ours mal léché qui s'enferme dans un radiateur pour écrire des lettres d'amour. Des lettres adressées à personne : au monde. Je veux dire : à personne de précis mais au monde en général. Des lettres horribles à lire quand on sait que le monde est mort. Le monde n'est plus que ce lieu où il pleut implacablement. Ce mal n'a pas d'odeur.
Lola marche le long d'un couloir où chaque porte comporte un œil. (Qui donc observe ainsi ses secrets ? se demande-t-elle parfois. Pourtant elle sait que derrière les portes, il n'y a personne. Elle a regardé, une fois, dans un ces œils, elle n'a vu qu'un œil, le sien.) Elle va peut-être sortir, elle irait bien jusqu'au village proche (Lachesis Mutus), mais elle sait que dans chaque maison elle trouvera des chaises muettes et des cadavres découpés par la pluie et ses assistants en morceaux petits et très petits. (C'est là qu'elle prélève des œils pour ses cheveux hérissons, mais c'est bon, elle en a assez, pour l'instant.)
À peine sortie de sa maison, Lola se retrouve prisonnière d'un pot de fleur. Puis de deux. Un pied dans chaque. Et les deux pots, qui plus est, se disputent.
— À droite, dit celui de gauche.
— À gauche, dit celui de droite.
Lola, elle, veut aller tout droit sans s'en mêler. Il faut négocier. La discussion dure 36 minutes et 24 secondes. Jusqu'au moment où, exaspérée, elle se saisit du marteau toujours présent (au cas où) à côté de la boite à lettres, d'un coup brise le pot de droite, d'un autre celui de gauche. Et délivrée s'apprête à continuer son chemin sur la route de briques jaunes.
Mais dehors, il pleut. Il pleut de plus en plus depuis que la Reine est morte. (Et la Fée Caramel.) Lola éventre un parapluie. En son centre, en son intérieur vaginal, se déploie une araignée de fils de fer, de fils de verre, de fils de glace.
— Tu espérais arrêter la pluie, petite Lola, mais c'est impossible : chaque goutte a son destin tout tracé, conséquence de toutes les lois de l'univers, de tous les évènements de l'univers depuis toujours, dit l'araignée de verre.
— Mais, maitre, dit-elle à l'araignée de glace, c'est le hasard, seulement le hasard, qui commande au cheminement des gouttes de pluie. Non ?
— Hasard ou nécessité, c'est la même chose, malgré les gloses et les églises. Des notions, des concepts. (« La philosophie est une branche de la littérature fantastique », disait Jorge Luis Borges.) Personne ne fait quoi que ce soit. Tout arrive. Tout se produit. Tout a lieu. Le summum de la liberté est de s'abandonner au hasard. (Et nous avons 60% d'ADN en commun avec les bananes.)
Résultat des courses : Lola retraverse le couloir en sens inverse, elle rejoint l'ours mal léché dans son radiateur. Elle voudrait bien le bien lécher. Jouer à la Belle et la Bête avec lui. Lui offrir le thé, l'épouiller et le dépouiller de sa fourrure, voir s'il est sec, en dessous, s'il a des os de verre, comme l'araignée ses pattes. Mais il continue à écrire ses lettres d'amour. Alors elle s'assied à ses pieds, elle dessine des orages, des sabres, des mendiantes, des cacahuètes, des poêles à mazout, des autruches, des sardines, des pistolets, des coboyes, des millepattes, des danseuses nues…
Etc.
(Dans le prochain épisode : Lola court dans les bois. Il ne pleut plus. Les tomates poussent. L'ours n'a plus d'encre dans son stylo.)
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Note digestive.
On peut s'angoisser ou s'exaspérer du fait que les circonstances de la vie nous obligent à être ou faire ce que nous ne voulons pas être ou faire. Exaspérons-nous plutôt de ceux qui tellement veulent, veulent à l'encontre de toutes les circonstances, à l'encontre du hasard ivrogne, du réel idiot. C'est ceux-là qui ont tué la Reine et la Fée Caramel, ceux-là qui ont fait du monde ce lieu où il pleut implacablement, ce monde à qui on ne peut qu'écrire des lettres d'amour désespéré.
— C'est pas marrant ! dit Lola.
— Je ne ris jamais avant le petit déjeuner (in "La huitième femme de Barbe Bleue", Ernst Lubitsch, 1938), dit l'ours.


