lundi 15 février 2016

Bizutage

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Pour aller dans le sens de Georges Bormand qui, suite à mon article du 31 décembre, avait fait moult remarques (appréciées), dont « Là, cela correspondrait plutôt à une notion de Citoyenneté qui, elle, serait effectivement un acquis à valider... », j'ai le plaisir de rendre compte d'un article du dernier Philosophie Magazine (N°96) : un entretien entre Yves Michaud, philosophe, initiateur de '"L'Université de tous les savoirs", et Fethi Benslama, psychanalyste et professeur à l'université Paris-Diderot. (Toujours dans l'idée de comprendre, il serait sans doute bon de lire ses "La Guerre des subjectivités en islam" et 'L'Idéal et la cruauté. Subjectivité et politique de la radicalisation".)
• Je reprends intégralement la première intervention de Fethi Benslama : « Qui bascule dans l'islam radical ? Partons des données fournies par les rapports gouvernementaux. Les 2/3 des "radicalisés" ont entre 15 et 25 ans. Le principal dénominateur commun des apprentis djihadistes est la jeunesse. Dans les civilisations modernes, l'adolescence s'est étendue dans le temps. Celui qui va devenir un homme affronte des problèmes redoutables : transformation de l'identité, recherche d'idéaux, de vécus émotionnels intenses ; il y a parfois du ressentiment et la mort est très présente. Les autres points communs entre les radicalisés sont plus ténus : 40% d'entre eux ne sont pas issus de familles musulmanes ; ils n'ont pas tous été délinquants ; ils ne sont pas tous originaires de banlieue. D'ailleurs, contrairement à ce qui est souvent dit, la banlieue n'est pas un tout homogène de classes défavorisées. Donc le fait majeur reste le suivant : des adolescents en pleine crise d'identité rencontrent l'offre djihadiste et sont prêts à l'adopter avec l'illusion de se sortir de leur impasse. Les suicidaires et les meurtriers trouvent là l'occasion d'anoblir leurs actes destructeurs par la cause de Dieu. »
Beaucoup de chose, dans ce §. En résumé : un adolescent ou adulescent désespéré, ou plutôt sans espoir, en recherche de sens à sa vie (idéal) et d'émotions fortes de type suicidaires ou potentiellement meurtrières (comme dans les sports extrêmes ou les déconnages dangereux, bizutages et autres descentes en caddy type abruti.com et dans les jeux vidéo).
Traduit en termes simples : besoin d'une cause, envie suicidaire, désir d'être un héros reconnu : le martyre répond à ces trois désirs et satisfait aussi les pulsions meurtrières. À la limite, peu importe la cause à défendre ou à sauver, l'important c'est la possibilité de "passage à l'acte", impossible dans la vie quotidienne. Avec ça, l'islam, oui, quand même, comme norme à penser. On peut ajouter ignorance, illettrisme, pauvreté du vocabulaire, absence de repères historiques, nullité en science… L'échec du système scolaire tient au fait que l'école, "l'école de la République", est censée décoller le jeune de son milieu d'origine, famille, ethnie, religion, et lui apporter non pas une identité tout faite mais, par les connaissances, les moyens de s'en construire une. Mais celui qui va mal n'est pas en état d'apprendre, et encore moins de se former à l'esprit critique, d'où réceptivité et adhésion à des propagandes simplistes comme aux théories complotistes (c'est un peu la même chose, d'ailleurs : les superstitions, Dieu ou le Grand Complot…) Les nouveaux médias et rézosocios en sont, on le sait, grands pourvoyeurs et transmetteurs.
• Les recruteurs (comme dans toutes les sectes) s'adressent à l'individu, créent une relation d'intimité, cernent sa problématique subjective, sa douleur identitaire, prennent le temps, séduisent. Paternels, maternels, fraternels… Le vocabulaire : se nommer les uns les autres "frères" et "sœurs"… comme dans les monastères, crée le sentiment de grande famille, la communauté.
• Après, pour aller à l'encontre, il va falloir parler éducation, donc école, donc pas seulement la bienveillance recommandée par les directives ministérielles, mais les interdits, les sanctions, les limites posées. (Ce N° de Philosophie Magazine se consacre essentiellement à la question de l'enseignement de la morale à l'école, "Le bien et le mal, ça s'apprend ?" Le point d'interrogation fait partie intégrante du titre comme il fait partie de la démarche philosophique.)
