samedi 19 juillet 2014

L'AUTOFICTION ou autonarration


D'abord, il y eut le journal intime. On le garde planqué dans un tiroir, son éventuelle publication (pour les écrivains professionnels) est laissée au choix et à la charge des héritiers "ayant droit". Comme la correspondance.
Puis il y eut l'autobiographie. L'autobiographie est une recherche de vérité, une enquête en principe sincère sur soi-même, sa vie, son œuvre, comparable à l'Histoire. Psychologiquement, la démarche est fondée sur l'idée d'un vrai moi, solide, authentique, réel. C'est un peu un confessionnal public, honteux ou exhibitionniste : on y dévoile ce que la bienséance obligeait à cacher. Ce qui veut dire qu'on écrit ça souvent dans son grand âge, pour s'en débarrasser, et quand on n'a plus d'enjeu commercial à préserver, ni de honte. Une autobiographie est même souvent destinée à paraitre posthume, donc, là encore, aux bons soins des ayants droits (héritage patate chaude, parfois…).
Vint enfin, très mode, l'autofiction, une démarche littéraire un peu différente. Une invention postmoderne liée à un moi flou, fluctuant, incertain, et qu'il faut donc construire, là maintenant, dans le présent. Une autocréation ou re-création. Comme "il n'y a plus de société", déconstruite qu'elle est, comme il n'y a plus de lien social bien établi, chacun doit produire son propre récit de vie, se le fabriquer. Et pas dans son coin : en public.
À l'opposé du journal intime, caché, secret, ce sera donc une sorte de journal "extime". Un blog ou un "roman". À l'opposé de l'autobiographie, il ne s'agit plus de se raconter mais de s'inventer ou se réinventer. Affabuler, peut-être, mais le plus vrai possible. Mythomanie, mais crédible. Nous voici donc devant l'oxymore d'une "réalité inventée", un "réel imaginaire".
A partir du moment où je comprend que mon identité est "une histoire", au sens objectif (succession de faits réels, "destin") mais aussi au sens "d'une histoire que je me raconte" (récit, narration intérieure, dans le flux de conscience), pourquoi ne pas en faire "une histoire que je raconte au monde" – et en toute liberté (comme un roman, comme une fiction). Il s'agit d'interpréter, tant au sens d'extrapoler un sens à partir d'un donné qu'au sens de "faire l'acteur". Le comédien comme le musicien n'exécutent pas une œuvre, une partition donnée, ils l'interprètent, en y appliquant leur propre énergie et imagination. (Sinon, à quoi bon ?)
Appelons ça un JEU ; jeu avec la réalité, comparable à l'uchronie, où "on refait le match" de l'Histoire. Là, on se refait sa vie, sans doute parce que le réellement vécu ou à vivre nous semble trop nul. Au lieu de vivre, on invente son récit de vie, on se fabrique une identité et une histoire, fictionnelles, et c'est fun, surement Face à la banalité du quotidien, on fabrique une ordalie : on n'a pas tous la "chance" de vivre une grande aventure, guerre, meurtre, maladie, exploit sportif ou médiatique, ou simplement enfance très malheureuse. Ce besoin de plus grand que soi est sans doute une forme de romantisme : se faire son propre héros – ça nous fait exister. On peut rêver sa vie, un peu vraie, un peu autre… Plus belle la vie, ou plus moche… mais en tout cas plus spectaculaire, plus intéressante, comme scénarisée par Hollywood. "Ma vie est un roman"…
À mi-chemin entre le "pour vivre heureux vivons caché" et l'exhibitionnisme, l'autofiction représenterait une troisième voie, connexe avec ces avatars qu'on se fabrique pour une vie rêvée dans "Second Life" (ou sur la planète Pandora…) ou pour son "profil" Facebook, à coup de pseudonymes, de selfies et d'images "empruntées". On peut voir aussi les télé-réalités comme de l'autofiction de groupe où chacun joue à être lui-même (vaguement scénarisé par "la prod", quand même).
Peut-être peut-on y voir, dans le meilleur des cas, une démarche de résistance à ce monde où l'individu est épié, sondé, contrôlé, marchandisé, instrumentalisé… mondialisé. Traqué par l'invasion de la pub, de la télé-surveillance, du fichage, réifié, devenu objet. Se cacher devient impossible, alors il surenchérit, l'individu qui se veut individu, il en rajoute dans la surexposition – mais en fake. Vous croyez l'avoir cerné, il montre autre chose, il sème le doute, il ment aux sondages et aux micro-trottoirs, il ment à la machine sociale et à la foule, il désinforme. Il se dissimule en s'exposant. Ou l'inverse. Une forme inédite de pudeur au sein de l'impudeur – ou l'inverse.
… Subversif ?
… Ou confirmant la déréliction de sa personnalité et de la société…?
… Dans le pire des cas, une escroquerie.
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— Il faudrait donner des exemples de romans typiquement autofictionnels, quand même.
— Mais je n'en ai lu aucun.
— Tu parles de trucs que tu ne connais pas, quoi…
— Exact. 


1 commentaire:

wens a dit…

J'aime beaucoup ton allez gorille "La nouvelle vague".
Marcel Proust, il faisait déjà de l'auto-fiction, rien de neuf, seuls les outils changent. Et Victor Hugo, il est tout entier dans "Les misérables" ( de lapin ) !
J'ai lu quelques romans "auto-frictionnés", quand tu n'as pas les clés, c'est juste une histoire, ( parfois assez chiante ), je crois que c'est un moyen pour l'auteur de s'appuyer sur quelque chose qu'il connaît, un peu comme les anciens flics qui écrivent des polars. En BD, David B. par exemple, qui a commencé par raconter son enfance avec un frère épileptique, c'est quelqu'un qui a beaucoup d'imagination, comme on a pu le voir ensuite. Et Johan Sfar, qui est toujours dans la fiction, ( l'affliction ?), ne fait en réalité que parler de lui à travers ses histoires, ( la mort de sa mère en filigrane partout )
Pour "l'exhibitionnisme" ( c'est montrer qu'on est pro-israélien ? ), je crois surtout qu'on fait des choses, on fabrique des trucs plus ou moins intimes et après se pose la question de les faire exister ou pas dans le monde extérieur à soi. C'est selon sa nature. J'aime les artistes "art brut" parce que ce sont des gens qui ne se sont pas posé ces questions de l'existence de leurs œuvres hors d'eux mêmes.

Ce coup ci, pour prouver que je ne suis pas un robot il faut écrire : Nismes onbeau
Etonnant, non ?