mardi 2 décembre 2014

CECI N'EST PAS DE LA SF (1)


LE COMITÉ, SES POMPES (CIRÉES) ET SES ŒUVRES
Depuis quelques semaines, est sorti "RÊVER 2074 / Une utopie du luxe français / Une œuvre collective du Comité Colbert". Disponible gratuitement en eBook (PDF ou ePub ou Mobi) téléchargeable ici :
Y participent le linguiste Alain Rey, six auteurs de SF français et tout ce "Comité Colbert"… Euh… C'est quoi, ce "machin" ? Un lobby des industries du luxe dont j'ignorais totalement l'existence jusqu'ici, association à but hautement lucratif et nichefiscalisé, je suppose… Je leur fais de la pub, tant pis… De toute façon dans le milieu SF tout le monde est au courant et les controverses fleurissent ou explosent sur les blogs, les forums, Facebook…
Forcément, je suis tombé dessus. D'abord par une rapide intervention de Jean-Daniel Brèque s'étonnant des similitudes thématiques entre les nouvelles… (À moins que ce soit quelqu'un d'autre… je ne retrouve pas le post…)
Ensuite par un post de Samuel Minne
Ça remonte au 21 novembre : il linkait une page de blog de Fabrice Colin
Nombre de commentaires ont suivi, comme on peut s'en douter, dont un que j'ai pondu, que j'ai voulu assez réfléchi et qui a été plutôt bien reçu. (Je fais plutôt dans le distancié… je ne sais pas faire autrement…) Après cette petite intervention, et après avoir lu quelques autres commentaires ici et là, j'aurais pu en rester là, et ne pas y consacrer plus de cinq minutes… mais, poussé par ma curiosité et aussi par honnêteté au moins envers les confrères/sœurs et amis/amies auteurs/es, et quelque peu troublé par la question "mais que sont-ils/elles allés faire dans cette galère ?", je me suis décidé à lire l'objet du délit dans son ensemble et à travailler à une chronique-analyse-critique, avec d'une part mes réflexions tous azimuts sur l'objet global, et d'autre part des réflexions un peu détaillées sur le fond, nouvelle par nouvelle.
Ça risque d'aboutir à un pensum d'une douzaine de pages, et donc je vais mettre ça sur mon blog, morceau par morceau, et  linker au fur et à mesure sur Facebook. Advienne que pourra.
••••••••••
TEXTE ET CONTEXTE
Tout d'abord je reprends ici ma première intervention (sur la page de Samuel Minne), à peine retouchée.
••••••••••
UTOPIE DÉGUEULASSE
Quand j'entends le mot "luxe", je sors les 112 000 sans-abris en France, dont 31 000 enfants, aux dernières nouvelles… Ou le milliard de crève-la-faim dans le monde. Et j'ai envie de mordre. (Ça va être un peu long, mais dans ces cas-là, j'écris, plutôt. Et sans doute je vais être "idéologique" (si tant est que se mettre du côté des SDF plutôt que de LVMH soit "idéologique"), parce que vraiment, non, ce n'est pas mon utopie ! Ça ne me fait pas rêver ! Plutôt une sorte de cauchemar… Mais après tout TOUTES les utopies sont des dystopies…)
••••••••••
LUXE : un seul qualificatif : indécent. Surtout actuellement, me dis-je… mais non : TOUJOURS. Qui dit luxe dit aristocratie ou élite financière et donc, en revers : esclaves.
••••••••••
Alain Rey : formidable linguiste, magnifique homme de culture, directeur ou co-auteur de multiples dictionnaires Robert et consort. Qu'est-ce qu'il fout là ? Il invente des néologismes, j'aime bien, OK. Peut-être qu'il a des besoins financiers, comme tout le monde… peut-être qu'il y croit, à cette utopie du luxe. Mais comment peut-il parler d'un luxe qui serait pour tout le monde ?! (Un "luxe pour tous", comme la manif ?) Oxymore ! Par définition, le luxe n'est PAS pour tout le monde, ou alors ce n'est plus le luxe… Torsion perverse du sens des mots… indigne du linguiste qu'il est. Pas de luxe sans esclaves. D'ailleurs, j'y reviendrai, nombre de ses néologismes sont des oxymores.
••••••••••
Il y a quelques mois, une pub pour je ne sais quel parfum tournait sur les télés, montrant Vincent Cassel en smoking, entouré de femmes glamoureuses, et slogandisait : "Le luxe est un DROIT." !!! Là encore : indécence (je dirais même : obscénité). Depuis, je fais une allergie à Vincent Cassel. Mais à la limite je m'en fous : il n'a jamais été de mes amis. (Et l'autre couillon de Gad Elmaleh "Je rêve d'une banque qui…")