J'ai déjà fait allusion au documentaire "Les Français c'est les autres" et à ce drame de voir tous ces enfants d'une classe, qui sont français (sur leur carte d'identité) et qui ne se sentent pas français. Mais il se pourrait, selon Michaud, que la question soit mal posée, qu'il faudrait moins se fixer sur cette question identitaire nationale (relativement mécanique pour la plupart d'entre nous : on nait avec. L'identité nationale, c'est une question d'histoire-géo, pas de droit), mais plutôt sur la question de comment se considérer, se vivre comme citoyen de la République française, ce qui est un peu différent.
Sujet citoyen. Un point important concernant l'école est que d'une part, OK, il y a de pures connaissances à ingérer, du savoir ; là, l'élève est récepteur, objet creux à remplir, mais il devrait y avoir un meilleur usage des disciplines où il est acteur, c'est-à-dire sujet (car il s'agit bien de ça : former des sujets) : arts plastiques, langues, l'Histoire comme enquête, écriture, parole, théâtre, musique…
Mais la musique… Le fameux imam de Brest qui promet aux enfants de finir singe ou porc (pas tout de suite, quand même, à la fin des temps) s'ils aiment la musique… Ce n'est pas du djihadisme, mais c'est du conditionnement susceptible de préparer à –, à long terme. (Benslama précise que les fanatiques n'aiment pas la musique parce qu'elle n'apporte pas de sens, de discours tout prêt, elle nous ouvre à notre espace intérieur, l'endroit où naissent des questions*. Or les questions, le questionnement, c'est le doute, c'est la philosophie, c'est le mal. Le Coran, on ne le lit pas, on l'apprend par cœur. Là encore, différence entre adepte objet et lecteur sujet, c'est-à-dire qui "discute" avec le livre.)
Un contrat social. Rousseau, Hobbes, Locke sortaient des guerres de religion et cherchaient donc le contrat social qui permettrait de faire tenir ensemble une société de gens aux croyances et opinions dissemblables et opposées, antagonistes. Ne sommes-nous pas dans une situation similaire, en plus complexe encore ?
Dans l'article, Michaud fait la proposition d'une prestation de serment du citoyen, mais sans évoquer de préparation autre que l'école. Mais je pense au rôle qu'a joué le  service militaire, y compris les  bizutages et les vaccins de cheval, comme creuset social pour mettre ensemble, intégrer des jeunes gens de toutes provenances. (Quand je l'ai fait, vers 1960-61, il n'y avait pas d'Africains ou Maghrébins à "intégrer", mais je me rappelle quelques Alsaciens ou Bretons du terroir qui parlaient à peine français… se sentaient-ils français ?) Moi, oui, je rêve d'un service civil et civique d'un an, obligatoire, pour les filles aussi, qui serait un lieu d'instruction civique, de formation à la citoyenneté, usant entre autres d'autorité, de discipline. Sans omettre les apprentissages techniques, ceux dont chacun aura besoin à un moment ou un autre dans sa vie : informatique, permis de conduire, cuisine, contraception, bricolages divers… et les services publics et "travaux d'intérêt général" : pompiers, secourisme, secrétaire de mairie, cantonnier, facteur, et pourquoi pas une part d'apprentissage militaire…
Ce service se conclurait, j'y viens, par une cérémonie de prestation de serment. Un rite de passage à l'âge adulte et d'accès à la citoyenneté, avec ses droits (vote, etc.) et devoirs (solidarité). Il y a quelques années, je ne sais plus qui chez les ci-devant UMP proposait un "serment d'allégeance aux armes" pour tous les jeunes Français. "Allégeance aux armes", beurk ! mais un serment républicain, oui. (L'idée remonte à Rousseau et s'est pratiquée dans les années suivant la révolution de 1789.) Une adhésion solennelle plutôt qu'une allégeance, une sorte de "contrat de mariage" à signer avec la République. (Et après la cérémonie, une grosse teuf !)
Ce serment jouerait le même rôle de rituel initiatique que, dans le domaine religieux, la confirmation, la bar mitzvah ou la chahada (mais sans croix ni kippa ni voile). Le texte citerait des élément de la constitution, de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen : égalité hommes-femmes, liberté d'expression, laïcité, et aussi ses devoirs (solidarité, fraternité, engagement en vue d'un bien commun…). Une trahison patente du contrat, comme tuer ses concitoyens, justifierait la déchéance non pas de nationalité mais de citoyenneté.
(Michaud se mélange un peu, d'ailleurs, puisqu'il commence par dire que la question n'est pas la nationalité mais la citoyenneté et qu'ensuite il propose la déchéance de nationalité et n'hésiterait pas à faire des apatrides… J'ajoute que poussé par la curiosité, je suis allé voir la page FB du dit Yves Michaud. Il y partage beaucoup d'articles du Figaro, dit du mal d'un peu tout et tout le monde sans prendre de hauteur, ce qu'on pourrait attendre d'un philosophe… et ne me semble pas un homme très sympathique…)