samedi 2 juin 2018

ALONE ON MOON / 28

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Insomnie (ça commence souvent par l'–).
Le marchand de sable a monté ses prix. Ma tête pèse comme un dictionnaire.
Bien que ma colonne verbale ait de bonnes lunettes, elle a cessé de respirer.
Dans la chambre, c'est l'hallali, à corps et à cris.
À cette heure (horrible manteau), le lit éventré me vomit, la moquette m'accueille tous poils dressés (un hérisson en rut n'en voudrait pas), je rampe l'escalier jusqu'à la salle de bain (sol de carreaux de lave, murs peints, plafond céleste – lambris lazurés). Une douche hurlante me réconciliera avec la vie. Le linge m'attend, frais trépassé.
À l'extérieur, la douleur pend.
Je sors dans la Terre battue. Les décapodes marcheurs (homards, tourteaux, araignées de mer) ponctuent le sable de la plage de petits pas pointus.
Cézanne m'emmène-eu
écouter les cigales-eu
au pied de la Sainte Victoire.
Dans une forêt de sycophantes, je croise une famille de cendriers, espèce invasive surnuméraire qu'il convient de réguler (me dit le garde-chasse). Mais qui est invasif surnuméraire, ici ? Ne serait-ce pas l'espèce humaine ? Sur les 25 habitants du hameau, personne ne chasse. Les chasseurs viennent d'ailleurs, envahisseurs en tenue camouflette et cascouquette fluo, extraterrestres tombés d'une autre galaxie, robots de rodéo armés de machine-guns, de lance-roquettes et de tire-laitues.
Avec nos arbres fruitiers, il y a confliture d'intérêt.
Numérotez vos quatres-abattis. Secouez vos puces. Lâchez les chiens !
Partout autour, il y a cette rumeur de moteur. Les monstres ne se cachent même plus. Ils sortent en plein jour, ils se nourrissent dans les poubelles (les sacs jaunes uniquement) et s'abreuvent en siphonnant les réservoirs des tracteurs. Les voisins, tous les dimanches matin, promènent leur machine à laver sur leur pelouse. À moins que je sois harcelé par des bandes de moustiques motorisés qui murmurent à l'oreille des cerveaux.
Il y a bien une piscine, mais on y nage comme on laboure : boustrophédon.
— Contente-toi de jouir de la baignade, me dit Lola Lokidor. Rejette toute allégorie, tout ce qui exige interprétation. Les faits, rien que les faits. Le réel, rien que le réel.
Et ne mets pas de S à quatre.
— OK.
Je vais par la route de briques jaunes jusqu'au village voisin "Lachesis mutus" à la recherche des crimes qui ont enchanté le monde. Trois têtes sont piquées sur des lances, comme des poteaux indicateurs. C'est un village hypersensible : il y a trop d'humanité absorbée derrière ses façades – et même le dimanche. Sur chaque trottoir, des mendiantes supinent*. Des femmes enceintes, leur visage muet exprimant seulement la lourde satisfaction de leurs hormones.
Je danse sur la mauvaise pente. J'ai laissé ma canne à la Nouvelle Orléans. Un faux pas suffit pour dévisser. Freinant des quatre fers, me cramponnant aux branches, j'essuie les plâtres des montagnes. Les fruits murs tombent en un navrant exercice de style. Aucun mensonge ne peut aider, pas plus que les rêves creux et la route de briques jaunes.
Trois sacs-à-main discutent sur le passage clouté, puis se disputent, puis se battent. Épiphénomène hybride, mais cocasse.
Par dessus les toits, un funambule marche pieds nus sur un fil de fer barbelé.
Plus loin, Keira Knightley, grande sorcière au cœur de sable peinte en bleu, lascive vassale, affronte les chevaliers de la nuit, the night knights. (Les allitérations peuvent être hallucinatoires, c'est le danger du systématisme. Mais il y a toujours quelque chose pour rattraper le coup, adoucir l'acide des cerises, trancher les nœuds gardiens des codes – les pianisses me comprendront).
— C'est quoi, ces manières ?! Soyez un nez, une fois pour toutes, me dit mon chat. (Je pense qu'il voulait dire « Soyez honnête ».)
Aussitôt, mes caténaires se brisent, mon pain se rompt – petit patapon. Mais j'attendrai 2050 pour promulguer la fin du monde.
— Vous n'avez pas le droit, ajoute-t-il. (Comme si l'univers était régi par "le droit" !)