Mais eux, elles, les auteurs de SF, amis et amies………? Je me retrouve bien embêté et apparemment, à lire les échanges dans ce fil, je ne suis pas le seul. Alors, d'abord, comme je sais qu'il n'est pas forcément facile de gagner sa croute en écrivant de la SF, je ne peux que souhaiter qu'ils aient été bien payés pour ce bazar. (Curieux… il me semble que personne n'évoque cet aspect… à part le voyage surprise à New York…)
J'espère aussi qu'ils se sont bien amusés. Perversement, peut-être. Quand on est dans la commande bien payée, avec les compromissions que cela suppose, il faut bien trouver à se justifier, au moins dans sa tête. Et donc par exemple, prendre ça comme un JEU, et donc "jouer le jeu" (sinon il faut démissionner) honnêtement (il n'y a pas d'ambigüité du côté de la "prod", la couleur est annoncée : publi-fictions sponsorisées par le machin Colbert…) mais en glissant peut-être quelque second degré, quelque clin d'œil, qui montrerait, au moins à l'usage des amis, qu'on n'est pas dupe… qu'on n'est pas totalement passé à l'ennemi*, qu'on n'est peut-être pas un résistant, mais pas non plus un vrai collabo. Un système auto-disculpatoire (discret). (* Parce que ces gens SONT nos ennemis, au sens propre, réel, mortel. Cf Hervé Kempf, "Comment les riches détruisent la planète" Seuil, 2007)
(Je sais que je fais là quelque chose d'assez affreux qui consiste à faire des suppositions sur les intentions des autres sans qu'ils se soient eux-mêmes exprimés sur les dites intentions… Il faudrait donc ne parler que de la qualité des textes en eux-mêmes…? mais c'est bien là le piège… Il n'existe pas de texte sans CONTEXTE… Ceux-ci ne paraissent pas dans un fanzine ou revue ou antho de SF mais dans une publication promotionnelle du Comité Colbert, organisme de lobbying du commerce du luxe… et de plus ils sont GRATUITS, exactement comme les pages de pub dans un magazine sont "gratuites" (?)… et la question de cautionner ou non la préface n'est qu'un détail : en participant, on cautionne de toute façon, qu'on le veuille ou non, le lobby du luxe… et, corrélativement, les 112 000 SDF en France… comme en écrivant ici on cautionne Facebook et toute l'industrie/commerce du numérique. Si je porte un jugement quelque peu politique ou moral, ce n'est ni sur les textes en eux-mêmes ni sur les gens – personne n'est pur – , mais sur l'objet global.)
••••••••••
JOELLE WINTREBERT "LE DON DES CHIMÈRES"
Pourtant, j'avoue que, actuellement, je n'ai lu que la nouvelle de Joëlle Wintrebert, parce que c'est une amie et parce que le post de Jean-Daniel Brèque (sauf erreur) il y a quelques jours et quelques commentaires qui suivaient laissaient entendre qu'elle avait fait un truc "foutraque". Je dirai "inabouti", mais c'est bien du Joëlle… avec une petite pointe de "too much" qui frise la parodie… Et ce coup de griffe à la récupération des idées 68tardes par le commerce : "Proteûs a été l'un des moteurs du progrès. Ce sont eux qui avaient lancé le slogan "Changer la vie" après la Pandémie." (p 275-76- cf aussi p 227). Et l'incapacité de l'héroïne à utiliser l'orgue à parfum, comme pour dire qu'elle n'est pas vraiment de ce monde là. Détails… mais il y en a d'autres…
Et puis il y a cet "aveu" : "Tu t'es fait acheter, ma fille"… et pourquoi ?" La réponse est plus loin : "la paix de ses chimères en dépendait". Les chimères… celles de la nouvelle, certes, animaux fabuleux-fabriqués, mais peut-être le symbole de toute création de l'imaginaire (cf "Le Créateur chimérique"). Alors oui, la possibilité de chimérer ne nous est laissée que si on peut en crouter… L'argent qui assure la survie des chimères… (mais… "la paix"…?)
Et aussi, oui, une fin un peu "insuffisante"… Mais sans doute qu'au moment où il aurait fallu tout péter, elle ne pouvait pas, pour raison d'impossibilité de cracher dans la soupe ou mordre la main qui nourrit. Ce qui montre bien la limite de l'exercice : aussi libre sois-tu dans ta tête, le contexte t'emprisonne. (Me reste l'envie d'une bonne parodie hara-kiriesque ou grolandaise…)
Il faudrait peut-être parler aussi de ce thème de la Pandémie qui aurait eu lieu entre maintenant et cette année 2074… Pas de détails, simple évocation intertextuelle (de la part de tous les rédacteurs, me semble-t-il…) Serait-ce la Grande Euthanasie lancée par la ministre lituanienne (un fake, apparemment) qui aurait éradiqué tous les pauvres et laissé la planète à l'élite luxueuse…?
••••••••••
(à suivre)

