vendredi 29 janvier 2016

"Dérive sectaire"


« J'sais pas quoi faire… Qu'est-ce que j'peux faire…? Tiens, si je me radicalisais ? Parce que tenir les murs de ma T6 et prier X fois par jour, c'est trop nul. Je veux un gros gun, une kalach, tuer des gens… »
• L'islam radical est une secte. (Et si on dit facilement que le christianisme est "une secte qui a réussi", pourquoi ne pas le dire aussi bien de l'islam en général ? Une secte comme une autre, et partagée en un tas de sous sectes qui se tirent la bourre.) Alors ses adeptes fanatiques, ces "guerriers d'un autre genre", ces sicaires, on peut les dire "sous emprise", "possédés"…? (Non par Satan, mais par des gurus et un système sectaire.) Oui, il s'agit très exactement de ça. Lavage de cerveau, conditionnement… Addiction, dissociation mentale, fragmentation, déstructuration… et restructuration autour d'un nouveau thème… en six mois, semble-t-il, l'adepte est prêt à tuer ou à se suicider ou les deux à la fois. (Ça ferait presque penser à Olrik-Guinea Pig manipulé par l'onde Méga du Télécéphaloscope de Septimus dans "La Marque Jaune" !)
Le musulman de base, censé être "normal", "modéré", pacifique, serait-il si fragile, pour ainsi basculer, suite à quelques injonctions venues de la mosquée, d'un site Internet ou de quelques copains de classe…?  Mais c'est aussi qu'il n'est pas QUE "un musulman de base". Là, joue, comme dit précédemment, la question de cette carence d'identité au sens civique qui fait que chacun, faute d'identité personnelle et civique, pour ne pas dire nationale, se replie sur une identité religieuse, qui, plus qu'une foi, est une identification à un groupe (bande, tribu, origine).
• À force de se définir comme musulmans ET de se faire définir comme musulmans (avec tous les corolaires qui s'y attachent sournoisement, en filigrane, y compris le salafisme terroriste), certains le deviennent de plus en plus, musulmans. Ils s'essentialisent, ils s'identifient à l'islam, faute de mieux, et s'y renforcent par mimétisme et automimétisme : ils imitent le groupe et ils s'imitent eux-mêmes en un système de boucle de rétroaction positive (cercle vicieux ou spirale de renforcement)… Deviennent des super-musulmans, voire des hyper-musulmans. Ça veut dire, dépourvus qu'ils sont de thermostats, pris dans une effervescence, s'enfièvrer, s'exagérer, concentrer l'énergie… se radicaliser, puisque c'est le mot, convenu mais exact. Il s'agit bien de "revenir aux racines" : c'est le sens du terme salafisme, à part qu'il considère des racines lointaines, situées dans un passé lointain, un "âge d'or" mythique, alors que les racines d'un arbre poussent en même temps que lui, changent, croissent et restent contemporaines de son tronc, ses branches, ses feuilles… (Et certes ce terme de radicalisation que l'on entend sans cesse – et son inverse supposé de déradicalisation – et pourquoi pas éradication ? – nous sort par les oreilles.)
On dit aussi fondamentalisme, c'est la même idée, "revenir aux fondamentaux". Retour aux origines, aux sources (aux prétendues ou fantasmées sources), à un islam "pur", purifié. Les "modérés" disent et répètent « ce n'est pas le vrai islam, ce ne sont pas des vrais musulmans, c'est Satan » (euh… "Satan", t'es sûr ?), mais les fondamentalistes en ont autant en retour pour les modérés qui, pour eux, « ne sont pas des vrais musulmans », sont des musulmans « de papier mâché »…
Mais du coup, ceux qui disent que ces tueurs ce n'est pas l'islam, que l'islam, c'est la paix, etc., devraient plutôt parler de perversion de l'islam, de récupération, détournement de l'islam, de dérive, de dévoiement. Mais non, ils parlent bel et bien de radicalisation, c'est-à-dire d'aller chercher les racines de l'islam, son origine supposée, son essence imaginée. Cette perversion ou subversion de l'islam serait bien en fait une exacerbation de l'islam. Radicalisation, oui, pas détournement. (Je me répète un peu, je sais…) Le terrorisme islamiste transnational ne vient pas d'une autre planète pour se greffer sur l'islam "normal", il en émerge, comme un bouton de fièvre, comme un abcès de fixation. Si l'islamisme terroriste est "la maladie de l'islam" (Cf. le livre d'Abdelwahab Meddeb. Cf. aussi Cheikh Bentounès, leader spirituel de la confrérie soufie Alawiyya, qui parle même de "cancer de l'islam" *), son "côté obscur", l'islam normal est le terrain : pas de maladie sans terrain favorable.
(J'aime bien prendre mes références chez des intellectuels musulmans, généralement soufis, d'ailleurs…)
(On pourrait appliquer de la même manière l'idée de radicalisation à l'Inquisition du XVI° siècle, "bouton de fièvre" ou cancer du christianisme de l'époque.)
• Mais comprendre que les terroristes n'ont aucune légitimité (au sens religieux, coranique), soit qu'ils détournent le vrai islam, soit qu'ils se réfèrent à une pureté originaire fantasmatique, ne nous aide pas beaucoup, sinon à nous efforcer d'éviter ce fameux amalgame, à trouver "la bonne distance"… Mais il restera toujours un doute à cause des versets guerriers du Coran, qui sont toujours là et qui peuvent n'importe quand servir de légitimation à n'importe qui. Et puis, pour les mécréants athées que nous sommes, aucune justification théologique ne vaut, ni en mal ni en bien.
Déni.
Un certain Umer Ali apporte de l'eau à mon moulin dans un article de The Nation concernant le dernier attentat contre une université au Pakistan. (Dans le dernier Courrier International : N°1317, 28 janvier / 3 février)
Le Pakistan n'est pas la France, mais il semble que là-bas aussi, en cas d'attentat islamiste (des talibans, en l'occurrence), « la réaction générale […] est : "ce ne sont pas des musulmans", "le terrorisme n'a pas de religion", "c'est une conspiration du RAW…" (chez nous, on dirait la CIA…) […] On n'ira pas loin si l'on se contente d'affirmer que les terroristes ne sont pas des musulmans. Il serait temps que nous cessions d'être dans le déni et que nous comprenions que les terroristes sont des musulmans, qu'ils suivent bel et bien une interprétation de l'islam. S'ils n'étaient pas musulmans, pourquoi (ici, il cite quelques leaders talibans abattus ainsi que Ben Laden) seraient-ils appelés "martyrs" et "soldats de l'islam" ? Pourquoi des religieux musulmans leur organiseraient-ils des funérailles symboliques ? Pourquoi des centaines de gens viendraient-ils de tous les coins du pays pour adresser des prières funéraires à des terroristes condamnés à la pendaison ? »
(Paru dans le Psikopat) 