(* Henri Texier dit un peu la même chose : « Que ma musique serve à faire de la place dans la tête des gens. »)
 


à suivre

6 commentaires:

Georges a dit…

Juste une remarque, puisque j'en fais d'autant plus que je suis d'accord dans l'ensemble avec tes billets: le problème de l'école, comme celui de nombreux autres domaines sociaux, est le fait que, depuis longtemps et de plus en plus, l'école et les différents autres lieux de rencontre sociaux fonctionnent comme outils de sélection et d'exclusion. A tel point que si on a supprimé le service militaire c'est parce qu'il s'avérait trop peu sélectif. La seule réponse possible serait fédéraliste, mais exigerait une volonté de construction commune, un esprit "fédéraliste", que de plus en plus la "morale populaire", celle qui est développée par l'endoctrinement télévisuel et publicitaire, tend à bannir et rejeter au profit d'un individualisme compétitif. L'école, les animateurs sociaux, un éventuel "serment civique", ne peuvent recréer de l'extérieur cette volonté de construction, il faudrait qu'elle vint des intéressés eux-mêmes. Comment les y inciter?

wens a dit…

Ça me fait de la peine de voir revenir ce service militaire, même aménagé en cache misère citoyen. Le problème est ailleurs, ( comme la vérité de Mulder ! ), moi j'ai tout fait pour passer pour psychotique et échapper à cette institution du service militaire. Parce que personne n'a le droit, pas plus la république que quiconque de me voler un an de ma vie pour me faire marcher au pas de l'oie. Et le bizutage comme creuset social, je te le laisse aussi. Rejeter tout ça ne m'a jamais empêché d'être un "bon citoyen" comme n'être pas croyant ne m'a jamais empêché d'avoir un sens moral. A l'âge où tu veux les envoyer au "service", c'est déjà fichu pour ces jeunes là.
Tout ça ne servira à rien. Prestation de serment, pourquoi pas allégeance ?
Tout ça c'est peu de chose face à la "culture" racaille, face à la décérébration organisée par la société de consommation et de divertissement.
Ce que la famille et l'école ne réussissent pas à faire, je ne crois pas que ce soit une année de "sensibilisation citoyenne" qui le réussira.
C'est le genre d'idée qu'on finit par avoir "pour les autres", on se dit que ça peut apporter quelque chose à ces "imbéciles", mais j'aime trop ma liberté pour enfermer les gens ensemble pendant un an. Moi, je ne veux pas "vivre ensemble" avec n'importe qui.
Georges a raison, l'école avec son système débile de notation de sélection par les maths etc... c'est un lieu d'exclusion. C'est là que tout commence.
Ils ne se sentent pas français, ils ne se sentiront pas plus citoyen. Je ne crois pas aux vertus du rituel quel qu'il soit, quand bien même serait-il "initiatique", tout ça est archaïque, c'est vouloir remplacer une religion par une autre. "Sans croix ni kippa, ni voile" mais avec drapeau, Marseillaise et cocarde ? Qui va organiser ça ?
L'armée ? L'éducation nationale ?
Le problème qui se pose aujourd'hui, c'est celui d'une population qui rejette la France tout en étant française. A la limite, peu importe s'ils ont, ou croient avoir de bonnes raisons. Quand sous couvert de religion tu tues tes concitoyens, tu deviens un ennemi de la nation et tu dois être traité comme tel. Cette histoire de déchéance de nationalité, ou de citoyenneté, on s'en fout. C'est passible d'une déchéance d'humanité un tel degré de connerie.
Le problème ce n'est pas notre république, c'est leur religion.