* Supination.  C'est en lisant "Premier amour" de Samuel Beckett que j'ai découvert ce mot. État d'une personne couchée sur le dos. Le terme s'applique aussi à une main présentée la paume en l'air, le pouce tourné vers l'extérieur, le geste du mendiant, donc. Le contraire est la pronation, en tout cas pour la main, alors présentée le dos en l'air, le pouce vers l'intérieur.

dimanche 27 mai 2018

ALONE ON MOON / 27


Stratégies étrangères.
Au bord des routes de province poussent les putes – short et peau bronzée car c'est déjà l'été. Elles s'appellent toutes Lola. Pour appâter le gibier, elles ne racolent pas, elles attendent juste que la route ralentisse à l'ombre et largue son lot de mâles en rut. Elles vendent cher leur peau, leur chair, leurs hormones et leurs viscères. Leurs fluides corporels. La peau des fesses, ça coute. Les capotes et klinexes ne sont pas compris dans le prix.
Au bord des routes de province, il y a des grues de chantier, aussi, qui construisent maisons, lotissements et cités intermédiaires entre retraite et cimetière. (Le terme grue est aussi utilisé pour désigner les putes, semble-t-il. Mais pourquoi ? Et pourquoi y a-t-il autant de synonymes – tous vieillis – pour prostituée ?)
Poussent aussi là des antennes de télécommunication par micro-onde, dernières traces d'une civilisation de science-fiction. Les étoiles sont paraboliques et les GPS tiennent compte de la relativité d'Einstein (qui l'eut cru ?). Il est bien loin le temps des télégraphes, du morse et du poste à galène.
Je n'ai rien à reprocher aux éoliennes, qui pourraient aussi s'appeler Lola et qui, elles aussi, poussent dans le décor au bord des routes. Mais je préfère prendre le train, le "chemin de fer".
En train, je n'ai rien à dire, rien à décider, je suis impuissant, porté par les rails du destin. Gare de départ, destination, roulage jusqu'à une arrivée opinée en gare prévue à l'heure prévue. Le train est une machine à métaphorer le destin inéluctable. Mais qui pourtant y échoue. Tentative vaine : le hasard alcoolisé est toujours prêt à reprendre ses droits : incident ferroviaire indépendant de notre volonté, rupture de cathéter, fuite de lockheed, embardée de passage à niveau. Et puis parfois, sur l'échiquier de la carte SNCF, deux trains décident de roquer, je me retrouve à mon point de départ sans avoir rien vu de mon point d'arrivée. Ai-je seulement vécu cet entre-deux ?
En train, espace en voie de disparition, le ciel est un très long panoramique. Arrive la septième heure, sévère, le crépuscule : on arrive à Massy. Cyprès sur l'eau : on dirait l'ile des morts. Il y a peut-être une poupée tombée entre les branches.
De la fumée avant toute chose. Et croquent les gaufrettes à destination de Nantes où sont les LU, comme en Arles sont les Aliscams. (Suivant le bon conseil du fin poète, je prendrai garde à la douceur des chose – diabète oblige. Plus tard, je déciderai sans doute de mourir.)
Rentré chez moi, des soupçons d'aventure frayent encore leur chemin entre mes synapses. La lecture est sans rémission. Dans le désordre insane de ma bilbothèque chargée de fantômes (car les livres sont les fantômes de leurs auteurs, savez-vous) où je range bilboquets et bilboquettes, oursons aux pieds velus et ktulus au pied palmé, dans ce désordre, dis-je, j'extirpe une Aphrodite. Rousse, le sang aux joues autant qu'à ses grandes lèvres vénusiennes. Corps doré adoré. Sa peau est cuite cuivre, son front insoucieux, ses genoux tachés d'herbe fraiche et de colombes. Les tropiques se réveillent. La couche de neige bondit à ma face, éclate de plumes en muguet. Révolution du premier mai.
Puis la pression se relâche.
L'univers est sans concession et sans compassion. L'excès (l'en-trop) entraine l'entropie.
Il serait temps que je me fasse exorciser les orteils comme le commun des immortels. Les rotules aussi. (Mettez-vous à ma place.)
Pour l'heure, n'en ayant pas une paire à me mettre sous les yeux, je me contente d'admirer les nibards en ribambelle qui ballotent au gré du balancement du chwal de l'west dans les westerns féministes. (— Ça existe ? — Oui ! L'étonnant "Convoi de femmes" de William A. Wellman, 1950, sur un scénario de Franck Capra. Mais les nibards n'y ballotent pas tellement, en fait…)
Il faut conclure.
— Tu as un beau chapeau, cow-boy, mais les coyotes hurlent dans la plaine, surtout si tu regardes trop Lola, la fille du pasteur. (La plaine de sel à traverser, d'abord, ce sel dont on bâtit des églises blanches pour les femmes bronzées du Mexique.)
Tu ne sais pas de quoi je suis capable, renchérit l'Indien au galop, déplumé.
— Et ton cheval, qu'est-ce qu'il en pense ?
— Attends, je vais lui demander.
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jeudi 24 mai 2018

