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mardi 21 janvier 2014

LE TRAVAIL C'EST LA LIBERTÉ


« L'esclavage est une très mauvaise préparation à l'exercice de la liberté. » (Anthony Trollope. The West Indies. 1860. Extrait du Dictionnaire de la bêtise, de Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière. R. Laffont.)

Pour qu'il y ait du boulot, il faut qu'il y ait de la consommation.
Pour qu'il y ait de la consommation, il faut que les gens aient de l'argent.
Pour que les gens aient de l'argent, il faut qu'ils aient du boulot.
CQFD.
Après cette brillante analyse, j'hésite entre me saouler et aller me coucher…

vendredi 1 juin 2012

ARGIE / MAGENT


LO N°482 (27 mai 2012)
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ARGENT / MAGIE
« Le capitalisme est la pire des religions, parce qu'elle vénère un dieu qui existe. » (Graffiti mural)
Dire que l'argent est le nouveau Dieu (LO 477) peut apparaître comme une sorte de banalité. Mais, au delà du cliché, il y a sans doute toute une analyse plus poussée à faire sur l'argent comme dieu, mythe, magie. L'argent, rêve des choses, mirage, ombre pour laquelle on lâche la proie, ombre qui se pare de toutes les vertus de la lumière… L'argent médiateur, messager invisible entre les hommes, est proche des anges, messagers des dieux.
On dit facilement que « l'argent, c'est magique ». Avec un morceau de papier qui, en soi, n'a aucune valeur, tu achètes n'importe quoi. Mais au delà de cette acception populaire, quoi ?
(Edgar Morin, La méthode, p.1364) = « La magie intervient partout où il y a souhait, crainte, chance, risque, aléa. » Dans cette phrase, ne pourrait-on aisément remplacer le mot magie par le mot argent ? (À noter, déjà, la ressemblance phonétique des deux mots, en français ; un hasard qui crée des résonances.) « C'est un pouvoir qui s'exerce selon des pratiques rituelles propres, et il couvre un très vaste champ d'action : action à distance sur les vivants ou sur les forces naturelles, assujettissement des esprits ou des génies, ubiquité, métamorphose, guérison, malédiction, divination, prédiction, etc. » Là encore, la phrase pourrait s'appliquer à peu près telle quelle à l'argent, en fournissant des exemples disant ce que pourraient être, en termes modernes, les pratiques rituelles, les génies, la divination.
Je reprends et transforme quelques autres phrases de ce chapitre en remplaçant systématiquement magie par argent, plus quelques autres manipulations.
L'argent serait, comme la magie, un principe d'action du désir sur la réalité. L'argent « vise à transformer la réalité. » L'argent « obéit à des règles et des rites », l'argent « obéit à une logique de l'échange et de l'équivalence : rien ne s'obtient par rien, et, pour obtenir, il faut toujours payer par un sacrifice ou une offrande. » (Je reviendrai sur le sacrifice, d'actualité, quand l'Europe se pose la question de sacrifier tout un pays bouc émissaire, voire plusieurs…) L'argent « correspond à un système de pensée qui est justement la pensée symbolique-mythologique […] et peut être considéré comme la praxis de cette pensée. » (Praxis signifie à peu près mise en pratique.)
L'argent « se fonde sur l'efficacité du symbole, qui est d'évoquer et, d'une certaine façon, de contenir, ce qu'il symbolise. »
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SYMBOLE
Tout cela peut apparaître comme classique, ou pas très original. Mais ça se précise. Le rapprochement s'accentue quand on se concentre sur l'aspect symbolique. Je disais plus haut que l'argent n'est rien, ce n'est plus de l'or, ni même des billets, ni même des chèques, mais seulement des nombres ou chiffres inscrits sur un chèque ou billet et, de nos jours, même plus : des circulations de zéros et de 1 dans des câbles.  Chose symbolique d'abord, puis pur symbole, puis abstraction, puis encore aboutissant au plus abstrait qui soit : au delà des mots, le numéraire, au delà du nom, le nombre, et même seulement, avec le numérique, les chiffres les plus simples, 0 et 1.
La question du symbole, des symboles, de la symbolique en général est complexe, jamais réductible à une définition simple. Disons qu'y est partout présente l'idée générale de double, d'équivalent, de rapport d'analogie, de corrélation… ce qui s'exprime en images, représentations, allégories, mots, récits, mythes, légendes…
Dans le domaine de l'argent, on peut voir
- équivalence chose/chose (monnaie coquillage, or, pierre précieuse) ;
- image/chose (pièce de monnaie, billet) ;
- mot/chose–chiffre/chose (crédit) ;
… Le nombre ou le chiffre (le numéraire) étant présent dans tous ces stades de la magie/argent, mais trouvant son triomphe dans l'équivalence chiffre/chiffre en œuvre par exemple dans la spéculation monétaire.
• Magie pratique : dans l'envoûtement, la poupée vaudou représente une personne et les actions sur la poupée se répercutent sur la personne. Dans le domaine de l'argent, ce serait le stade or. Mais peut-être aussi billets. C'est-à-dire qu'on est dans le domaine de "l'image équivalent la chose". Le symbolisme touche alors l'allégorie. (Le squelette avec la faux pour la mort, la dame avec une épée et une balance pour la justice, Marianne pour la France… Marianne qui fut présente sur les pièces de monnaie et l'est encore sur les timbres-poste. Mais aussi cette idée que prendre une photo de quelqu'un c'est lui prendre son âme, ou le portrait de Dorian Grey…) Dans cette optique aussi, l'action sur la représentation (prière au dieu ou épingles plantées dans la photo) aurait une action sur le véritable sujet, sur la réalité. (Prions-nous Marianne, pour la France ?) Dans l'idée de dématérialisation qui me guide dans cette chronique, je vois que l'argent-chiffre (numérique) a perdu toute représentation et même que déjà, au niveau de l'argent papier, avec l'Euro, il y a de la perte symbolique-allégorique : la pauvreté des images sur les billets (des ponts) a remplacé la richesse historico-culturelle des anciens billets, contrairement aux dollars qui gardent une richesse en symbolique historique et presque religieuse (images symboles maçonniques). Sans omettre la question des qualités décoratives des uns et des autres billets, timbres-poste, chèques…
• Magie verbale : la parole comme acte agissant à distance, le nom comme équivalent à la chose nommé, voire la créant. Dieu crée la lumière en la nommant (« Que la lumière soit »). De plus, le fait de nommer donne prise sur la chose ou l'être nommé. Toujours dans la Genèse biblique, l'homme prend le pouvoir sur les animaux en les nommant. De même la femme n'est pas nommée "Ève" par le dieu ou le rédacteur mais par l'homme, et ce seulement à la sortie du jardin d'Eden. (Entre parenthèses, l'homme lui-même, jusque là désigné comme "un adam", soit un terreux, nom commun, est ensuite nommé "Adam", nom propre, sans que le passage de l'un à l'autre soit souligné dans la rédaction.)
On sait que le discours, politique par exemple, (j'en parlais, d'après Bourdieu, dans les LO 475-6) tente de même une action sur le monde par la puissance (magique) du Verbe. (Et en particulier le discours qui énonce un projet de loi en réaction à un fait divers quelconque. Ce fut remarqué de nombreuses fois dans la présidence de NS : lancer un projet de loi, et hop ! problème résolu ! Pur fonctionnement magique. Fin de la parenthèse. Celui-là, Machin, n'a pas fini d'occuper nos pensées…) (Autre parenthèse : parlant d'une pensée de Bourdieu, Morin emploie l'adjectif "bourdivine" ! J'adore, même si ça fait un peu "bourde divine" !)
Dans ce sens, l'argent fonctionnerait comme magie verbale : l'énoncé de la richesse, des nombres, impose la puissance. (Certains ne disent-ils pas « Je pèse tant de millions » ?) Les mots comme milliard ou million, comme valeur, comme bourse, cotation, les marchés… semblent avoir en eux-mêmes une puissance agissante. Au moins sur les esprits – de ceux qui les profèrent comme de ceux qui les entendent et les subissent, les reçoivent passivement, impuissants.
• Magie numérique. Et au delà du mot, du nom, nous voilà au plus abstrait des équivalents symboliques : le chiffre, le nombre. Dans le domaine de la magie, le nombre est mis en jeu par la numérologie, mais, me semble-t-il, toujours comme "à interpréter" ou "outil d'interprétation" renvoyant à un contenu littéraire. Ainsi la kabbale travaillant numérologiquement les passages les plus obscurs de la Bible pour en tirer à tout prix du sens. (Avec pas mal d'obstination dans l'interprétation, on peut tirer du sens, n'importe quel sens, de n'importe quoi. Donnez un recueil de blagues carambar à un numérologue, il vous en tirera des vérités transcendantes universelles.)
Avec l'argent, le chiffre lui-même, non l'interprétation, serait puissant, agissant (surtout, paradoxalement, quand il comprend beaucoup de zéros derrière le un !) Le chiffre est le maximum de l'abstraction et trouve son maximum d'abstraction dans l'informatique, le numérique, qui ne manipule que des 0 et des 1. Le symbole réduit à sa plus simple expression. L'idée platonicienne pure. Et on parle de matérialisme !
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ZÉRO + ZÉRO = ZÉRO
Je vous parle d'un temps que les moins de 5 000 ans ne peuvent pas connaître.
– 50 000
Les aborigènes d'Australie Warlpiris ne savent pas compter, ignorent même le concept de nombre, sans doute parce qu'ils n'en ont pas besoin, ou n'en ont jamais éprouvé le besoin. Est-ce pour cela que leur civilisation n'a pas bougé en 50.000 ans ?
– 4 000
Les Sumériens ont inventé l'arithmétique, peut-être parce qu'ils vivaient nombreux dans des cités, les premières au monde : la vie urbaine et ses multiples échanges commerciaux entraînent la nécessité de l'argent sous une forme ou une autre ; donc la nécessité de compter ; et la nécessité de garder la mémoire des transactions, donc d'écrire. Il se peut que la première écriture, les premiers caractères inventés aient été les chiffres. L'arithmétique avant la littérature. Et les premiers écrits de simples aide-mémoire.
– 3 000
Les Egyptiens ont inventé le kubit (pas le cubitainer, non !), la normalisation d'une mesure, sorte de mètre-étalon, ceci pour les constructions. Pragmatique.
– 500
Pythagore a l'idée de pair et impair mais pas celle de la fraction, de la virgule.
+ 500
C'est en Inde, que l'on invente les chiffres dits arabes et le ZÉRO. Trouvaille aux conséquences incalculables !
Un zéro, c'est rien, me direz-vous.
Tout seul, certes, mais combiné aux autres chiffres…