3 commentaires:

galien a dit…

La question du compromis est très complexe : ceux qui tiennent les cordons de l'édition, sont les mêmes qui commandent ce genre de travail. Des tas de créateurs ont de plus en plus de mal à vivre, et cette souffrance est "voulue" à mon avis : affamer pour mieux régner.
Mais au final, c'est une erreur d'accepter le compromis, surtout si c'est aussi insultant que le domaine du luxe.
Alors d'ailleurs, pourquoi parler du luxe ?
C'est le miroir aux alouettes capitaliste : faire croire que tout le monde peut gagner au loto. On fait briller une vague star de la -hem appelons ça comme ça- de la chanson en quelques mois de ""travail", et ça donne à tout le monde l'impression que travailler n'est pas nécessaire, que le succès est accessible à tous, que lire des bouquins ne sert à rien et s'entraîner à faire de la musique est inutile.
Le luxe comme vous le soulignez, est l'opposé de l'égalité.
Au final, et c'est pessimiste, qui a envie d'égalité ?

wens a dit…

Tu prends bien des gants à l'égard de ces auteurs", ce sont des confrères, des amis, ça se comprends. Mais il faut continuer la pratique des jugements à l'emporte pièce et bien sûr sans avoir besoin de lire leurs textes, on a autre chose à faire, restons Choron : qu'ils crèvent.
Je me fous qu'ils aient des fins de mois difficiles ou que leur ego se soit senti flatté de se voir si beau dans ce miroir aux alouettes. Ce statut" d'auteur" me fais gerber, ils sont souvent insupportables, les "auteurs". Les rassembler dans les festivals, ou dans les anthologies, c'est contre nature, ça ne produit rien de bon. Mais il faut être vu, il faut faire sa "promo", il faut exister et pour cela être perçu par le peuple des "non-auteurs" ( caste inférieure s'il en est ) et donc, se doucher à la merde, comme dirait J.L Murat ( à propos de la promo : "la promo, c'est se doucher à la merde, mais pour nous, les auteurs, c'est ça ou le RSA" ), Cependant, c'est pas parce que ta vie "d'auteur" est difficile qu'on doit te pardonner d'être un gros con.
Mais je m'égare et en fait, je m'en fous un peu de cette polémique picrocholine, c'était juste pour déverser un peu de fiel. Cela dit ton analyse est intéressante et nécessaire en cette période de superficialité, c'est carrément du luxe !

Philippe Caza a dit…

Eh oui,sponsorisé que je suis par ma caisse de retraite, je me suis payé le luxe de passer du temps sur cette analyse et j'y ai pris plaisir. Mais je ne ferais pas ça tous les jours, c'est fatigant !