samedi 20 février 2016

En quel état j'urge ?

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À notre actuelle paranoïa collective, il y a deux versions complémentaires :
1) On a peur des attentats toujours possibles n'importe où n'importe quand, il y en aura, c'est sûr. Paranoïa "basée sur des faits réels". (Quand Valls le dit, on proteste parce qu'on ne l'aime pas, ce vilain qui fait rien qu'à nous faire peur, mais il ne fait qu'exposer une réalité. – Après, il y a la manière…) On ne sort plus de chez soi, surtout pas pour aller au concert, on se fait livrer ses courses, on vapote dans sa tête, etc. Disons qu'il y a de bonnes raisons à ça pour ceux qui ont été directement ou indirectement touchés par les attentats précédents, traumatisme, deuil, résilience à l'Olympia, mais sinon… pour la majorité de la population…?? (Je me mets un peu à part parce que, pas fou, je me planque à la campagne depuis longtemps… Je me suis en quelque sorte assigné à résidence moi-même…)
2) On a peur de l'état d'urgence conséquent aux attentats, "lois liberticides", "mesures disproportionnées", surveillance, renseignement, sécurité, flics partout, caméras, écoutes téléphoniques… bref : risque d'arbitraire, atteinte à nos libertés, ici, en France-pays-des-droits-de-l'homme, "pays où sont nées les libertés civiques", "sommes-nous prêts à sacrifier nos libertés ?", etc.  
Mais bon là aussi je me mets à part. Je risque davantage une intrusion de sangliers dans mon jardin qu'une perquisition sans mandat.
Donc, finalement, je n'ai rien le droit de dire ?
Seulement dire à chacun de se poser la question : "basé sur des faits réels", ou pas ?… Qu'est-ce que l'état d'urgence change à ma vie ? Je sais… on peut aussi se préoccuper des autres, de tous ceux qui sont susceptibles d'être couvré-feux, perquisés, arrêtés, gardavusés, déchétés… (y en a pas eu des millions, quand même…) et on peut aussi se méfier, non sans justification, de ce que ce genre de lois peut devenir "dans de mauvaises mains", etc. etc. (ces etc. signant l'état de parano…)
Cet état d'urgence (issu d'un État pris dans l'urgence frénétique de tout le bordel qu'il n'arrive pas à gérer… et des prochaines élections) sert en tout cas à faire vibrer notre fibre anarchiste libertaire (notre anti-autorité systématique bien française, tellement crispée sur nos droits, "nos libertés" – inaliénables, bien sûr), à continuer de râler (ce qui est bien français aussi) contre le gouvernement, qui, décidément, n'est plus de gauche, ne fait que des lois de droite, etc. (C'est sans doute vrai, mais cette manière de penser binaire droite/gauche est-elle encore pertinente et intéressante ? Avons-nous encore le temps pour ça ?)
Dé-confiance.
En se contentant de râler, on ne fait que nourrir la bête. Nous avons perdu confiance en le monde politique en général, nous soupçonnons tous les pouvoirs, le gouvernement (qu'il soit de droite ou de gauche) et l'État (qui n'est ni de droite ni de gauche, mais "État de droit"). Celui-ci nous le rend bien sous forme d'état d'urgence dont le principe actif est de soupçonner tout et tout le monde. En réaction, nous perdons un peu plus confiance, nous soupçonnons d'autant plus. La boucle de renforcement est en place. Elle est perverse.
Mais ceux qui y ont vraiment perdu en libertés, de mouvement et autres, c'est les morts, les blessés, les survivants de Charlie Hebdo, Hyper Cacher, Bataclan et autres, non ? L'état d'urgence n'est qu'un dégât collatéral des attentats djihadistes. Ceux-ci ont eu lieu, sont un fait, et un fait majeur, qui ne peut plus ne pas avoir eu lieu. Nous sommes bien obligés  de nous recomposer à partir de ce fait (sauf à nier la réalité).
Cela dit, « Faire face au terrorisme est très difficile pour une démocratie. La France en fait l'expérience. Trouver un équilibre entre sécurité et libertés reste, comme dans toute démocratie, l'objectif », dit-on (raisonnablement) dans El Pais.
En bref, voir la France comme devenue un État policier… Fopadéconner. On n'est ni sous Pétain ni sous De Gaulle. Encore moins chez Pinochet.
En complément, un article de Télérama de cette semaine.
http://www.telerama.fr/idees/etat-d-urgence-pourquoi-nous-souhaitons-etre-surveilles,138222.php  
Ça sera pour demain. (À suivre, donc)

 
(paru, en son temps, ds Zélium)

2 commentaires:

Georges a dit…

Si tu fais la moindre différence entre un attentat islamiste et une attaque policière dans les non-limites de l'état d'urgence, si tu ne réalises pas que djihadistes ET flics ont le MÊME objectif: t'enlever la liberté de penser et de parler, Daesh a obtenu l'essentiel de son but.

Cédric a dit…

Il y a quelques mois, j'aurais été d'accord avec vous, Philippe, sur cet aspect très français, anti-autoritaire, libertaire, qui consiste à toujours contester les mesures sécuritaires, par principe. Mais l'état d'urgence, et ses dérives scandaleuses, a finalement donné raison aux anti-autoritaires. Interdiction de manifester, CRS qui frappent violemment des manifestants pacifiques lors de la COP 21 (les vidéos sur le net sont éloquentes). Autre exemple: des perquisitions chez des personnes dont le seul tort était d'avoir participé à des rassemblements altermondialistes. Quel rapport avec le djihadisme, quand on voit que des militants écolos sont ainsi inquiétés simplement à cause de leur engagement politique? Moi, j'appelle ça une police politique qui se met en place, et c'est très grave.

Pour tout dire, j'aimerais plus de police, plus de surveillance, plus d'opérations coup de poing quand il s'agit d'attraper les vrais méchants, c'est à dire les djihadistes. Il faudrait donc avant tout beaucoup plus de moyens policiers. Au lieu de ça, le gouvernement mise, avec la nouvelle loi sur le renseignement, sur la surveillance numérique de TOUS les français. Ce serait pourtant plus simple, moins gourmand en moyens, moins liberticide pour les 99% de français innocents que de surveiller AVANT TOUT les quelques milliers de décérébrés qui tournent autour de l'Islam radical. Et de ne pas lâcher d'une semelle les plus suspects d'entre eux, contrairement à ce qui été fait avec les Merah, Kouachi, Coulibaly et autres salopards, qui étaient connus des services de police, mais qu'on n'a pas su arrêter à temps.