 Paru dans Barricade.


Vient de paraître !


samedi 19 mai 2012

Détritus


LO N°481 (19 mai 2012)
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D'abord quelques mots qui prolongent encore les 479 et 479 bis.
D'un côté Mona Chollet (LO 479) soulignait la montée d'un moralisme expiatoire (pour les autres) exprimé par les dirigeants européens suite à la crise financière : appel à la contrition, à l'austérité, à la discipline. Après la dette, la diète !
Dans la LO 479 bis un des lecteur du Monde Diplo que je citais appliquait aussi ce moralisme à la démarche écolo, le jugeant indispensable à la survie de l'espèce.
Dans un article intitulé "La diète et le désir" (dans l'hebdomadaire éphémère "Une semaine avant l'élection"), Philippe Garnier évoque le fait de trier ses déchets comme une pénitence. « Il y a quelque chose de déprimant à trier ses déchets. » Il semble lui aussi voir un moralisme dans la démarche écolo, une austérité imposée. Mais lui pour le déplorer. (Non de manière irresponsable, quand même, plutôt dépressive, comme résignée…) Il exprime à travers ça une voix du "on", l'expression d'un désir frustré sans doute présent en nous tous, qui braille : « Non ! s'il vous plait monsieur le bourreauécolo, laissez-moi encore jouir de mon irresponsabilité, consommer et jeter sans m'en faire… encore un jour, un mois, un an… » ? Il ajoute « Désormais la guerre consiste à regarder ses détritus en face. » Et la guerre, c'est pas marrant.
Mais des fois c'est nécessaire.
La consommation, c'est un peu le stade oral (infantile) de la société. La préoccupation des ordures (et donc le recyclage) serait alors le passage au stade anal (infantile aussi). Du stade oral (consommation) au stade anal (consumation)… succession cohérente, en langage freudien. Mais voilà : la préoccupation du tri et du recyclage n'est déjà plus le stade (infantile) anal, car il ne s'agit pas de l'analité en tant que destruction (et le plaisir qui peut aller avec), ou d'un intérêt infantile porté à ses fesses et à ses fèces comme "production". Il s'agit de s'intéresser à l'ordure, certes, regarder ses détritus en face, oui, mais pour recycler, c'est-à-dire remettre dans le circuit ce qui a été consommé (la part qui n'a pas été consumée). Consommez, consommez, il en restera toujours quelque chose… Et ce quelque chose peut être re-consommé, mérite d'être re-consommé. Rien ne se perd, rien ne se crée. (Il ne s'agit pas de remanger sa merde telle quelle, bien sûr. Les cosmonautes filtrent leur pisse avant d'en re-consommer l'eau sauvée.)
(Aujourd'hui, seulement 11% des deux milliards de tonnes de déchets ménagers solides que l'humanité "produit" chaque année est recyclé dans la production d'énergie ou de chauffage.)
Le stade anal est, comme son nom l'indique, celui de l'analyse. Et donc peut-être que le stade du recyclage est celui de la synthèse, ou re-création, et, partant, un état plus adulte et créatif de la société humaine. Trier et recycler n'est pas un pensum, pas plus que s'instruire à l'école ou faire un potager.
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SERREZ-VOUS LA CEINTUR€ (les uns les autres).
Quand on dit d'un riche qui dépense pour des conneries (yacht, ferrari…) « ses sous, il les a gagnés, il en fait ce qu'il veut » ou « c'est son argent, il en fait ce qu'il veut… »… NON.
Non, parce que
1) L'argent n'est à personne. C'est juste l'invention humaine pratique d'un plus petit commun dénominateur entre des éléments incomparables comme dix kilos de pommes de terre et un cours de maths, un outil symbolique facilitant, accélérant, mutualisant les échanges, jusque là limités au troc d'objets. Ah ! si on comprenait que l'argent n'est rien, que du signe !
2) Ensuite, comment il l'a gagné, son argent, un Bouyghes, ou un Sarko, ou n'importe quel banquier ou trader ? Juste en prélevant au passage (en prédatant) un % sur la circulation du dit argent-symbole, sur les échanges, même pas comme un seigneur féodal prélève sa dîme sur la production agricole de ses serfs, production qui est "quelque chose", du blé, des moutons… mais sur… rien, seulement sur le fait que de l'argent change de mains… et même plutôt sur le fait que des nombres changent de domicile d'un ordinateur à un autre. Et avec ça, il se paye un yacht ou une ferrari…
L'argent n'est plus l'argent, mais "une puissance". Terme que l'on peut garder dans son abstraction ou mythologiser : une Puissance, comme on le dit de Dieu ou du Diable. (Il y aurait, pour aller plus loin, toute une analyse à faire sur l'argent en tant que mythe et magie… J'y viendrai.)
Échappant à tout contrôle, l'argent est comme ces lapins que l'on a lâchés en Australie il y a un siècle ½ : ils étaient prolifiques (comme des lapins) et ils n'avaient pas de prédateurs, ils ont tout envahi et tout ravagé. (24 lapins furent introduits en Australie en 1874. À peine un demi-siècle plus tard, la population s'élevait à 30 millions d'individus et menaçait l'agriculture et l'équilibre écologique local. Après l'introduction de la myxomatose, on en est arrivé, en 1995, à introduire un virus ravageur : Le Rabbit Haemorrhagic Disease Virus (RHDV) pour rééquilibrer leur population. Wikipedia.)
L'argent (non plus or ni papier-monnaie, seulement chiffres) n'a pas de prédateurs, ni de myxomatose ni de virus. Ceux qui s'en emparent ne le détruisent pas, ils contribuent à le faire proliférer sur le dos des producteurs réels (travailleurs, prolétariat. appelez ça comme vous voilez). Et quand un accident conjoncturel "détruit de l'argent", dit-on, rien n'est réellement détruit, puisque rien n'était réel.
Du symbolique, on est passé à l'abstrait. Dématérialisé. Après l'or, l'argent-papier lui-même est apparu comme trop concret, trop lourd, trop réaliste, trop matériel. Même les chèques, les banques voudraient bien s'en passer : trop coûteux ! L'argent, comme un mythe obsolète, comme les 78 T, les vinyles, les livres bientôt, disparaît au bénéfice de nombres computés, des zéro et des un. Partant il ne peut plus y avoir d'avare ni de flambeur, plus de peseur d'or, de cassettes et de liasses grasses… que des cartes à puce et bientôt des puces implantées sous notre peau… Invisibles… (D'où peut-être le succès du poker ou des machines à sous, où l'argent retrouve une théâtralité.)
Faut-il le déplorer…? Dans le principe, peut-être pas… Dans les conséquences de cette disparition, par contre… quand on voit (ou plutôt ne voit pas parce que il n'y a rien à voir) les chiffres s'échanger à la vitesse de la lumière dans les fibres optiques par des costard/cravate greffés sur des écrans… et l'irresponsabilité que ça suppose et que ça induit… Je comparerais cela volontiers au meurtre par arme à feu par rapport au combat à mains nues : c'est tellement facile de presser une détente, à distance… comme de pousser la touche "entrée" de son clavier…
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LES DEUX FACES DU CAPITALISME
(ou : L'actionnaire est plus dangereux que le réactionnaire.)
Le capitalisme classique serait conservateur (la droite paterne austère, moraliste, protestante – on y revient).
Mais le capitalisme moderne (financiarisme, libéralisme économique) est tout sauf conservateur. Ou alors il conserve (ou fait ressurgir) les instincts les plus archaïques : le jouir sans entraves de tout et de tous… "libertarisme" ou "anarchisme de droite". Il promeut un modèle de société cool, séducteur ; il exalte le plaisir immédiat, l'irresponsabilité, l'égocentrisme, un hédonisme de captation sans scrupules, le cynisme. (On parle de "droite décomplexée", ce qui suppose que la droite classique est complexée… que le capitalisme classique est un complexe…)
Le capitalisme libéraliste, loin d'être conservateur, est typiquement destructeur.
Pour lui, tant les conservateurs rigides (loi et ordre, religion, moralisme) que la gauche collectiviste (exigeant de l'individu, au nom de la collectivité, de la retenue dans ses désirs) sont des ennemis, vus tous deux comme "réactionnaires" ou ringards. Le libéralisme, consommateur et consumateur, naît de la pègre, du système maffieux, plutôt que de la "droite conservatrice". Certes, il y prend encore, parce que son système privilégiant les riches a besoin d'un système de sécurité fort qui le protège des pauvres. Il a encore besoin de la droite réac et de l'État, mais il ne les sert pas, il les exploite, les met à son service.
En ce sens, il ne faut pas se tromper de combat : la droite réac, le capitalisme classique, l'État, ce n'est pas le plus grave.
On en vient même à réclamer de l'État pour nous protéger du chaos financiariste, réclamer que l'État reprenne la main, retrouve une puissance protectrice. Et quand on est  une sorte d'anartardé, de libertaire antiautoritaire qui a toujours considéré l'État, avec sa police, sa justice, ses impôts, ses fonctionnaires, comme l'ennemi à abattre… on se sent un peu perdu.
Pourtant…
Par exemple, c'est une vieille manie française de se plaindre et se moquer des fonctionnaires… petit travail tranquille… privilégiés… fainéant… vacances et retraite… salaire garanti… (… tout en aspirant à être fonctionnaire : si on les moque ou si on s'en plaint, c'est qu'on les envie.) Et puis arrive le libéralisme à tout crin et les privatisations qui nous privent des services publics et on crie « Rendez-nous nos fonctionnaires ! » (hôpital, poste, éducation nationale, téléphone, etc.)
Et on a bien raison.
Cesse de courir, camarade, et "regarde tes détritus en face".
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mercredi 2 mai 2012

D'après Giorgio


LO 477 (2 mai 2012)


