mercredi 3 décembre 2014

CECI N'EST PAS DE LA SF (2ème ÉPISODE) ou : SF et ISF


"Rêver 2074 / Une utopie du luxe français / par le Comité Colbert" (et quelques écrivains et écrivaines…).
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… Après, j'ai lu tout le reste. 
Mais avant de décortiquer chaque texte, encore des généralités, toutes essentiellement fondée sur l'idée : pas de texte sans contexte.
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QUELQUES NOTES
… Anagramme approximatif de LUXE = EXCLU.
… Pendant ce temps, les Restos du cœur entament leur 30ème campagne d'hiver – c'est maintenant. Un million de clients quotidiens ! Une belle réussite entrepreneuriale ! C'est curieux, ils ne distribuent pas de flacons de parfum R ni de sacs V, foulards H, caviar, champagne… Le luxe ne serait donc pas un droit universel ?… Ne serait pas "pour tout le monde" ? Les lendemains, au lieu de chanter, ne fleureront-ils pas le Chanel N°5 ?
Tous riches, le luxe pour tous, tous élus, tous élite ?! Aberration sémantique et rationnelle – et saloperie morale.
— Le luxe pour tous ? "Alors là, mon cher, vous êtes en pleine science-fiction !", comme disait Gotlib.
Mais c'est qu'ils ont peut-être d'autres priorités, ces minables, ces sans-dents…
Question utopie prospective, la faim a un bel avenir devant elle. Et donc, tant qu'il y aura 112 000 SDF en France, le mot "luxe" m'apparaitra comme grotesque, pour ne pas dire obscène.
— Et à 50 ans, t'as pas de Rolex ? Nonméallokoi !
Le luxe, comme la confiture, ça s'étale… sinon à quoi bon ?
L'argent, c'est mal ? Non, ce qui est mal c'est la différence, le décalage entre les 1% les plus riches et les 99% autres.
LVMH / Monsanto : même combat. Revoir encore Hervé Kempf "Comment les riches détruisent la planète" (Seuil 2007. 6 €).
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AUTEURS (ÉCRIVAINS)
"Jé vais té faire ouné proposition qué tou né pourra pas réfouser…"
C'est tentant, bien sûr… C'est flatteur, même, au premier abord. Un petit tour dans la jet set, ça ne se refuse pas… De loin, on s'en moque, mais quand on nous le propose… C'est si bon de se faire récupérer. (Comme disait Gainsbourg "J'ai retourné ma veste quand je me suis aperçu qu'elle était doublée de vison.")
On ne peut pas refuser ? Ben si, on peut… (sauf si on est trotalement dans la merde, économiquement…)
Que les écrivains qui ont participé au plan Comité Colbert, qui ont passé six mois de déplacements, rencontres, écriture, au frais de la princesse, rencontré des artisans magnifiques… aient trouvé ça passionnant, je n'en doute pas, et tant mieux pour eux. Ils peuvent jouir tranquillement du cadeau qu'on leur a fait. Après, que ce cadeau soit empoisonné, ils s'en rendront compte un jour ou l'autre, déjà dans les échanges polémiques qui courent partout, mais déjà c'est trop tard.
Quant au "plus" qualitatif donné par les rencontres "artisans d'art"… Moi aussi j'admire les artisans de la qualité, des gens qui possèdent un métier, "du métier", comme on dit, un savoir-faire, qu'il soit traditionnel ou récemment appris et développé, autre chose que "un emploi". Grace au commerce du luxe, ils pratiquent un artisanat au niveau de leurs compétences et sont bien payés pour. Et eux aussi, tant mieux pour eux. Mais on peut en dire autant de moins prestigieux : des plombiers, des cuisiniers, des cordonniers…
"Science(-fiction) sans conscience n'est que ruine de l'âme."
Si je dois faire un reproche moral à ces amis auteurs ayant mis un pied du côté obscur, à part la nécessité à gagner sa croute déjà évoquée, c'est celui-ci : ni l'amour de la SF, ni le statut d'auteur, ni l'art, ni la science, ni l'humour ne nous donnent un blanc-seing pour faire n'importe quoi. Non à l'irresponsabilité (artistique ou autre).
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CONTRAINTES
Rendez-vous, vous êtes cerné ! Toute résistance est inutile.
