samedi 14 mai 2016

FATUM CULTUREL


Tiens, pour changer un peu, je vais parler de cinéma. (Après tout, c'est le temps de Cannes…)
Depuis que j'ai plein de chaines télé cinéma, j'ai un peu l'impression d'être tombé dans un univers parallèle où il y a plein de films du matin au soir et du soir au matin.
Je vois ou revois pas mal de vieux films (années 40, 50, 60…), des westerns, des polars ou des comédies musicales, en particulier, mais pas que, et pas seulement des vieux. Et voilà que j'ai un problème avec ça…
Les films font perdurer tout un tas de vieilles lunes. Je ne parle pas du fait que dans neuf films sur dix, quand il y a une scène de nuit, la lune est toujours pleine… Je ne parle pas non plus des répliques qu'il faudrait interdire : « Je crois pas que ça soit une bonne idée… J'arrive pas à le croire… Alors, qu'est-ce qu'on a ?… Accrochez-vous ! (Variante : Accroche-toi !)… Je sais ce que tu ressens… (Variante : ce que vous ressentez)… Elle est pas belle, la vie ?!… Cerise sur le gâteau… » Etc. Clichés… détails superficiels…
Je parle du mélange de pulsions primitives, de superstitions et croyances basiques et de morale chrétienne que les films étalaient en leur temps et maintenant, rediffusés, reconduisent et revalident. Le patriarcat, le machisme, l'amour romantique, la sainte pudeur féminine, la femme fatale, la condamnation de la femme adultère mais la tolérance pour l'homme, attendre un enfant comme épanouissement suprême de la femme (ah, l'air ravi du jeune couple qui apprend qu'elle est enceinte !…), la vengeance, la culpabilité, la rédemption, la foi, la malédiction et la bénédiction, le sacré, le salut, les miracles (qu'on a aussi aux infos, dès qu'on extrait des ruines d'un séisme un survivant : « Un miraculé ! »), la chance et la malchance, le destin, le fatum ("un homme ne peut rompre avec son passé"), le sacrifice, le martyre, la nostalgie, les regrets, l'idée que ça aurait pu se passer autrement si…, l'espoir qui fait vivre et l'espérance de la vie après la mort où, bien sûr, on va retrouver ses parents et autres amis perdus, le jugement divin, le fantôme, l'âme ou l'esprit, le dualisme (âme et corps bien séparés), la vraie beauté qui est à l'intérieur, l'idéalisme, le finalisme, le libre-arbitre, la force, la toute puissance, la famille, la filiation comme critère qualitatif (« Il est de mon sang »), les rois, les reines, les princes et les princesses, la vaillance militaire, l'obéissance (« Nous ne faisons qu'appliquer les ordres »), l'honneur (de la patrie, de la famille, de l'armée), la noblesse du guerrier, la gloire (et encore, je ne regarde pas les films de guerre…), la fidélité, la trahison, le pardon, le serment inviolable, la sincérité qui fait tout pardonner, la rivalité fraternelle, le sauvage (mais le "bon sauvage" aussi), les races… la Vérité, le Bien, le Mal…
— T'as pas dit "Dieu"…
— Mais il est partout dans tout ça… à toutes les sauces ! Et dans la moindre exclamation, « Oh my god ! », même dans les pornos.
— Mais… tout ça, c'est humain, c'est la condition humaine, c'est universel…
— Généralisation hâtive. Dieu et tout ce bazar biblique, c'est le fond de sauce de notre culture, ce qui crame ou moisit au fond de la casserole… tout un être-au-monde (weltanschauung, comme on dit en philosophie) mortifère, destructeur, ou au moins pénible, avec lequel nous vivons depuis des milliers d'années… Ce n'est qu'une vision des choses, occidentale, judéo-chrétienne, platonicienne… on ne s'en rend même plus compte…
Un petit exemple que l'on voit dans nombre de films, pas seulement les anciens. Un type (costaud par définition) embrasse une femme de force, voire la viole un petit peu, et au bout d'un moment, domptée, celle-ci se soumet – et même jouit, et devient complètement amoureuse du type. Le discours sous-jacent est qu'il lui a fait découvrir ce qu'elle désirait sans le savoir. Ces vieux cliché machistes courent toujours, comme les autres cités plus haut, dans les films modernes, séries télé, ne serait-ce que parce que le cinéma se réfère au cinéma, mais aussi dans les romans à l'eau de nuances de gris, les chansons populaires, et aussi bien dans Shakespeare et autres classiques.
Pourtant, dans ces vieux films, il y a des trucs qu'on n'oserait plus faire de nos jours – les massacres de peaux-rouges, de bamboulas ou de niaqwés pratiqués sans états d'âme, par exemple. « On n'en est plus là… (quoique…) », mais les films sont toujours là, passent et repassent, nous les revoyons 50 ou 70 ans après, nos enfants mêmes sont susceptibles de les voir. La nostalgie et la qualité artistique justifient-elles cette permanence ? Ces films et autres ne font pas forcément l'apologie de ces tares ou de cet "être-au-monde" daté, mais ils les présentent et re-présentent, les recyclent et reconduisent et, partant, les revalident en permanence. (Le thème de la vengeance est indéfiniment réactualisé, encore et toujours vendeur.)
On finirait par se dire "c'est normal", "c'est dans les mœurs", "c'est la tradition", et puis ce ne sont que des films…
Mais qu'on ne me dise pas qu'on ne s'en porte pas plus mal. Si : on s'en porte plus mal.