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ENTRE DEUX CHAISES
Entre deux tours, on voit des gens assis entre deux chaises. Oh ! je ne leur reproche rien : les chaises sont manifestement, l'une comme l'autre, bancales, branlantes, potentiellement brinquebalantes, mal bricolées à grand renfort de clous, sparadrap, agrafes, colle, ficelle. Comment leur faire confiance ?
« Les pouvoirs publics sont en perte de légitimité. Un soupçon réciproque s'est immiscé entre le pouvoir et le citoyen. », dit Giorgio Agamben dans une ITW à Télérama 3243 de mars 2012. Le mot important (si on veut éviter la pensée mono-parano) est réciproque.
(Ce qui suit tient à la fois de son texte et de mes commentaires et prolongements personnels.)
Au cours d'une maladie, la crise est l'instant décisif : on meurt ou on guérit. Mais ici et maintenant, non. La crise dure dure, ce qui veut dire qu'elle est mal nommée. "L'état de crise" est permanent, « c'est la marche même du capitalisme », et plus : c'est la définition même de notre civilisation : la "révolution permanente". Mais Giorgio (je peux t'appeler Giorgio, dis ?) semble très vite oublier ce "réciproque" qu'il a émis, pour tout mettre sur le dos du "pouvoir", selon une vieille habitude antiautoritaire post68tarde qui finit par me fatiguer. Le pouvoir à qui "la crise" permet d'imposer des mesures économiques ou sécuritaires "pires que le fascisme". Houla ! comme vous y allez ! (Est-ce que je ne lis et commente que des philosophes paranos ?)
Mais continuons, car c'est intéressant.
Walter Benjamin disait que le capitalisme est une religion, et la plus féroce des religions, car elle ne connaît pas l'expiation (confession, pardon, expiation, rédemption). Le terme grec pistis employé dans les évangiles chrétiens a été traduit par foi. Or, en grec moderne, pisteos se traduit par… crédit ! La foi est en quelque sorte « le crédit dont nous jouissons auprès de Dieu », et, partant, la dette que nous avons envers lui. (Il nous a créés, et en plus, comme on déconnait, il nous a sacrifié son fils pour nous sauver, renouvelant ainsi la dette envers lui, la prolongeant à l'infini comme un crédit revolving.)
Le dieu actuel est l'argent (qui n'est QUE crédit), la banque est son temple, le Marché son Église œcuménique. Ce que nous vivons, donc, crise de crédit, crise de la dette, individus comme États, est une crise de foi, de confiance, de crédulité (même racine que crédit) : la con-fiance est la foi partagée et réciproque. Réciproque : le peuple (la population) ne croit (croire est aussi de même racine) plus aux pouvoirs publics (y compris l'argent, les banquiers… qui sont des "pouvoirs publics", peut-être même LE pouvoir public) et, réciproquement, les pouvoirs publics ne font plus confiance au peuple, aux gens (les méprisent en passant au dessus de leurs opinions consultées et exprimées : exemples : la constitution européenne refusée par référendum et remplacée  sans coup férir par le traité de Lisbonne, ou les diktats de la commission européenne, de la BCE, etc.) Les gens (nous), quand ils ne sont pas considérés comme des terroristes potentiels, n'ont en fait plus aucune valeur pour "eux" : "eux-le-pouvoir" (ces "eux" qui ne sont pas vraiment "des gens", plutôt des "entités", abstraites ou symboliques, des machines, des systèmes, au même sens que le système solaire ou le système métrique, des structurations mentales et sociales de l'espace et du temps, ou des fantômes… des "dieux" inaccessibles mais dominateurs et agissants.)
(Il est inutile de se demander "qui c'est qu'a commencé ?!", du pouvoir ou des gens, à se défier de l'autre : une fois la boucle enclenchée, l'origine perd son importance. Surtout quand il s'agit d'un mouvement collectif, systémique)
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UN COMMENCEMENT PERMANENT
Giorgio, dans sa réflexion sur la théologie et la persistance souterraine de celle-ci dans l'économie financière, se dit à la recherche de l'arkhê. En grec, encore, l'arkhê est à la fois commencement et commandement. Le chef est le premier. (Là encore, on peut se référer à la Bible qui commence par "Au commencement, Dieu créa… etc." que l'on pourrait écrire "Commencement = Dieu". Et Dieu est dit aussi "le Seigneur". Le Seigneur-chef-Dieu commence en commandant ("Que la lumière soit !", etc.), en ordonnant, ce qui veut dire à la fois donner des ordres et mettre de l'ordre. Il met de l'ordre, en effet, en séparant le haut et le bas, la lumière et l'obscurité, la terre et l'eau, etc., faisant du chaos (désordre) un cosmos (univers ordonné).
Le Commencement commande l'Histoire. L'origine organise. L'ordre ordonne. Le début détermine le but. Ainsi le texte biblique, en instituant un commencement, fait sortir sa société du temps cyclique des primitifs et impose un temps linéaire, orienté, téléologique, avec début et fin, genèse et parousie, but transcendant situé dans l'avenir, toujours plus loin dans l'avenir. (En ce sens, c'est un aparté, une horloge numérique, digitale, qui nous montre un temps qui s'écoule, est plus "judéo-chrétienne" qu'une horloge classique, analogique, où le temps, cyclique, tourne en rond.) Avec notre big-bang, notre "progrès" et nos cataclysmes-catastrophes-apocalypses-armaggedon, nous en sommes encore à ce mode de penser. Tout cela est faux bien sûr (je veux dire un "dieu" qui crée le cosmos et les hommes, un début de l'univers, une fin, etc.) mais c'est incrusté au sein de notre culture/mentalité-collective/civilisation et toujours agissant souterrainement dans notre manière d'être, de penser, de scientifier, un peu comme la problématique infantile actionne l'adulte toute sa vie. On peut appeler ça névrose ou tradition. De même le big-bang (si on admet cette théorie qui n'est peut-être que l'habillage scientifique de notre mode de penser divin bling-bling cité plus haut) sorte de commencement situé dans un passé chronologiquement indéterminable (qu'on l'appelle infini ou courbe asymptotique) agirait toujours dans le présent, comme le fait, sourdement, le dieu-commencement. Du big-bang, resterait une force fossile qui continue à expanser l'univers jusqu'à l'état ultime d'entropie.