ALONE ON MOON / 26


Une histoire marécageuse et quelque peu douloureuse (ballet moderne).
Un musée cannibale. Désastre cosmique. Calamité sans esprit de lucre. Ici, en cette opaque Copenhague, on empaille les fœtus. Leurs dents seront placées dans un verre de lait, lui-même enfermé dans un caisson isobare, lui-même installé au cœur du château des quatre pattes.
Sous la menace des orgues ténébreuses, tu marches, ô Reine Antironie, où tremblent les cercueils, parallélépipèdes féroces, barques vides portées par le courant alternatif, lits qui dansent, avec leurs jupes en nuages d'aurore, tandis que les arbres zombies suspendent le temps à leurs branches et que de cruels nuages te frappent.
— Éliminez ces œufs ! (cries-tu.) Ils puent comme les couquilles du diable !
— Vous voulez dire "les couilles" ou "les coquilles", ô Reine ? demande le correcteur orthographique. De toute façon, ajoute-t-il, ils ont pourri : ils sont restés trop longtemps dans leur… euh… coquille.
— Qu'importe les œufs, les yeux, les dieux : brisez leur voix.
Le diable (car c'était bien lui) te plantera son épine de soufre. Par cet excès de rouge il te fera blanche, ange incandescent de colère. Tu seras portée par le courant, ô Reine Antironie,  barque vide, marchant où trempent les cercueils et où chantent les lys avec leur jupe en nuées d'orage. (Les paravents n'ont plus de secret pour elle.)
Et voici : c'est la mort d'Antironie, la Reine, sans autre forme de procès, les dents serrées sur sa fêlure. La Reine morte est une rousse de rouille et de métal. La Reine est morte. Il faut donc qu'elle danse. Son baiser est un buisson ardent.
Les neiges aux larmes éternelles tombent toujours sur les Alpes où vivent autruches suisses et chiennes autrichiennes sculptées dans les congères. La Reine et son amant gelé Hagendas se roulent des patins sur la glace. « J'ai tout fait, dira-t-elle pour sa défense, en le serrant sur mon sein, pour le protéger de l'hiver. »
Elle quitte son sweat pour montrer ses seins de la dernière chance. Elle offre au vent les voiles de sa robe démariée et ses écharpes. Elle abandonne sa pèlerine, la Reine, rousse aux beaux globes, elle étale ses seins de glace sur la pente, ses seins libres sous le fin lin candide.
En vain. L'avalanche bienvenue les avale. La neige fondue file. L'amant glisse en toboggan jusque dans la crevasse du glacier, emportant la vaisselle.
Dans les rochers, dans les ravins.
L'enfermement, enfin, dans la caverne de l'enfer pavée de lave refroidie, d'un rouge presque noir, couleur de sang séché.
Il en faudra, des couleurs, pour récompenser les danseurs harassés : tout un arc-en-ciel, tout un Rubiks Cube.


