lundi 16 février 2015

DÉCORANISER LE CORAN ?


Évidemment, le cas de "blasphème" évoqué dans l'article précédent ("Le Problème de l'islam avec le blasphème", de Mustafa Akyol) est le plus anodin.
Imaginons la scène : vous discutez avec des potes à la terrasse du troquet du coin (devant un thé à la menthe). Il y en a qui se mettent à faire des blagues salaces sur Allah ou sur Mahomet… Vous devriez les égorger séance tenante ? Non. Le Coran vous conseille juste de ne pas entrer dans leur jeu, d'aller faire un tour de pétanque avec d'autres copains et de revenir quand ils auront fini.
Mais il y a, bien entendu, comme LG me le fait remarquer sur FB, des sourates beaucoup plus féroces, qui appellent au meurtre sous toutes ses formes, celles-là concernant les "infidèles". "Sourate de la guerre", "sourate de l'épée". Et on fait souvent remarquer leur évidente contradiction avec le verset qui dit « Pas de contrainte en religion ».
Abdelwahab Meddeb, qui ne se gène pas pour décoraniser le Coran en proposant d'en éradiquer les horreurs (concernant la violence et le sort des femmes, en particulier) évoque largement ce problème de contradiction interne dans "Sortir de la malédiction" (P. 113 & sq.). Son érudition est telle qu'il est un peu difficile à suivre (raisonnement "jésuitique" ?), mais, si j'ai bien compris, c'est une question de chronologie. (Eh oui, l'archange Gabriel n'a pas dicté tout ça en bloc au Prophète en un seul jour de grand soleil… De plus Mahomet était semble-t-il analphabète et a donc bien du se faire aider par des lettrés – qui avaient bien lu la Bible hébraïque et chrétienne, eux – pour mettre tout ça au propre…)
Les versets guerriers sont les plus tardifs. Versets dits "de l'épée", IX, 5, et "de la guerre", IX, 29, lequel appelle à « combattre à mort  les "scripturaires", c'est-à-dire les juifs et les chrétiens qui ne croient pas à la "religion vraie", c'est-à-dire l'islam, à moins qu'ils n'acceptent de payer la redevance de la protection d'une main franche, signe de leur humiliation et de leur infériorité reconnue. » En résumé, chacun a le choix entre trois possibilités : • se soumettre à la Loi, c'est-à-dire être musulman ; • payer le tribut, (régime juridique de la dhimma) ; • à défaut de l'une ou l'autre, se laisser égorger tranquillement. Les choses sont claires. C'est la capitation ou la décapitation. Une menace combinée à une "protection" contre un impôt… ça s'appelle du racket. Sur un plan à la fois logique et moral, il y a aberration et cynisme totalitaire de la part du dominant à vendre ce droit d'être un impie contraire à la Loi : « Tu te convertis, sinon je te tue… ou alors tu payes pour avoir le droit de garder ta foi impie. » (Quant au dominé… il n'a pas vraiment le choix…) Expérience de pensée : imaginez une France chrétienne, avec un État non laïque, qui exigerait des immigrés minoritaires un "impôt musulman"…
« Les islamistes avalisent la patente contradiction révélée ici en réduisant le sens du verset en question à un appel à la guerre perpétuelle, dont ils n'envisagent pas les conséquences apocalyptiques. »
Pourtant, « ces versets fétiches des intégristes peuvent être neutralisés par trois autres. » Celui, souvent cité, qui dit « Pas de contrainte en religion. » (II, 256) et deux autres qui prônent la discussion et l'appel à la persuasion, en utilisant la raison et la civilité (XXVI, 125 et XXIX, 46).
La question est alors « quoi abroge quoi ? » Quels versets sont à même de corriger ou neutraliser quels autres ? Ceux qui lisent le Coran et tiennent compte de ses injonctions sont de deux genres : ceux qui considèrent que le plus récent corrige le plus ancien, et c'est donc bien le plus récent qui est à prendre en compte ; contre ceux qui considèrent le plus ancien comme le seul authentique, parce que "révélé" hors de toute conjoncture politique.
