samedi 12 juillet 2014

LOST IN TRANSMISSION


Attention. Quand tu fais une photo de toi, tu fais de toi une photo.
Alexandre Lacroix : « Nous adressons des photos, des vidéos, des tweets qui parlent de nous-mêmes à des gens trop occupés à en émettre eux-mêmes pour les recevoir. » D'où un « épuisement progressif de la reconnaissance. » Le système multimédia est victime de son succès. Nous voilà des millions à clamer, chacun dans notre coin : « Je suis là, je suis là ! », pour des sourds, occupés à en faire autant.
Gamins, on disait « Moi, j'suis moi et toi t'es toi ! »
— Tais-toi, autre, laisse-MOI parler !
Il n'y a pas d'identité dans la solitude. Déjà, il me faut un de ces doubles fantomatiques qui attestent de ma réalité : l'ombre, le reflet, l'écho. Et puis, il me faut un autre pour me confirmer dans mon existence, pour me comparer, pour m'identifier comme étant MOI, c'est-à-dire "l'autre de l'autre". Et donc il faudrait le laisser parler, l'autre, le recevoir… Dialogue continu. (Je disais plus haut "Ce sont les sens qui me fondent et me font", il suffirait d'une faute de frappe pour dire "Ce sont les gens qui me fondent et me font.") Mais…
Raphaël Enthoven : « C'est quand l'identité sociale se lézarde que l'identité personnelle se défait, et non l'inverse. C'est quand les autres cessent de me reconnaitre que je ne sais plus qui je suis. L'identité, c'est le qu'en dira-t-on. »
… Mais ces floutages, à la télé, pour respecter l'anonymat des anonymes et leur "droit à l'image" ou à la non-image …?
… Mais ces femmes emburquées…?
… Mais, à côté, ces gens, garçons et filles, selfils et selfilles, qui ne savent plus qui ils sont…?
… Alors ils passent leur temps à se photographier et à échanger leurs photos, comme pour recevoir des "preuves de vie", une confirmation d'existence, d'identité propre. Déjà, en s'autoportrayant à bout de bras, ils se dédoublent : le sujet acteur auteur modèle est à la fois dans la main et dans l'appareil-miroir, là-bas, et dans la tête, ici. Ensuite, instantanément, ils partagent avec leurs amis et amibes et, instantanément, en reçoivent des likes – reflets réflexes sans réflexion. "En temps réel", selon l'expression consacrée. "Réel" ?
Ils ne savent plus se construire en récit, ils ne peuvent que s'exposer en images, qui seront vite mortes, disparues, oubliées, perdues dans le cloud… chassées par d'autres… alors il en faut beaucoup, sans cesse… L'identité "liquide" postmoderne se fait carrément "gazeuse".
Pourtant, pour ce qui est de "se construire en récit", il y a ce phénomène littéraire de l'autofiction.


Corinth, autoportrait avec épouse et verre de vin

3 commentaires:

galien a dit…

Y a certainement un concept narcissique devant tout ça, mais c'est surtout la question du "réel" qui est importante : à partir du moment où nos sens traduisent un monde, on peut dire que l'on a une vision du monde, et donc si nous vivons dans la réalité nous ne pouvons pas la percevoir.
Le temps "réel" est carrément aberrant d'ailleurs puisque nous donnons une vision à un instant T de nous même en dehors de tout contexte. Comment quelqu'un d'autre percevra cette image ? Très loin de la réalité !

wens a dit…

Voici une vrai commentaire en temps irréel.
Une image de soi, ce n'est pas soi, c'est juste une image. même le plus crétin des "selfistes" n'est pas dupe, il utilise un outil qui permet de se regarder, comme un miroir, ( sauf que dans un miroir, on se voit à l'envers ). La photo numérique facile, rapide, permet d'avoir une vue externe sur soi. accessoirement, on peut partager cette image, mais la réalité n'existe pas.
Philp K.

wens a dit…

"une vrai" charmant ce petit accent américain pour se faire passer pour Philip K. Dick, n'est-ce pas ?