Je crois que c'est Cocteau qui disait que l'art vit des contraintes et meurt de la liberté. C'est dur, mais en partie vrai… Mais peut-être pas n'importe quelles contraintes.
Et puis il y a les contraintes déjà intériorisées, parce que la société nous imprègne. Pas besoin de censure autoritaire ou d'ordres clairs donnés d'en haut. Quand on est normé, résigné à la norme, quand on a ingéré et intégré le système, on ne présente plus qu'un ventre mou. Le capitalisme, l'ultralibéralisme comme horizon indépassable, la crise… On est dedans, de toute façon, autant faire avec. C'est comme ça et pas autrement…
Cf La Boetie "Servitude volontaire"
(La lecture toute fraiche, dans le dernier Philosophie Magazine (N°85) d'un entretien avec Robert Darnton, historien du livre travaillant sur des questions comme la diffusion des idées, la censure, l'intériorisation des contraintes, ne fait que me confirmer dans ces idées.)
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DUTY FREE
Autre chose : l'objet (virtuel) est en téléchargement gratuit. Cela fait partie du contexte. Mais le gratuit est une illusion. Ou en tout cas de la MYOPIE. On le paye toujours d'une manière ou d'une autre, en particulier par la pub qui renchérit tous les produits et engraisse des parasites autoproclamés "créatifs". Le "gratuit" est une sort d'escroquerie, ou en tout cas de poudre aux yeux. Les journaux gratuits ne contiennent aucune information, ils ne sont que des tracts publicitaires. Pareil pour les sites et blogs "financés par la pub". Tout se paye, y compris la publicité qu'on ne paye pas là dans le journal mais sur le prix des produits : sur un tube de dentifrice ou un costard, un parfum ou une bagnole, combien pour la matière première, combien pour "le cout du travail", combien pour la pub ?
Autre point-de-vue : Les auteurs ont été payés forfaitairement (du moins je le suppose, puisque personne semble-t-il ne s'exprime sur le sujet…) donc eux-mêmes ne dépendent pas des droits d'auteur et donc pas des ventes. Partant, ils peuvent manifester une certaine indifférence aux critiques littéraires et remontrances éthiques. La critique y perd tous ses droits, toute sa pertinence.
Coté lecteurs (potentiels), le nombre de téléchargements n'a pas plus d'importance. Il y a TELLEMENT de truc "gratuits" sur le net. Tout est donné = tout se vaut = rien n'a de valeur. Films, musiques, romans, BD… télépiratés… Et les auteurs, et les droits d'auteur ? Ah bon, il y a des auteurs ? C'est quoi ? Combien l'auront téléchargé par curiosité (puisque ça buzze…) auront constaté l'aspect austère du truc, auront peut-être parcouru la préface, se seront dit "c'est pourri" ou "trop bizarre" et ne seront pas allés plus loin…? L'auront rangé dans un coin de leur ordi avec les 3 500 musiques qu'ils n'écoutent jamais, mais qu'ils ONT – pourquoi s'en priver ? c'est gratuit.
Un tableau qui a été fait pour un prince n'a plus le même SENS quand il est dans un musée ouvert à tous ou reproduit dans un livre. Ouvert à tous, mais pas gratuit : le paiement, aussi minime soit-il est la preuve de la motivation, de l'intérêt porté. La suppression de la première tranche des impôts est une erreur : celui qui ne paye pas d'impôt, pas du tout d'impôt direct, que des taxes, se retrouve hors de la république et de la responsabilité que ça représente, comme celui qui ne vote pas.
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(à suivre)

4 commentaires:

gudule a dit…

youhou, Philippe, j'aime tes chroniques ! elles m'aident à vivre, en ce moment. merci de penser comme tu penses !

Philippe Caza a dit…

Merci ! (Et c'est pas fini…)

wens a dit…

Bon sang ! il y a Gudule qui vient ici aussi !
Ses dessins dans les poches de chez Vaillant ont enchanté mon enfance, (avec ceux de Carali et Edika),
je regarde encore aujourd'hui ces petits formats juste pour les dessins dans les jeux qui étaient très en avance sur les BD.

Philippe Caza a dit…

Eh oui, mon bon Wens… Gudule et moi, on fait même un bouquin ensemble, en ce moment !