Pour Meddeb « ce sont les premiers versets, purement religieux, ceux révélés à La Mecque, qui doivent l'emporter sur ceux qui ont été inspirés à Médine dans un contexte politique, juridique, militaire, appartenant à une conjoncture datable. Aussi n'est-ce pas le verset de la guerre ni celui de l'épée qui abrogent les trois versets libéraux, comme le prétendent et veulent l'imposer les islamistes. » L'idée est que « les versets de la guerre et de l'épée appartiennent à une conjoncture historique et anthropologique révolue. » On pourrait dire qu'ils sont plus "anecdotiques" et donc moins "sacrés" et qu'ils ne peuvent donc pas être détachés de leur contexte historique et érigés comme Loi absolue valable pour tous les temps. (Ça me fait un peu penser aux paroles guerrières et sanglantes de la Marseillaise, qui avaient sans doute leur validité à l'époque et qui, de nos jours, sonnent odieuses.)
(Quant à la datation des sourates permettant de tenir ce raisonnement, ou l'inverse… il parait qu'il ne faut pas forcément tenir compte des numéros attribués aux sourates dans le livre: toujours si j'ai bien compris, elles ne sont pas rangées par ordre chronologique… C'est le bordel, quoi… C'est vraiment affaire de savoir historique et donc je crois Meddeb sur parole.)
En ce sens le terme de "fondamentalistes" est usurpé par ceux-ci puisqu'ils considèrent comme des "fondamentaux" des textes plus dictés par la conjoncture historique que par la révélation divine. N'empêche que les sales versets sont toujours là et que le premier crétin venu peut s'en prévaloir. Et donc reste cette question que dans le Coran, comme dans la Bible (ou dans Ainsi parlait Zarathoustra… ou dans un recueil de blagues carambar) on peu pêcher à son gré tout et son contraire, choisir ce qui nous arrange le mieux, en particulier ce qui est le plus simplet, l'opposition binaire, compréhensible par l'inculte ou le semi-lettré. On peut parler de populisme islamique.
On peut aussi considérer que les versets contradictoires s'annulent l'un l'autre, comme "moins + plus = zéro", et donc oublier tout ça… à part que, comme le commente aussi YLC sur FB, les islamistes nous forcent à être intelligents. Curieux, subtils, documentés… oui… Mais je me rappelle un article de Onc' Bernard (Maris) qui se plaignait de ça. Je n'ai pas retrouvé l'article, mais en gros, il écrivait « à cause de ces cons-là, voilà qu'il faut que je me mette à lire le Coran, alors que tout au fond, athée convaincu, je n'en ai rien à faire. »
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J'ajoute que Philosophie Magazine N° 87, mars 2015, fait un dossier "Guide d'autodéfense contre le fanatisme". Rémi Brague et Abdennour Bidar y décortiquent un certain nombre de versets, dont ceux que je cite ci-dessus, soulèvent la question de l'abrogation, discutent la différence islam/islamisme, etc. Un autre article s'attaquent à la psychologie des djihadistes, avec en particulier le témoignage de Dounia Bouzar qui a créé le CPDSI, Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam. Et d'autres articles encore abordent "Désamorcer le délire d'opinion", "Plaidoyer pour la liberté d'offenser", "Le nihilisme islamiste"… et le cahier encarté laisse la place à Voltaire tolérance", dont le Traité sur la tolérance est en tête des ventes de philosophie depuis un mois !
Un hors-série "Le Coran" devrait sortir à la fin du mois.
Courrier International a aussi sorti un hors-série "L'islam en débat".


2 commentaires:

wens a dit…

Il m'arrivait d'écouter "Culture d'Islam" l'émission d'Abdelwahab Meddeb au début, en trouvant un peu énervant cette intrusion du religieux dans ma radio, ( déjà qu'il y a la messe le dimanche ! ), et puis comme il avait une belle voix et un joli accent, c'était agréable de l'entendre parler de contes de fées.
Car c'est finalement de ça qu'il s'agit pour un athée, des histoires et j'aime les histoires. Maintenant, on ne va pas étudier à fond le Coran pour savoir si c'est bien justifié de se foutre sur la gueule au nom d'un dieu qui n'existe pas ?
Si ?
Ah bon !

Creseveur a dit…

La dime (soit le dixième de vos ressources) était aussi un impôt en France avant la révolution. Et il n'y avait pas moyen d'y échapper, catholique ou protestant.