Je reviens à l'humain. L'anthropogenèse (ou hominisation) n'en finit pas, non plus. « L'homme est toujours en train de devenir humain, donc aussi de rester inhumain, animal. » (De même, Morin nous dit : « L'hominisation ne supprime pas l'animal en l'homme, elle l'accomplit. » La Méthode). Même si, plus si naïfs, on se passe de l'idée d'un commencement au sens précis du terme, avec lieu, date et signature (créationnisme), si on reste centré sur le présent, le temps courant, le contemporain, on voit que l'hominisation ne cesse de se produire, de même que le soleil ne cesse d'exploser, de rayonner, l'évolution d'évoluer, le chaos de s'organiser, l'énergie de se dégrader… Tout se passe maintenant/toujours. L'origine n'est pas un point situé quelque part dans le passé, dans l'espace-temps, l'origine (l'arkhê, donc) est ici/maintenant, partout/toujours, « un gouffre dans le présent ».
Et donc, en réalité et dans la réalité (c'est-à-dire dans un monde sans dieu), l'homme ne doit rien a personne. Il n'y a ni créateur à qui l'on devrait l'existence, ni "sauveur" à qui l'on devrait le salut. Pas de mission transcendantale à accomplir, pas de dette, sinon envers nos contemporains, envers "la société" : l'individu, oui, œuvre pour les autres en plus de pour soi, il produit du pain ou des chaussures, il a des vocations et des devoirs (ce que l'on doit… toujours la question de la dette), mais ni vocation, devoir, dette métaphysiques. Pas de dette à un dieu, pas de devoir "dans l'absolu". Seulement (et ce n'est pas rien) des dettes-devoirs physiques, vitaux, sociaux, anthropologiques, écologiques. C'est-à-dire envers nos contemporains (au sens large) : parentèle, fratrie, tribu, nation, humanité… et au delà, nos cousins et ancêtres animaux, et, comme on dit, "la planète".
Un homme n'a rien à faire pour mériter son existence, justifier sa présence, sa vie est gratuite, il n'a de compte à rendre à personne au-dessus, à personne de métaphysique, seulement à ses frères humains et autres vivants réels. « L'homme peut tout mais ne doit rien. » Le propre de l'homme est la possibilité de la gratuité, de l'"acte gratuit" : rester désœuvré, baiser, se suicider, écrire un poème dans une langue imaginaire…
La question, le travail de la philosophie, est de se débarrasser de l'éthique du devoir transcendantal, mais de ne pas rester non plus dans la philosophie-poésie gratuite désignée ci-dessus, et donc entrer dans le nécessaire : se concentrer sur une réponse sociale, politique, humaine, proche, horizontale, immanente. Triviale, oui. Réelle.
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Réponse qui serait LE DROIT, le travail de la LOI.
Le droit : à un bout, il y a l'interdit, à l'autre l'obligatoire. (Curieusement, le récompensable n'est pas pris en compte par le droit.) Et entre les deux (l'espace le plus large, du moins dans une société libérale, non fasciste) il y a tout ce que l'on peut faire sans aucune sanction juridique.
Mais à force de lois, de réglementations, cet espace, qui est ou devrait être celui de la politique et du dialogue, se rétrécit. Le droit travaille à normer cet espace (qu'on appelle "la liberté") dans tous ses détails, de plus en plus de détails, comme pour mettre ce territoire en coupe réglée, tout maîtriser, sans marges, sans flou. Et ce au détriment du politique qui en ferait un espace de dialectique. On peut craindre que ce rétrécissement continue. D'une part parce qu'un mouvement enclenché se reboucle en rétroactions positives, augmentatrices, et ainsi ne s'arrête pas avant d'avoir atteint son extrême (et là, un horizon, un seuil : son basculement dans son contraire : le maximum d'ordre basculera dans le chaos, de même que le jour, quand le soleil passe l'horizon, bascule dans la nuit). D'autre part ce rétrécissement continue-continuera ne serait-ce (si l'on peut dire) qu'à cause de l'augmentation de la population terrestre. Plus de monde sur Terre, plus de gens qui se côtoient = plus de frottements, de concurrence pour un même espace, une même richesse, plus de conflits potentiels… et donc besoin de plus de cadres, de lois, de contrôle, d'ordre, de maintien de l'ordre.
Et il faut bien voir que ce mouvement du droit normatif s'accroît de lui-même, n'a pas besoin de volonté (perverse, forcément perverse) pour le décider jour après jour, même s'il est plus confortable de croire à une telle volonté humaine : il y a un méchant, ouf ! quelque part, hors de moi, hors de nous. Si, de nos jours, ce n'est ni dieu ni diable, ce sera l'État, tel homme politique, ou bien "le pouvoir", ou "la finance", ou encore une société secrète (théorie du complot). Ça définit un mal et des méchants, extérieurs à moi, à nous-le-peuple, ça soulage, mais c'est faux parce que simplificateur et extériorisateur. Je ne veux pas dire par là que "nous" serions tous coupables, ce qui serait rester dans un langage moralisateur, mais que nous sommes tous pris dans un système, parties prenantes d'une grosse machine sans tête, où la responsabilité est de plus en plus diluée. (Et j'ajoute que oui, quand même, il y a des méchants, il y a des complots, il y a des ennemis. Mais je reviendrai un de ces jours sur la théorie du complot.) Je veux dire surtout que si nous devons lutter contre quelque chose, ce n'est pas contre untel ou untel, mais contre "la machine" dont nous sommes un rouage comme Charlot dans "Les Temps modernes".
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vendredi 13 mars 2009