Georges a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Georges a dit…

Pour revenir sur la remarque de Wens sur cette "population qui rejette la France tout en étant française", je dirais qu'à mes yeux il faut parle de populationS diverses qui, d'une façon ou d'une autre, rejettent la France, ou certains aspects de celle-ci. En commençant par les électeurs du FN, dont le rejet des bases de la République fonctionne exactement de la même manière que celui des djihadistes. En continuant avec les différents indépendantistes (même si, parmi eux, on peut trouver des gens qui veulent appliquer sur leur territoire les principes qu'ils voient violer à Paris, et qu'il faut donc séparer de ce type de rejet). Bref un problème qui demande une étude approfondie; et qui, AMA, ne pourra être résolu que dans une optique de construction en commun et de partage, que rejette aujourd'hui, grâce au dressage prolongé par les publicités et propagandes individalistes-prédatrices, la quasi-totalité" de la (ou des) population(s) française(s).

Philippe Caza a dit…

C'est forcément "pour les autres, oui", qu'on peut faire ce genre de propositions. Nous, on a passé l'âge. Il faut voir aussi que, entre l'époque où nous avons fait ou pas fait le service militaire, la situation sociale a bien changé. (D'ailleurs, ce n'est vraiment pas le service militaire, ce dont je parle… plutôt un prolongement de l'école avec thérapie associée – et en internat.)
La solution c'est toujours l'éducation, et elle commence dans la famille (parents, frères, sœurs, voisins) dès la naissance, et même avant. Il faudrait donc faire l'éducation des parents avant qu'ils enfantent. Mais c'est trop tard, on ne retourne pas en arrière. En cherchant des solutions pour aujourd'hui et demain, il faut bien agir sur les symptômes actuels. Faire baisser la fièvre, en urgence. Sparadrap, oui… et même sur une jambe de bois. Il est peut-être naïf de croire à une possible rééducation ou "reprogrammation" d'individus de 18 ans – c'est un travail complexe exigeant des psychothérapeutes-sociothérapeutes, pas des sergent-chefs. Un serment exigé sans préparation, comme le propose Michaud, ce serait comme faire passer le bac au sortir de la maternelle. C'est pourquoi je vante l'idée du service civil. (Déjà qu'on nous laisse faire des enfants sans passer de permis…)
Quant à préparer l'avenir, on doit démarrer l'éducation le plus tôt possible, on ne peut travailler que sur l'école. (Voire prendre les choses encore plus tôt en rendant la contraception obligatoire.)
Sinon, oui, le mal, ce n'est pas seulement la radicalisation, c'est la religion, mais comment l'éradiquer ?
D'accord aussi pour "FN et Islamisme, même combat" : deux extrêmes droites, deux fascismes… nous, coincés entre…
Quant à l'aspect "religieux" de ce rituel, une sorte de religion de la République (avec cocarde bleu-blanc-rouge en pin's ?), ce serait quand même mieux que le foot. On peut sans doute se reporter à quelques idées émises par Régis Debray sur "les communions humaines"… une sorte de nécessité pour la vie sociale. Idée de néo-réac ou d'anthropologue ?

Cédric a dit…

Deux mots à propos d'une phrase de votre dernier commentaire, Philippe. "Sinon, oui, le mal, ce n'est pas seulement la radicalisation, c'est la religion." Le djihadisme, est-ce seulement un problème de religion? On pourrait voir ça aussi comme une nouvelle forme que prendrait aujourd'hui la délinquance de certains jeunes de banlieue. Une délinquance récupérée par les gourous de l'Islam radical. En d'autres époques, d'autres manipulateurs auraient probablement pu remplir le cerveau vide de ces "jeunes" avec d'autres idéologies: nazisme, stalinisme, anarchisme violent. A mon sens, la religion ne sert qu'à amplifier la violence et la bêtise de ces jeunes, en même temps qu'elle offre un alibi à leur nihilisme. Les religions sont sûrement très critiquables. Elles me semblent particulièrement infantilisantes, mais on peut le dire de tous les dogmes et de toutes les idéologies, lesquelles exigent de mettre l'esprit critique en veilleuse. Pour autant, il y a une façon occidentale (laïcisé?) d'être croyant, c'est de l'être par tradition familiale ou par attachement à une culture plus que par conviction profonde. Dans ce cas là, la religion me paraît beaucoup moins nocive et ne peut pas mener à la radicalisation.