lundi 25 mai 2015

Un texte de Gudule en 2014


                                               Mort  interdite

         Elle était comme ça, cette fille-là. Elle ne supportait pas la moindre contrainte, le plus petit frein à sa liberté. Toute interdiction générait, chez elle, un impérieux besoin de la transgresser. Prenez les panneaux « sens interdit » par exemple. A peine en apercevait-elle un que ses sens, titillés par la signalétique, s’exacerbaient, prenaient leurs aises, s’autorisant, par réaction, tous les débordements, tous les excès. En réponse à l’agression du cercle rouge barré de blanc, sa chair délicate était saisie d’une  frénésie dont la démesure la laissait pantelante, en proie à une apothéose de sensations extrêmes.  Les « Défense d’entrer, d’afficher, de stationner, de piqueniquer sur l’herbe, d’uriner, de cracher par terre, de déposer des ordures, de nourrir les pigeons, de jeter des tampons dans les WC,  etc, » lui faisaient le même effet, de sorte que l’essentiel de ses activités, dans les zones « protégées », sur les relais d’autoroute et aux abords des supermarchés, consistait à déverrouiller des portails blindés, à tracer des graffitis sur des murs vierges, à boucher les chiottes, à distribuer du maïs à la volée, à encombrer les couloirs d’autobus et à bloquer les entrées de garages. Bref, elle déployait une activité débordante — mais somme toute assez peu constructive — pour contrer  l’agaçante propension de ses semblables à empêcher autrui de jouir de son libre arbitre dans l’espace collectif.
         C’est en traversant en-dehors des clous qu’un beau matin, elle fut fauchée par un camion. Transportée d’urgence à l’hôpital, elle sombrait dans le coma quand l’ange de la mort lui apparut, portant, sur son T-shirt céleste cette inscription : « Défense de vivre », dans un grand cercle d’or barré d’argent.
         Dans un ultime réflexe, elle lui cracha dessus. Ainsi devint-elle immortelle.
Gudule
                  

4 commentaires:

wens a dit…

Parfois, ce serait bien de croire en quelque chose, un au-delà, un autre monde...
Beau dessin, beau texte, triste nouvelle.

Tororo a dit…

Beau choix.

Castor tillon a dit…

Je me souviens quand Gudule a écrit cette histoire. On en a beaucoup parlé, la fin ne la satisfaisait jamais assez. On s'est bien marrés, quoi.
Superbe dessin, Philippe.
Par contre, je ne me souviens pas où elle a été publiée. Pas dans les "contes à vomir debout"... Peut-être un Psikopat ?

Philippe Caza a dit…

A Castor. Je ne sais pas : il me semble qu'elle était inédite. Elle est arrivée chez Armada après les Contes à vomir et Jérôme Baud va la sortir en carte postale 2 volets, comme un bonus au bouquin (comme L'histoire de potes, qui, elle, est dans le bouquin) (Bouquin qui est enfin prévu pour la fin de ce mois de septembre. On devrait l'avoir pour les Aventuriales à Ménétrol (63200) les 26-27 sept. )