À SUIVRE

8 commentaires:

Georges a dit…

Tu oublies juste un détail: les anti-religieux (ou les anti-musulman, dans ce cas particulier), sont les ^premiers à obliger n'importe quel musulman non fondamentaliste à s'allier aux fondamentalistes, en lui interdisant de se déclarer non complice.

thierry tavant a dit…

Bonjour, Pour commencer je suis un "vieux" lecteur de ton travail, mille bravo !
Sinon ce sujet est tellement riche et complexe ... J'aimerai te faire partager un article lu récemment :

http://www.palim-psao.fr/2015/05/pourquoi-l-islamisme-ne-peut-pas-etre-explique-a-partir-de-la-religion-par-norbert-trenkle.html?utm_source=_ob_share&utm_medium=_ob_facebook&utm_campaign=_ob_sharebar

Je serai intéressé de connaitre ton point de vue.

Luc Decarpentries a dit…

Cher Philippe, c'est toujours un plaisir de te lire. Tu remets les choses à plat, loin des bavardages idéologiques et ta clairvoyance pose des questions simples et essentielles. Il est temps que nous quittions le pays des bisounours, sans retrouver le règne de la haine ou bien les contrées de Mad Max. Une vraie interrogation, un vrai dialogue entre des conceptions du monde radicalement différentes. Mais aussi une vraie définition des valeurs humaines que nous voulons défendre. Et un prise de position ferme sur l'égalité des êtres humains, l'utilisation de nos ressources, le partage choisi entre spiritualité et rationalité, la position de l'humain face à la machine, le sens des mots travail-collectivité-solidarité-égoisme etc. Nous atteignons un stade de développement où nous devons nous défaire des aliénations archaïques comme des illusions du progrès infini. Voilà la vraie croissance que nous devons entreprendre. Elle n'est pas matérielle - ça c'est un mensonge des marchands qui nous gouvernent, une escroquerie de charlatans qui nous conduit à la mort - mais intellectuelle. Et cette évolution là, nous pataugeons dans la gadoue pour l'atteindre. Elle est à portée de main, mais nos pieds collent et s'enfoncent encore dans de vieux stéréotypes, dans de vieilles croyances confortables parce que connues, et que dans l'état de frustration où nous sommes, détruire est plus facile que construire...

Marcus a dit…

Cher Philippe, par temps lourd, je tente de rester léger et puisque tu cites la sublime AK - mon amour de jeunesse - on peut y voir une liaison peu fortuite avec ses initiales, mais aussi avec la fin de Pierrot le fou. Inconscient quand tu nous tiens ! A moins que tout ceci soit volontaire et sciemment adressé aux adeptes des recherches capillotractées. Avec l'amitié !

Philippe Caza a dit…

Marcus, le lien entre la citation d'AK dans Pierrot le Fou et le final du film est tout à fait conscient… par succession d'associations d'idées…

Philippe Caza a dit…

Thierry, pour l'instant j'ai juste parcouru l'article, qui est dense. A lire des tas de commentateurs "explicateurs", j'ai l'impression que chacun essaie de concentrer ses explications sur une unique origine, source, raison… Religion, psychologie, capitalisme, etc. Et TOUT est vrai, tout est juste… Je veux dire que toutes ces causes s'entrecroisent et se potentialisent les unes les autres. On peut même y ajouter la surpopulation et le réchauffement climatique, source de sécheresses… Pour ma part, j'essaie de ne rien simplifier (dans le sens de "simplet"), plutot de tirer des fils, connecter, même si je privilégie les aspects religieux, pcq c'est mon domaine de réflexion préférentiel, légèrement obsessionnel, même… (Ainsi que la psychologie des profondeurs, individuelle ou "de masse"…)

Philippe Caza a dit…

Georges, j'ai plutot l'impression d'entendre sans cesse le contraire : nous exigeons sans cesse que les musulmans "normaux" se désolidarisent clairement, publiquement de leurs rameaux malades, voire les coupent. A-t-on jamais vu de grands pontes de l'islam émettre des fatwas contre Ben Laden ou Daesh ? Eux protestent en prétendant qu'on leur demande de s'excuser, mais non : on leur demande de combattre leur ennemi intérieur.

Philippe Caza a dit…

Luc, tu me fais penser au fameux tableau de Goya, "duel au gourdin", avec ces deux adversaire qui luttent dans la boue… en s'enfonçant…
https://fr.wikipedia.org/wiki/Duel_au_gourdin