dimanche 20 mai 2018

ALONE ON MOON / 25


Les tribulations de Vulbens Faramaz.
Sur une vague de brouillard cosmique, entre deux planètes de cristal, entre alpha et oméga, des fleurs au parfum vert poussent sur une automobile de brique. Leurs pétales sont beaux comme des enclumes reflétant les étoiles, les comètes et les longs méandres de brume.
Juste là, le biplan de papier journal que pilote Vulbens Faramaz, le fameux héros, l'ange fabuleux. Il a le visage blanc d'Hermès, quatre ailes cristallines et ses cheveux de lumière se mêlent aux rayons du soleil. Il porte un blouson de cuir à feu doux, mais en dessous, en bas, rien. Nu comme un verre. (Comment pourrait-on dormir, dans un pyjama à rayures ?) Entre ses cuisses d'albâtre, il n'y a rien : les anges sont sans sexe.
Son beau homard biplan dessine sur la nuit un message de catastrophe. Turbulences. De son réservoir, l'alphabet fuit.
Les aviateurs de l'aéropostale ont volé la nuit. Les pionniers des Andes au cœur d'albâtre escaladent les charbons ardents du crépuscule. Ils nagent en nuages, anges exterminateurs ayant rongé leurs chaines, leurs ailes d'acier fendant la voie lactée.
L'oiseau de papier en perdition s'écrase sur la plus haute terrasse de la mosquée des morts-vivants et, surchauffé, prend feu comme un hydravion crashé en plein champ (on ne retrouvera jamais la boite noire). Vulbens Faramaz voit ses ailes bruler comme cocons de soie et se retrouve nu sur la terrasse aride.
La longue marche commence – en rase campagne.
C'est l'hiver. Le soleil brille par son absence. Il fait froid comme un canard. Les arbres n'ont plus que la peau sur les os. Les corneilles ont bouffé leurs racines. Cerveau en berne, il va longtemps marcher dans des endroits pâles, des lieux sans porte, des espaces dissymétriques. Il se livrera aux arts cannibales. Il boira des enfants. Sur la route au tabac, des marâtres texanes l'attaqueront, prédatrice de sa santé.
Il sera tracté en lévitation dans l'azur par un rayon de lumière infaillible tombé d'un trou dans la voute du ciel.  Au dessus, une fois passée la fontanelle, c'est un paysage de prairie et de cerisiers. L'attendra là cette femme à la flute et au serpent que peignait Rousseau (le douanier). Il se souviendra qu'elle s'éloignait vers l'horizon, nue, la belle échappée, et que dansaient en éventail ses fesses rebondies, infraction ambulante au code de déontologie des anges héroïques.
Dans quelques heures il sera chauve.
Ça le turlupinera longtemps.
À moins que ça ne le tarabuste.
Saperlipopette.
(Il n'y a pas de raison que ça s'arrête.)
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Il n'y a pas de raison que ça s'arrête, dis-je… Pourtant il se pourrait bien que j'arrive au bout des "Alone on moon" proprement dits, c'est-à-dire de ces quelques mois (depuis décembre 17) de superpositions plus ou moins improvisées plus ou moins maitrisées de mots, de phrases et d'interlignes, allant du calembour vaseux à l'évocation onirique-ironique (anagramme signé JHV). Il reste quelques pages à peu près abouties qui vont donc bientôt s'afficher… et puis des notes en vrac qui ne trouveront pas forcément les bouts de scotch nécessaires à des coupers/collers à peu près pertinents. (Un "couper/coller", ça peut se plurieliser ?).
Et puis, quand même, en fouillant un peu dans mon Mac, je redécouvre des paquets de textes (je suis un peu atteint de graphomanie) qui, bien que plus anciens, pourraient très bien s'inscrire dans le droit fil des "Alone on moon" et qui ne demandent qu'à voir le jour (virtuel mais public).
Et puis, parfois, j'ai aussi envie de reprendre des textes plus "comme avant", c'est-à-dire plus réflexifs, concernés par la réalité sociale, politique, psychologique, écologique et scientifique. Sans omettre les chroniques cinématographiques, musicales, picturales, télévisuelles……
Et donc, malgré mes tergiversations, ça va continuer.
— Et les lecteurs, tu leur demande pas s'ils en ont pas marre ?