L'ARGENT-DETTE 13

LO N° 288 (12/03/09)

(L'ARGENT-DETTE… C'est le printemps : la température est douze mais le chapitre est 13)

« La Satiété est Générale. Pour ne pas dire Totale. » (Pierre Alternet, psychiatre)

LA FEMME EST L'AVENIR DE L'HOMME
Aux USA, le chômage frappe plus les hommes que les femmes. D'où de plus en plus de femmes "soutien de famille".

L'ARTISANAT EST L'AVENIR DE L'HOMME
En Espagne le chômage des jeunes touche surtout, d'une part les non-diplômés, d'autre part les surdiplômés. Ceux qui ont juste un diplôme professionnel, par contre, ça va. (Faites-vous plombier, menuisier, électricien, boulanger…)
Et puis les livres marchent bien, le théâtre, les musées aussi, la culture en général : normal, avec tous ces intellos surdiplômés au chômage.

(De là à imaginer un avenir avec des femmes peu cultivées plombières ou électriciennes au boulot 8 heures par jour et des hommes bac+5 qui restent à bouquiner à la maison, il n'y a qu'un pas — que j'éviterai de franchir : les chiennes de garde veillent.)

LE GROS NAÏF ET LA RÉCESSION MONDIALE
Logiquement, avec l'augmentation de la population, les besoins en tous genres augmentent. Donc il est nécessaire que la production augmente. Donc il doit y avoir du travail pour tout le monde. Logiquement, ça devrait rester équilibré : s'il faut un boulanger pour cent habitants, pour mille habitants, il faudra dix boulangers. C'est logique, non ?
(Faut croire que non.) Et pourtant c'est ce qu'ils appellent "miser sur la croissance", non ?

CONSOMMATION/CONSOLATION ?
En fait, faut pas stimuler la consommation parce qu'on ne consomme que des trucs chinois, donc ça ne fait gagner des sous qu'aux Chinois, et les Chinois on s'en fout.
Mais aussi aux importateurs, me direz-vous, aux intermédiaires, aux distributeurs, aux commerçants, à Total… Ça fait quand même beaucoup de gens. Mais pas beaucoup de producteurs.

ABYSSES
Quand on annonce les pertes abyssinales (sic) de telle banque ou compagnie d'assurance ou constructeur auto, on peut se demander : "pertes" ? Où est passé cet argent "perdu" ? (Fouillons leurs poubelles !) Et bien, nulle part, puisque cet argent n'existait pas. En fait il ne s'agit pas de pertes, mais de non-gains. Argent virtuel, gains que l'on pouvait espérer, voire sur lesquels on comptait, ce qui est plus grave, puisque ces éventuels gains devaient rembourser les dettes précédentes.
Ça fout la trouille quand même : « Sauver AIG équivaut en réalité à sauver ses partenaires commerciaux, lesquels constituent l'ensemble du système bancaire occidental. » (Le NY Times, cité dans Courrier International)
Pour AIG, en gros, le truc, c'est que cet assureur, sous la direction de son parrain Joe Cassano (ça ne s'invente pas !) assurait les banques sur les "produits dérivés", dont les sinistres subprimes. Le système étant fondé sur le credo que l'immobilier, ça monte toujours, ils n'avaient rien provisionné.

En fait tout ça fonctionne exactement comme la pyramide de Ponzi, et se casse la gueule de la même manière, quand, pour une raison ou pour une autre, "ça s'arrête"… Alors Madoff, escroc ? Non, financier "normal" méritant 150 années normales de prison normale.

PRÉVISIONS DE SORTIE DE CRISE
Ils essayent tous, mais en fait personne ne sait. Pas mal disent fin 2009. Pourquoi ? On sait pas trop, mais il y a quelques arguments : les chutes, passé un moment, ça se calme, les plans de relance, ça finit par faire de l'effet (de serre, aussi), le pétrole a beaucoup baissé……… Mais ces prévisions reposent toujours sur l'hypothèse que de nouveaux problèmes ne nous tomberont pas sur la tête entre-temps. Or…………………
Et puis d'autres prévoient plutôt la grande bistouille, pour fin 2009…
http://www.leap2020.eu/GEAB-N-32-est-disponible!-4-trimestre-2009-Debut-de-la-phase-5-de-la-crise-systemique-globale-la-phase-de-dislocation_a2796.html

Eventuelles solutions, replâtrages et autres utopies salvatrices.

GRANDS TRAVAUX TYPE NEW DEAL ? (Ou pelle et pioche – ou faucille et marteau…)
Les Américains ont toujours eu une mentalité de créateurs, d'initiateurs, de pionniers, mais ensuite ils oublient l'entretien, la maintenance. Si bien qu'on dit parfois qu'ils sont passés directement de la barbarie à la décadence sans passer par la civilisation. Il se pourrait bien qu'ils doivent sortir de cette dynamique conquérante (la croissance, le développement) pour entrer dans l'ère de la maintenance, c'est-à-dire la civilisation — durable. Si le terme "décroissance" en défrise beaucoup, tout autant que le terme "développement durable" en défrise d'autres, peut-être pourrait-on essayer de promouvoir l'idée de "civilisation durable".
Il semble qu'Obama, justement, consacre son plan de relance plus à des réfections de routes, rénovations d'écoles délabrées, remplacement de canalisations vétustes, des choses dont les gens ont vraiment besoin, plutôt qu'à des grands projets spectaculaires type Golden Gate. (L'artisanat est l'avenir de l'homme.)

MAIS OBAMA A DES ENNEMIS
OU : MAIS LA CIVILISATION A DES ENNEMIS

« La nature autorégulatrice des marchés finira par s'imposer. […] la politique du gouvernement fédéral assombrit les perspectives de l'économie, faute de prévoir les mesures d'incitation requises pour stimuler les investissements productifs. L'intervention musclée de l'État dans la gestion des entreprises, du secteur bancaire à l'industrie automobile, retardera elle aussi la reprise. Et la volonté malencontreuse d'aider les propriétaires en difficulté, en permettant aux tribunaux de modifier les conditions de leurs emprunts hypothécaires, conduira les banques à limiter leurs prêts, ce qui empêchera le secteur immobilier de contribuer à la reprise… » (William Pool, membre du Cato (think tank libertarien = libéral radical) (NY Times, cité par Courrier International)
Ils ne lâchent pas leur os !!!



DÉSINTÉGRATION
« … la crise et les soulèvements qu'elle pourrait entraîner dans certains pays, ce qui risquerait d'avoir un impact sur la politique étrangère américaine. Si Washington perd le contrôle de cette crise, d'autres pays pourraient faire des États-Unis un bouc émissaire, ce qui entraînerait une poussée de protectionnisme et, à terme, une désintégration du système économique mondial. » (Newsweek, cité par Courrier International)
Mais qui veut la désintégration du système économique mondial…?

