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samedi 30 juin 2018

ALONE ON MOON / 33


Nuit debout à la chambre
« Comme on fait son lit on se couche
Personne ne viendra vous border. » *
Mais les serpents pervers
Viendront noyer tes pieds
Et ramper sur ta bouche.
Ils mentiront toute la nuit,
Profiteront de toi,
T'empliront comme un puits
De poix.
•••
Le soir, « Quand le dernier rayon de lune eut disparu au-delà du monde… »**,  je sonde les abimes épistolaires, j'élucide des apophtegmes venus du passé en contrebande, des paroles escamotées, mais cela nourrit la rancœur. (Pourtant Philip Roth, à la fin de sa vie, alors qu'il avait renoncé à écrire, avait relu tous ses livres pour vérifier s'il n'avait pas perdu son temps. Il s'était dit soulagé de n'avoir plus à se préoccuper que de la mort – sans rancune.)
Au troisième bâillement profond, j'éteins la lumière, je ferme les guillemets, j'étreins mes paupières et il fait noir comme dans une taupe. (Quand tes yeux se ferment, ce n'est pas la peine de continuer à lire. Les mots s'incrusteraient dans la chair de tes paupières et tu ne pourrais plus jamais dormir.)
Je m'endors pour ne plus revenir. (Si je reviens, ce sera de l'autre côté du lit après avoir fait le tour de la terre.) Je nage dans la gouttière. Un continent perdu m'attend, des terrains vagues, du sang, de la sueur et des larmes, de la terre du vent et du feu, des flingues et des roses, la crinière léonine de Kim Wilde, la sorcière noctambule Alcina et la guerrière amoureuse Bradamante. Je croiserai des nyctalopes et des funambules somnambules, des randonneurs en rangs d'ognons, des chattes à l'œil halluciné perchées sur les toits brulants. Lola aussi, parfois, qui va se promener sur les balcons impassibles, sa détonante anatomie toutes voiles dehors, son adoré corps doré. ("Let's misbehave", chante-t-elle. Et nous misbehavons incontinent.) Les touristes en tombent raides blêmes.
— Rappelle-toi, Lola, il pleuvait sans cesse sur Mars ce jour-là. Où sont tes larmes, maintenant ?
Pendant ce temps, les étoiles percent le plafond, glissent le long des archets des violons et restent suspendues dans l'air au dessus du lit vide, si pâle. Elles observent les traces des rêves ici abandonnés. Ça fout le vertige. Personne ne sait ce qui va arriver.
Le lustre, je voudrais juste qu'il tremble à la lumière du jour, aux notes de piano gnossiennes. Mais les souvenirs (recuerdos de la Alhambra) arrivent douloureux à pattes de velours, à pattes trifides de mouettes sur le sable avant la vague. Une main anonyme dépose une rose rouge sur la grève.
— L'aimez-vous, ce collier de perles, belle Rachel ?
— Ne me prenez pas pour une huitre, matelot.
— Mais… Appuyez donc sur la détente, ça vous détendra.
— Les cartouches, c'est quoi, exactement ? Des tranches de citron ?
(La belle Rachel, décidément, était plus triviale qu'il n'y paraissait.)
•••
…… Le don de l'insomnie est une malédiction.
Pourtant je me couche comme les poules, mais les poules ont des dents – elle mordent –, je compte les moutons mais ils ont cinq pattes (griffues), je lis, mais chaque drap du lit est un fantôme, les portes claquent des dents et les murs ont des oreilles pointues. Pour finir, les rideaux de la fenêtre de ma chambre tombent sur le dernier acte. (Craquelures du plafond descendu descendant cannelures des rideaux la lampe au ciel japonaise comme un ballon d'autruche supersonique les fleurs à ras du sol carrelage languide les fourmis.)
Les lumières se sont tues, la lune est vidée, la nuit est assise, assassine, c'est l'enjeu de la déréliction, de la décomposition très lente des livres dans l'armoire licencieuse, de la douleur de lire au lit. J'ai achevé les lampes et leurs abat-jours de cretonne dépressive.
Je regarde le monde tomber. De sordides affaires génétiques parcourent les chaines de TV, enchainées. La laideur est partout, même dans les cerveaux des philosophes fous. Les sylphes sont atteints de syphilis et les concombres encombrés d'hysterica coli.
Mais il est une heure du matin et Mozart est toujours là. « La musique est une illusion qui nous console de toutes les autres. »***
Je suis l'homme qui murmure à l'oreiller. Mes draps tombent en lambeaux sous mes épaules. La nuit, transfiguré, je mens, qui s'y opposerait ? (Le reste du temps, je suis presque vivant – comme une andouille.)