2 commentaires:

W a dit…


Le spectateur est donc par définition idiot ?
Il y a tout ce que tu dis dans ces films, ils sont le reflet de leurs époques, mais on peut les voir avec un œil plus libre aujourd'hui. Et il y a plein de choses bien plus subtiles aussi parce que les réalisateurs intelligents plaçaient en douce des messages.
Je te rejoins sur certains points, (les clichés machistes ou autres), mais je crois que tu ne vois plus que le négatif de la pellicule ( hum, hum...)
Regarde-toi Django unchained de Tarantino, ça va te laver l'esprit, il y a tous les clichés du western et pourtant c'est un chef-d'œuvre de bonne humeur sanglante.
Sinon, j'aime bien ton idée de décortiquer tout ça, j'ai pour ma part été biberonné aux grands films hollywoodiens, donc mes héros sont Gary Cooper, Errol Flynn... Le sens moral, la justice etc... Pas des psychopathes sans foi ni lois comme dans les films d'aujourd'hui. Il en reste peut-être quelque chose, tout ça n'est certainement pas anodin, ( par exemple, c'est vrai que j'attrape des filles pour les embrasser de force et après elle s'évanouissent de plaisir ), mais je savais déjà quand j'étais gamin que dieu n'existe pas et que ce n'est pas la pleine lune toutes les nuits. Et les vraies femmes se chargent bien ( heureusement ) de te faire comprendre que ça ne "marche pas comme ça".



Philippe Caza a dit…

Bien sûr, ce que je remettais en question, là, ce n'est pas spécifiquement le cinéma ou les (vieux) films, westerns en particulier (dont je me suis aussi largement nourri…) mais, au prétexte des films, tout le mode de pensée de notre culture, religieux, dualiste, traditionaliste, nationaliste, xénophobe, superstitieux, guerrier… Ce n'est pas le négatif, c'est surtout ce qui est considéré comme positif dans la doxa et contester cette prétendue positivité : l'amour éternel, l'idéalisme, produire des bébés, gagner.
Les films modernes qui se veulent anticonformistes, avec leurs psychopathes, comme tu dis (même les flics sont psychopathes) ne valent pas mieux : toujours sont là la vengeance, l'aamuuur éternel (entre gentils vampires, par ex…)
Le spectateur n'est pas forcément idiot, non Mais ce n'est pas la question… On se forme (caractère, pensée, opinion), par imprégnation plus que par l'intelligence. Plus dans la cour que par les cours (de l'école). Plus par les BDs, les chansons populaires, les films, "la télé"… que par les cours de langues ou de philosophie. Ce n'est pas tellement une question d'outils d'analyse disponibles : le mental arrive toujours trop tard. Ce n'est qu'un complément ou un correcteur (poussif, pénible) de l'éducation "naturelle", c'est-à-dire par imprégnation inconsciente.