dimanche 8 mai 2016

Une attaque contre l'Europe (?)


À lire Courrier International, et à capter d'autres infos, on pourrait croire que les attentats du 22 mars à Bruxelles sont une attaque contre l'Europe, ce "vieux continent à la dérive", cette EU qui touche à sa fin, qu'il n'y a plus qu'à achever.
« Les attentats coordonnés avaient pour but de rappeler aux Européens combien ils sont vulnérables… Ces attentats ont frappé le cœur de l'Europe… une attaque contre l'espace Schengen… un pied de nez à l'Europe… Les terroristes attaquent l'Europe à grande échelle… privilégier la souveraineté nationale était une grave erreur. Pour nous le rappeler, les djihadistes viennent d'attaquer Bruxelles, la capitale de l'Union européenne. Etc. » (Politico, Bruxelles ; El Païs, Madrid, etc.)
Bruxelles "capitale de l'Europe"… Euh… Vous êtes sûr ? Cette ville, sous bien d'autres aspects adorable, serait la capitale du continent ? Bruxelles, c'est juste la ville des institutions européennes, pas la capitale puisqu'il n'y a pas d'État européen, pas même de fédération.
Dans un sens, ça illustre l'idée que pour créer de l'union, dans un groupe, un pays, un continent, il faut avoir un ennemi commun… et au besoin le fabriquer.
Mais déstabiliser nos États, détruire notre mode de vie occidental, abattre l'Europe… N'est-ce pas prêter aux crétins terroristes des intentions géopolitiques dont ces crétins sont incapables ? Ça me semble faire un bien grand honneur à ces crétins sortis de Molenbeek qui, loin d'une capacité de penser une stratégie antieuropéenne, ont frappé au plus vite, au plus près, au plus pratique, après l'arrestation de Salah Abdeslam. Cellule dormante mais somnambule, en fin de parcours, menacée, se sachant perdue, effectuant son baroud d'honneur suicidaire.
— Tu les nommes "crétins"…
— Je me reporte plus ou moins à un article de Philippe Lançon, l'un des rescapés de Charlie Hebdo. L'évènement qui l'a frappé il y a plus d'un an, pour lui, est toujours là, même une fois sa mâchoire réparée. Cette permanence lui rend concrètes jusqu'au malaise toutes les mauvaises nouvelles du monde, celles qui d'habitude glissent sur nous. Sans avoir jamais vécu ça, loin de là, j'ai eu ce sentiment, au lendemain du 7 janvier, que je ne m'en remettrais jamais. Et, non, je ne m'en remets pas… et les nouvelles du monde ne glissent plus jamais sur moi. (Accessoirement, ça rend plus difficile la production de dessins d'humour/humeur sur l'actualité.)
— Mais, où sont les "crétins", là-dedans ?
— C'est que, un peu plus loin dans son article (Charlie Hebdo N° 1234), il cite Jean-Paul Kauffmann, qui fut otage au Liban et qui dit presque le contraire : « Les vicissitudes de l'existence, la privation de liberté pendant plusieurs années, l'humiliation ont fini sans doute par me nantir d'une carapace d'indifférence, d'un détachement à l'égard des êtres et des évènements. D'un désintéressement du monde. J'ai subi la loi sans merci d'individus stupides. Leur contact m'a sali. » Voilà pour "les crétins" : des individus stupides qui imposent leur loi stupide. Par contre est dure et même étrangement masochiste cette réaction et ce qui suit : « Peut-être cette expérience m'a-t-elle trop dégrisé de moi-même, elle m'a rendu pour longtemps méfiant envers ma propre personne. Cette inaffection fut obtenue de haute lutte. Une nécessité pour faire front à l'adversité – en fait composer avec elle. » Là encore, je n'ai jamais rien vécu de comparable et sans doute était-ce pour lui, sur le moment, une nécessité…
Je préfère, question de "réparer les vivants", la sensibilité douloureuse de Lançon et la colère tournée contre ces, oui, crétins, oui, individus stupides, que contre soi-même.

Lectures réparatrices :
Luz. Catharsis. (Futuropolis)
Catherine Meurisse. La Légèreté. (Glénat) (Préfacé, d'ailleurs, par Philippe Lançon…)



1 commentaire:

W a dit…

Ne faudrait-il pas un petit peu oublier le monde ?
Le monde, c'est l'horreur en permanence partout depuis toujours.
Nos petites visions d'européens privilégiés, sont perturbées par la bêtise et la cruauté indicibles de ces attentats, mais ils ne sont qu'une goutte de sang dans un flot d'hémoglobine à la Tarantino.
Depuis notre naissance nous vivons, sur le territoire Européen, en paix dans l'illusion créée par la société du divertissement et de la consommation. Un petit coup de calcaire quand un enfant mort sur une plage fait la Une et puis on regarde ailleurs, un film, un match, une émission de télé, les soldes...
Grande émotion après les attentats à Paris et puis on est déjà moins concernés quand c'est en Belgique alors que dire lorsque l'horreur frappe à l'autre bout du monde ?
Nous ne sommes pas conçus pour appréhender le monde, tout ce qui dépasse l'échelle d'un village est déjà trop éloigné de nous.
Et c'est naturel, nous ne pouvons rien contre un massacre lointain. On peut se dire que c'est horrible, triste, révoltant, mais c'est quand même moins chiant que la batterie de la bagnole qui est à plat un matin d'hiver au moment d'emmener les enfants à l'école.
Charlie Hebdo, ça nous dévaste parce qu'il s'agissait de nos "semblables" une identification directe avec nous mêmes, nos proches. Si ça avait été un carnage dans les vestiaires du PSG, je doute que toi et moi aurions ce sentiment de "ne pas s'en remettre jamais".
Mais ce n'est ni plus ni moins que le monde comme il va (mal) depuis toujours.
On a "digéré" les attentats de l'IRA ou de l'ETA ou des brigades rouges etc... On "digèrera" ceux de 2015, peut être pas toi et moi et quelques autres, mais la majorité des français, parce que c'est comme cela qu'on survit.
Une génération est déjà en train "d'apprendre à vivre" avec la menace terroriste, comme nous vivons tous avec la menace nucléaire. Parce qu'il n'y a pas le choix, parce que c'est plus facile de continuer dans l'illusion que "jusqu'ici tout va bien".
Comment le reprocher puisqu'il est impossible d'appréhender les problèmes que nous ne sommes pas en mesure de résoudre à notre échelle.
Ce qu'on nous propose, c'est de désigner des gens qui se chargeront pour nous de ces problèmes. C'est simple, facile et sans besoin de trop réfléchir. Et ça ne marche pas.
D'abord parce que nous ne sommes pas tous d'accord sur les problèmes à résoudre, ni sur la manière de s'y prendre et surtout parce que même pour nos élus, le monde est trop vaste.