EXPULSIONS
Suite à la crise des subprimes, beaucoup d'Américains se retrouvent dépossédés de leur maison et mis à la rue. Pourtant, une mécanique simple pourrait éviter ça, avec quelques contraintes envers les banques et organismes prêteurs immobiliers : l'acheteur ne peut plus payer son crédit hypothécaire, OK, la banque devient propriétaire de la maison, ce qui solde la dette de l'acheteur, mais elle n'a pas le droit de le mettre dehors, elle est tenue de le garder comme locataire. Il reste chez lui et paye un loyer — plafonné et stabilisé par la loi. (Il me semble avoir vu que ça se faisait en GB…)

MAIS… plafonner…?
— Manquerait plus qu'on parle de blocage des prix, tiens !
— Oui… On commencerait par les loyers, et puis, dans la mesure où le rôle d'un État c'est de s'assurer que toute sa population a à manger, ça continuerait par "la baguette" et dans la foulée tout ce qui se mange… tout l'agroalimentaire, donc, depuis le paysan jusqu'aux épiceries de villages… Tout ça : nationalisé une bonne fois pour toutes… Ce qui induirait très certainement la guerre ouverte entre les États et les multinationales agroalimentaires et leurs circuits de distribution : les supermarchés…
— C'est ça que vous voulez ?! La guerre ?!!!

UN PLAN DE RIGUEUR ? (Gros mot ! Tabou !)
… Peut-être, mais en 2011, pas avant. En attendant, remplissez votre cave de farine, huile, pâtes, riz… Ah bon ? La cave est déjà pleine ? La baignoire ? Déjà pleine ! Sous le lit…?
Va falloir bouffer tout ça avant que ça se gâte, alors ! Vivement une bonne crise pétrolière !

jeudi 19 février 2009

VENDREDI 13 OU ST VALENTIN ?

LO N° 280 (18/02/09)

L'ARGENT-DETTE # 12

PAUVRES ?
Déjà depuis un moment, on ne parlait plus de pauvres, on disait : "(les Français - ou - les catégories) les plus défavorisés", ou "les plus modestes". Maintenant, mieux : "la partie inférieure de la classe moyenne."

(100.000 SDF)

FAUT-IL RELANCER LA CONSOMMATION ?
Bien sûr que non. Il faut tout faire pour faire baisser la consommation.

« Consommer = acheter des choses dont on n'a pas besoin avec l'argent qu'on n'a pas. » (Christophe Alévèque. Siné Hebdo # 24)

PIÈGE
Les Français sont-ils plus conscients et/ou plus raisonnables et/ou plus rapides à comprendre que leurs banquiers et leurs chefs d'État ? Parce qu'il paraît, d'après un chef banquier, que c'est bon, les banques, perfusées par l'État, sont prêtes à prêter plein de sous… mais que c'est la demande qui manque. Les Français hésiteraient à emprunter — pour achat immobilier, principalement, et automobile.

DÉTEMPORALISATION
Comme on parle de délocalisation pour la fuite des entreprises à l'étranger, on pourrait parler de détemporalisation pour la dette. La dette est une fuite de l'argent vers le futur, autrement dit l'évacuation du problème "en avoir ou pas" vers un ailleurs temporel indécis.

S'il n'existe pas d'argent (que de la dette), il n'y a pas d'argent "détruit" ou "perdu", dans la crise, seulement de la dette annulée.
Faire de nouvelles dettes est la chose la plus facile du monde : nos gouvernements s'y emploient joyeusement à coups de plans de relance(s) (de godasses ?). L'endettement des États en croît d'autant ? Quelle importance ? Cet argent (fictif) n'est pas "l'argent du contribuable", comme on nous le blatère sans cesse. Cet argent n'existe pas : c'est de la dette, il ne peut donc pas se perdre. L'État ne pourra jamais le rembourser ? Mais à qui le rembourserait-il ? Et pourquoi ? Nous "laissons à nos enfants", comme on dit, une dette énorme (c'est-à-dire, en fait, plein de fric) qu'ils ne pourront jamais rembourser, qui se détruira dans une future crise, ou qu'ils "rembourseront" en continuant à "emprunter", c'est-à-dire à créer de l'argent-dette. Et ce ad infinitum.
Alors où est le problème ? *
(Et puis, entre nous, "nos enfants" auront bien d'autres soucis que des hypothèques et des intérêts : carence d'énergie, carence de matières premières, famines, soifs, fonte des pôles, montées des eaux (hélas salées), réfugiés climatiques, tornades, guerre du pétrole, de l'eau, de l'espace peuplable… surpopulation, surpollution………)
(* Le problème est dans le terme : "ad infinitum".)

DÉMISSION, RÉCESSION, DÉPRESSION
Le ministre des finances japonais donne sa démission. Pas étonnant. Et ce n'est pas seulement la question de son état d'anti-dopage inopiné face aux caméras de la télé lors du G 7 (en bref, bourré, il roupillait grave puis bafouillait). En fait, la question est : Pourquoi TOUS les ministres des finances de TOUS les pays ne donnent-ils pas leur démission ?
Qu'ils avouent donc tous, et avec eux les déconomistes,
- leur incompréhension
- leur incompétence
- leur impuissance.
Ils ne savent pas quoi faire pour surmonter "la crise" ? Mais c'est que personne ne sait quoi faire. Et personne n'est capable de nous dire comment s'en tirer, ou simplement comment gérer ça. Même le pharmacien (ou la pharmacy spam en ligne) et ses happy pills… Pas d'espoir et personne pour en donner, à part quelques philosophes vite qualifiés d'utopistes.
Il n'y a pas de messie, pas de sauveur, ni sar ni kozy, ni baraco ni bama…
Il n'y a que des pompiers qui tentent de pomper dans la cave inondée l'eau pour éteindre l'incendie du grenier. (Je suis assez content de mon image, moi…)
Il y a quelques plombiers (polonais ?) qui tentent de colmater les fuites, quelques vitriers qui remplacent quelques vitres, ou quelques couvreurs qui remettent quelques tuiles envolées. À moins que ce ne soient les plombiers qui se chargent des vitres, les vitriers des tuiles et les couvreurs des vitres… ce qui n'a rien d'invraisemblable.
… Et pas mal de sémanticiens qui essaient en vain d'éviter les mots qui fâchent, ou de les traduire en langage courant (c'est-à-dire en langage)… ou d'en changer le sens.
« Ceci n'est pas une récession » — et ma sœur n'est pas masseuse.

En fait, non, ce n'est pas une récession (conjoncturelle), c'est une dépression (structurelle), ce qui est beaucoup plus grave, plus long, voire définitif : ça ne guérit pas. « On ne guérit pas du mirage croissanciste à coup de récession. » (Paul Aries).
"Conjoncturel", ça voudrait dire que ça ne va pas durer. Face à (par exemple) une dégringolade boursière, les zéconos adorent dire que c'est conjoncturel. "Structurel", par contre, ça signifie que "ça ne va pas s'arranger". Ex : la crise financière, économique, sociale, et tout ce que vous voudrez — et la crise climatique y afférant. (Dans quel ordre s'emboîtent ces poupées russes ? Laquelle est la grosse qui les contient toutes ?). C'est pour longtemps, c'est pour toujours.
La récession, c'est juste un arrêt momentané, comme une grippe. Ou ça sert de purge. On se soigne et c'est reparti pour un tour. On n'a rien appris. (Ça, ça reste à voir… Les maladies sont faites pour nous guérir… mais ça ne marche pas à tous les coups, c'est vrai.)