*("Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny", Bertold Brecht, Kurt Weil.)
**(Jack London, "Les Enfants du froid".)
***(Emil Cioran. "De l'inconvénient d'être né".)
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samedi 23 juin 2018

ALONE ON MOON / 32


CHICORÉE LEROUX, HÉROÏNE FRANÇAISE.
Chicorée Leroux vit avec un chauffe-eau. Le robinet dégoutte. Elle n'est pas très heureuse car il ne lui fait pas l'amour. Alors elle prend des bains.
Parfois, montée sur son Solex, elle s'en va au magasin général pour acheter des pâtes Lustucru*, du Banania, de la Vache-qui-rit, une pile Mazda et un stylo Bic. En revenant, elle s'arrête à la bibliothèque municipale pour lire une biographie. Elle aime les biographies : ça finit toujours mal. Le héros meurt à la fin et on ne sait pas toujours qui est l'assassin. Alors Chicorée spécule : elle se prend pour Agatha Christie. Au moment où elle croit avoir trouvé la clé de l'énigme, il y a une coupure de courant. Et c'est terrible car il y a quelque chose qui se cache dans le noir.
Chicorée se réfugie dans les toilettes municipales mais ce n'est pas une bonne idée. Elle essaye la cabine téléphonique (la dernière au monde, peut-être…) mais elle est fermée, enchainée, cadenassée (de peur des voleurs ?). Elle suit un couloir cloaque vaguement inondé (par l'inondation déjà/toujours en cours). Les murs sont couverts d'étagères couvertes de livres couverts de papier bleu. Évidemment, avec boitier Mazda sans la pile neuve, elle n'y voit pas grand chose et voilà que les livres sautent de leurs rayons et commencent à lui mordre les mollets (sauf ceux qui se sont tout de suite noyés).
Bientôt il y a des cadavres exquis partout et tout s'effondre derrière elle. Elle déferle dans la rue suivie par une marée de poussière, de livres imbibés d'eau morte qui "emportent tout sur leur passage".
Son Solex l'attend sur le trottoir, piaffant, avec son panier plein de pâtes Lustucru*, de Banania, de Vache-qui-rit et d'un stylo Bic (le magasin général était en rupture de piles Mazda).
Elle a encore son coupe-papier à la main. Ensanglanté.
•••
* « Quel est donc dedans la plaine
Ce grand bruit qui vient jusqu'à nous ?
On dirait un bruit de chaines
Que l'on traine sur des cailloux.
C'est le grand Lustucru qui passe,
C'est le grand Lustucru qui mangera
Tous les petits gars qui ne dorment guère,
Tous les petits gars qui ne dorment pas.

Quel est donc sur la rivière
Ce grand bruit qui vient jusqu'à nous ?
On dirait un bruit de pierres
Que l'on jette dans un puits.
C'est le grand Lustucru qui passe
C'est le grand Lustucru qui mangera
Tous les petits gars qui ne dorment guère,
Tous les petits gars qui ne dorment pas.

L'angélus sonne sur Ballanche,
Un pigeon tombe du clocher.
Quel est donc ce bruit de branches
Que l'on traine sur le plancher ?
C'est le grand Lustucru qui passe,
Et c'est moi qu'il vient chercher,
Moi parce que ce soir je ne dors guère,
Moi parce que ce soir je ne dors pas. »

(Chanté par Ute Lemper, in "Marie Galante",
pièce de Jacques Déval, musique de Kurt Weil, 1934.)