dimanche 13 mai 2018

ALONE ON MOON / 24

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Je suis du peuple des nombres.
Le monde est un chaos vermifuge. Comment faire cohabiter des millions de libre-arbitres ? Un petit bout de femme de l'Est, un ex-ministre du travail, un espèce d'athlète complet aux yeux de petits pois, les bourgeois décalés et des momies passées aux rayons X, des chevaliers billards, des trafiquants d'oranges ou de prostaglandyne… Et les rêves d'un peuple qui n'existe pas.
… Un funambule électrique piétine sans vergogne l'hippocampe de mon cerveau. Mon téléphone est absent. Face à la perplexité du monde, je reste complexe – passager clandestin. Je vais remonter à l'étage et relire "Ulysse". Apportez du café, vite ! J'utiliserai le rasoir d'Occam comme marque-page.
(Je dis ça, "relire", car les classiques, on est toujours censé les relire, et non les lire… et je viens de m'apercevoir que je n'ai jamais lu l'Ulysse de Joyce (quel beau nom !)… Les pendules se sont arrêtées. Ulysse, à moins que ce soit Nostromo, ne se souvient de rien, ni de Troie, ni de Pénélope la pénultième. Il dort dans la toison d'or de Nausicaa, l'enchanteresse aux hanches enchantées (comme Eva), de Calypso, la nymphe pyromane, de Circé la lotophage, des Sirènes chantant berceuses mortelles. Il n'est plus qu'un fantôme hantant son propre corps.)
Je n'ai pas lu Nostromo de Conrad, non plus.
(L'agent secret crie victoire au cœur des ténèbres.)
Pourtant j'ai essayé…
… Mais en montant, toujours passager clandestin, je vois encore les ascenseurs incessants, le soir déshabillé, le nuage stérile, la baie des cochons, le nom des fleurs, les statues des vents et les rêves antiques d'un peuple qui n'existe pas, la rivière des diamants, les porte-manteaux en goguette… Je vois des costard-cravate allumés sur la chaine de production TV des rêveries infantiles. Je vois les cyclones qui défient les commissions électorales sur papier millimétré. Et des zombies, toujours. Ça n'en finit pas.
Je préfèrerais dormir paisible au nez du sens et à la barbe du profit.
Mais mon cagibi est bourré d'espions russes qui fomentent des attentats urbains. Un certain Molotov et un certain Kalashnikov boivent des cocktails accoudés au bar à Berlin. (Le marshall Mallow les surveille, toujours prêt à dégainer. Vive la fureur diplomatique.)
Je vais quand même remettre le couvert, ou élever les lapines au musée, ou partir aux Philippines, ou manger des pianisses (avec des frites), ou marcher sur les mains (celles des autres), ou couper de l'herbe sous des pieds, ou monter mon escalier sans me faire mordre par mon rosier, ou rétrécir au lavage comme une brebis broutant sous la pluie. (Car quand je vois les brebis qui paissent sur la prairie sous la pluie, j'ai peur que leur laine rétrécisse sur leur dos et qu'elles se retrouvent toutes nues, ou au moins coiffées en caniches type 16ème arrondissement.)
Mais la forêt est encore en proie au voyage d'hiver sans sous-titres, glissé sur le verglas à la poursuite des arbres morts. Les chenilles processionnaires ont mangé toutes les feuilles des chênes verts. Des papillons en sont nés, éphémères d'un blanc fade. Je les piétine par millions sur le chemin, dernière neige. Poor butterfly…
… C'est qu'on n'y comprend rien, c'est le chaos, comme dit plus haut, le mal est partout, mais « God has a plan ». Terrifiante crétinerie en série mille fois répétée dans les séries et films américains. Parfois, c'est « je ne comprends pas très bien le plan de Dieu ».
— Tu l'as dit, Billy.
Et les post-hippies passés de la religion des Pères Fondateurs au New Age disent aussi « tout arrive pour une raison », ce qui n'est ni raisonnable ni rationnel. Bullshit strictly for the birds. Langage des écrevisses récidivistes de la résignation.
Autant dire « le hasard a un plan ».
Autant secouer les nuages en espérant en faire tomber des anges.
Bizarrement, certains trouvent la situation étrange, mais c'est la réalité qui est comme ça. (Je ne veux pas dire que la réalité est étrange mais qu'elle est "comme ça", c'est-à-dire rien d'autre que ce qu'elle est.) Et la véracité des faits n'exclut pas leur voracité.
Je me remets au lit comme un poisson se remet à l'eau. Les métallos sont endormis. J'entends enfin l'étroit silence du hameau dans la nuit détraquée. Les quarantenaires rugissants se sont tus. Sous le pont dormant des étoiles, les voisins égorgent en silence leurs coussins de plumes.
Arrivé à ce stade, un épisode à base de cacahouettes serait le bienvenu. Mais mon correcteur proteste avec raison : j'avoue que je n'ai jamais su écrire cacahuètes.