MOUVEMENT PERPÉTUEL ?
Mais ça repart pire : en vélo, si on s'arrête de rouler, on tombe. Le capitalisme de croissance, s'il arrête de pédaler (dans la smoule ?) choit, tombe, s'effondre.
Ailleurs, avant, les sociétés traditionnelles ou "primitives" (non croissantes) se contentaient de renouveler cycliquement le capital initial. On pourrait appeler ça une stabilité ondulante : équilibre perdu / récupéré / reperdu / re-récupéré, etc, un renouvellement cyclique (quasi) à l'identique, un recyclage. À court, moyen ou long terme, on retombe sur ses pieds.
Tandis que la société capitaliste (d'origine monothéiste judéo-chrétienne) est téléologique, c'est-à-dire qu'elle ne fonctionne pas par cycle, qu'elle refuse la stabilité (considérée comme stagnation) : elle va de l'avant, toujours de l'avant, dans un élan infini vers l'avenir lui-même infini, le nez dans le guidon, dans une fabrication incessante d'avenir. (Ad infinitum)

"Toujours plus, toujours plus loin, toujours mieux !" — Fantasme infantile de mouvement perpétuel.

Mais pendant ce temps, la Terre est finie (je veux dire entièrement occupée par l'homme) : il n'y a plus de "toujours plus loin"… ses ressources s'épuisent : il n'y a plus de "toujours plus"… partant, il n'y a plus de "toujours mieux" possible. (En tout cas tel que notre société entend le mot "mieux").

(Il est à noter que le Shark est le premier président élu dans ce monde nouveau — c'est con pour lui.)

Ce problème systémique structurel, — historique et planétaire, absolument inédit — le citoyen lambda ("on") ne sait sans doute pas le définir et l'exprimer, mais il le sent — malaise, soucis, angoisse du futur — et son moral continue à baisser, et sa confiance en les responsables continue de s'effondrer. Toujours confusément, "on" sent bien que les responsables (ceux qui sont censés donner des réponses) n'y peuvent rien, sont, autant que "on", dépassés par les évènements… d'où supplément de non espoir et transformation des responsables positifs (ou censés positifs) en responsables négatifs — bientôt boucs émissaires.

LES FRANCAIS
Les Français seraient rêveurs et immobilistes, paraît-il ? Mais c'est juste qu'on sait que demain ne sera pas comme aujourd'hui, alors on freine des quatre fers tout en attendant un changement. Mais quel changement ? Un miracle ?
On veut que ça change, oui… ou on veut bien que ça change, mais comment, dans quel sens ? On voudrait savoir, pour pouvoir peut-être avoir le temps de s'adapter. Mais voilà, on se retrouve aussi perdus que les dirigeants, à piloter à vue et à prendre sur le coin de la figure des changements dont on ne perçoit pas la finalité (là je parle en particulier des actions-agitations du Shark), changements pour le changement, bruit, tours de manège et agitation du rat dans sa cage. On nous demande des efforts. Nous demandons une nouvelle manière de politiquer. On est prêt à négocier. L'action, oui, mais pas sans la transaction. Et en fait on voit plus de transe que d'action (réelle).

Entrer dans la réalité, dissiper le leurre, l'illusion : on voudrait que les politiques arrêtent avec « On colmate les brèches de la coque et ça va repartir comme un seul homme dans la même direction ! » : on n'y croit plus. Pas non plus « Sauve qui peut nous coulons, tous aux canots, mais merde y a pas de canots ». Mais qu'ils osent dire : « La croissance est derrière, elle ne reviendra pas, ni l'an prochain, ni en 2012, le développement, c'est fini ! » Et puis « Il y a un nouveau modèle de société à monter ! »… et c'est peut-être bien ça qui nous redonnerait la pêche !

Est-ce que ça va péter ? Sans doute pas, car on a conscience qu'il faut que ça change, d'accord, mais le grand soir, ça fout la trouille. Et la trouille, ça fait peur.

Alors on reste dans une ébullition cahotante et chaotique, on reste dans le conjoncturel, on frémit à chaque cahot de la route, à chaque virage trop sec, on débat dans des hauts et des bas.

ON PERD ÉNORMÉMENT DE TEMPS !

(Cela dit, en mai 67, il y a eu de graves émeutes à la Guadeloupe… et, un an après………)

lundi 15 décembre 2008

MALADIES D'ARGENT

LO N° 266 (15/12/08)
L'ARGENT-DETTE / 10

(Pas mal de ce qui suit est à nouveau inspiré du Philo Mag N°23, oct 2008 — numéro sous-titré pertinemment "L'argent, totem ou tabou ?")

QUATRE PATHOLOGIES CLASSIQUES LIÉES À L'ARGENT
Êtes-vous avare, prodigue, cynique, ascète ?
« Il faut savoir le prix de l'argent : les prodigues ne le savent pas, et les avares encore moins. » (Montesquieu)

L'AVARE, donc, est celui qui garde, celui qui préfère l'argent aux richesses, justement parce que l'argent est "vide", "gros de tous les possibles", et donc jamais décevant, contrairement aux richesses concrètes. L'argent, en principe, n'est qu'un moyen… il en fait une fin en soi.
« L'illusion des avares est de prendre l'or et l'argent pour des biens, au lieu que ce ne sont que des moyens pour en avoir. » (Pierre d'Ailly)
L'avare est un peu comme l'amoureux transi qui ne se déclarera jamais, parce qu'il peut toujours rêver la réciproque, alors que s'il se déclare et que la réponse est non, tout son fantasme s'écroulera. Evidemment, du coup, l'un comme l'autre restent "transis", paralysés, prisonniers de leur désir inassouvi. Le passage à l'acte les délivrerait, même en négatif, même s'il y a déception, ils recouvreraient leur liberté.
Rétention : Freud avait décelé cet aspect anal. L'avare, constipé de nature, garde plus qu'il ne donne. Enfant, il refusait à sa mère le cadeau de son caca. Ce qui n'exclut pas la jouissance (perverse). (Les rapports symboliques entre l'or et la matière fécale sont très profonds, ils sont au cœur de la démarche alchimique.)
On peut parler aussi d'une forme de fétichisme, aussi bien au sens amoureux que mystique : l'avare est amoureux de sa cassette, adore son or, son argent-dieu. Plus abstraitement il adore avoir : la possession en elle-même, le fait de posséder. En ce sens, il n'est pas un "matérialiste".

(Affiche pour le Nouveau Théâtre
Montpellier 1988)

« Collectionner, collectionner ! je veux bien. Mais collectionner quoi ? Vous connaissez Georges ? Il collectionne les billets de cinq cents francs. Je trouve ça idiot.
— Ça, je lui ai dit. Voilà une collection qui lui coûte les yeux de la tête, n'est-ce pas…
— Et puis c'est idiot. Je l'ai vue, sa collection de billets de cinq cents francs : ils sont tous pareils. Il en a plein une grosse malle, je vous demande un peu ! Où est l'intérêt ?
— C'est ce que je lui ai dit : moi, je n'appelle pas ça une collection, j'appelle ça un tas.
— Et puis il est tout seul, alors, il ne peut même pas échanger.
— C'est surtout qu'il ne veut pas échanger. Moi, un jour, j'avais un billet de cent francs en double ; je lui dis, Georges, tu as sûrement des billets de cinq cents en double, si ça peut t'amuser, on va faire un échange. Il n'a pas voulu. Non, il n'y a que les billets de cinq cents qui l'intéressent.
— C'est une maniaque. (Etc.) » (Roland Dubillard, "Les nouveaux diablogues". Folio)


Enfin, ne pas confondre l'avare avec l'économe qui va de l'anxieux (peur de manquer) au gestionnaire raisonnable qui fait des projets, travaille à assurer l'avenir.

LE PRODIGUE, lui, au contraire, dépense. On pourrait dire que l'avare a l'argent introverti, le prodigue l'argent extraverti.
« L'argent ne se souvient de rien. Il faut le prendre quand on peut, et le jeter par les fenêtres. Ce qui est salissant, c'est de le garder ses poches, il finit toujours par sentir mauvais. » (Marcel Aymé)
Le prodigue, une sorte de libertaire, exerce sans entrave sa liberté de dépenser, gaspiller, donner, même. Ce faisant il montre et exerce sa puissance. Celui qui utilise sainement l'argent, comme un outil normal, fait de même, certes, mais là, chez l'enfant prodigue, c'est une puissance "gratuite", vaine, sans but et sans fin : jouissance immédiate et continue qui constituerait pour lui la preuve de sa liberté. En fait il est esclave de l'exercice de cette liberté. Il se dépense lui-même, se consomme, se consume. L'argent "lui brûle les mains…", c'est tout. Sa "toute puissance infantile" ne sert qu'elle-même.
« L'argent est un bon serviteur et un mauvais maître. » (Alexandre Dumas fils)
Pour l'accro du shopping, l'objet acquis par l'achat n'a pas d'importance en soi, c'est un prétexte, il sera rangé dans un placard et oublié. En ce sens, le prodigue est comme l'avare, puisque l'acquis concret ne l'intéresse pas en lui-même. Seul compte le geste de dépense, l'acte. Là encore, l'argent devient une fin en soi. Là où l'avare est dans un fétichisme passif, contemplatif, pourrait-on dire, le prodigue est plutôt dans un fétichisme actif, une magie opératoire : l'argent est gri-gri, philtre, poupée vaudou. Pour lui aussi, la soif est inextinguible, l'acte de dépense ne comble jamais le désir, surtout que celui-ci s'exerce dans le superflu, au delà des besoins vitaux, donc dans un domaine infini.
Sur un plan psychopathologique l'acheteur compulsif apparaît comme s'évertuant de compenser une frustration infantile par la jouissance de l'achat… cet instant de frisson. Mais la satisfaction sera courte. Après l'euphorie, l'abattement... Au fond, il n'aime pas l'argent, il n'aime pas les objets, il n'aime pas la possession, il aime seulement la dépense, avec ce que ça a de destructeur, gaspilleur (s'il aime l'argent c'est pour le détruire) et autodestructeur. Le joueur suicidaire en est sans doute un des extrêmes. En ce sens, il n'est pas plus matérialiste que l'avare. Cette orgie destructrice permanente est typique de la pathologie sociale actuelle : la société libérale pousse à cette jouissance consommatrice sans entraves, au grand dam de la survie de la planète (dont nous).
« Il faut choisir dans la vie entre gagner de l'argent et le dépenser : on n'a pas le temps de faire les deux. » (Edouard Bourdet) (Je sais pas qui c'est, mais j'ai un dictionnaire des citations.)
Sans doute ne faut-il pas le confondre avec le simple généreux, être extraverti, expansif, et pour cela sympathique… Il pratique le jeu, la fête, la dépense inutile, mais socialement positive. J'en reparlerai sans doute à propos du don, si vous êtes pas tous partis en courant avant.

LE CYNIQUE
Philosophe de l'amoralité, il pense que tout se monnaye, que rien n'a d'autre valeur que numéraire, qu'il n'y a pas de honte à aimer l'argent. Décomplexé, comme on dit à l'UMP. Il expose sans honte l'idée de l'argent comme seul maître du monde, fait bling-bling avec sa gourmette et sa rolexe… Comportement de "nouveau riche"… — Et les pauvres…? (anciens et nouveaux) — Ils n'ont qu'à en faire autant. Le fait que tout puisse avoir un prix sur le marché le conforte dans l'idée que tout se vaut, qu'il n'y a pas de différence de nature entre les choses, seulement des différences de prix.
On a du mal à voir la relation de ce cynique moderne avec le père philosophe des cyniques, Diogène, le "chien céleste" ayant pour niche un tonneau, vivant de mendicité après avoir été faux-monnayeur, n'ayant pour bien que sa besace et ne se gênant pas pour se branler en public – grand bien lui fasse.
Wikipedia. « Diogène : C’est en partie à cause de leurs traits scandaleux que les écrits de Diogène tombèrent dans l’oubli quasi total. En effet la politeia (la République) écrite par Diogène, reprise et appuyée plus tard par la politeia de Zénon (un stoïcien), s’attaquait à de nombreuses valeurs du monde grec, en admettant entre autres l’anthropophagie, la liberté sexuelle totale, l’indifférence à la sépulture, l’égalité entre hommes et femmes, la négation du sacré, la remise en cause de la cité et de ses lois, la suppression des armes et de la monnaie. Par ailleurs Diogène considérait l'amour comme étant absurde : on ne devait s'attacher à personne. Certains stoïciens, pourtant proches du courant cynique de Diogène, semblent avoir préféré dissimuler et oublier cet héritage jugé embarrassant. »
De ce j'm'enfoutisme de la pauvreté heureuse, clochard jouissant du rien, nihiliste frivole et plutôt sympathique, comment passe-t-on au cynique moderne, méprisant – nihiliste aussi, sans doute, mais destructeur et autodestructeur ?
Wikipédia. « Cynisme : Par une étrange dérivation du terme, on parle de nos jours de cynisme pour désigner un mode de pensée qui diffère tellement des normes établies (en particulier dans le domaine de la morale) qu'il en devient choquant. On peut attacher à ce cynisme une sorte d'humour noir (parfois involontaire), mordant et ironique, souvent employé pour manifester une rébellion face à un monde incompréhensible. Oscar Wilde définit ainsi le cynique : « Un homme qui sait le prix de chaque chose et la valeur de rien. »
Au-delà de cette indifférence à la morale et aux convenances, le cynique moderne n'a plus grand-chose à voir avec les philosophes antiques. »

Merci Wikipédia, ça confirme mon impression !
Autodestructeur, oui : le danger de finir blasé le guette. Si tout se vaut, rien ne vaut. Il lui faudra de plus en plus recourir à des excitants pour retrouver un goût à la vie. Drogue, sexualité déviante, sadisme ou masochisme, sports extrêmes, mise en danger, jeux d'argent… et trading. La Bourse ou la vie ? Le spéculateur boursier, fasciné par le jeu fluctuant de la Bourse, là où les valeurs dématérialisées n'ont plus de support concret, est le type même du cynique moderne. (Le publicitaire n'est pas mal non plus).
(Quitte à me répéter, je n'emploierai pas non plus le terme matérialiste à son sujet.)

L'ASCÈTE
« L'ascèse,— une dépravation sublime. » (Cioran)
L'ascétisme serait-il aussi une pathologie de l'argent ? Miséreux volontaire, haïssant le matérialisme, il vit pour un idéal spirituel, nirvana, bonheur, sagesse. Il craint l'argent tentateur qui pourrait si facilement le détourner de son idéal en lui procurant les objets de ses désirs, alors que la voie de sa sagesse est l'abolition du désir. Là où il est malsain, c'est sans doute quand il n'a pas totalement réglé son problème avec l'argent ou avec la possession. Tant qu'il lutte, tant qu'il est crispé sur une volonté exacerbée, obsessionnelle, de se tenir loin de l'argent, il souffre et fait souffrir autour de lui. Finalement, il ne pense qu'à ça — en négatif. Un peu comme le végétalien pur et dur pense et parle bouffe à longueur de temps. Obsédé, drogué du non-argent comme les précédents sont drogués de l'argent.
Fanatique, il ne se confond pas avec le pauvre volontaire qui préfère le temps libre aux possessions, le décroissant qui trouve son confort dans une frugalité raisonnée, et ce pour des raisons très concrètes de santé personnelle et de santé écologique du monde. C'est sans doute lui le vrai matérialiste, au sens positif du terme.

(à suivre)