vendredi 5 février 2016

Quelque chose comme le chaos (dans les têtes et dans le monde)

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• La guerre, normalement, laisse entrevoir une fin, la possibilité d'une victoire ou d'une défaite. La guerre concrétise une situation, l'explicite, permet une lucidité : on a peur, mais la peur connait son objet réel. La terreur, par contre, est sans début ni fin. Quand l'objet est fluide, invisible et omniprésent, c'est l'angoisse qui domine.
Pendant l'occupation, le résistants français étaient qualifiés de terroristes par l'occupant et les collabos. Mais lancer une bombe sur un convoi militaire allemand en criant « Vive la France ! », ça n'a rien à voir avec le terrorisme islamiste international actuel. Les tueurs du vendredi 13 ne sont pas, que je sache, les résistants d'un pays occupé. Ce ne sont pas non plus exactement des agresseurs venus d'ailleurs, comme une cinquième colonne vouée au sabotage. Ça y ressemble un peu, si ? quand même ? non…? Oui, mais… Succession de définitions et de non-définitions ponctuées de "oui peut-être", "mais non peut-être," "ou bien…?" qui aboutissent à l'idée que rien n'est simple, tout se complique = quelque chose comme le chaos.
• Histoire de confirmer qu'il s'agit d'une "guerre civile mondiale" (le pape parle d'une "guerre par morceaux"… oui… et qui laisse des gens en morceaux…), on peut examiner le calendrier de ce mois de janvier :
Valence : attaque automobile contre les soldats en faction devant la mosquée.
Tel Aviv : attaque à une terrasse de café.
Cologne : agressions sexuelles de masse.
Paris, La Goutte d'Or : attaque d'un commissariat avec couteau et ceinture d'explosif factice (!)
Marseille : un lycéen attaque un prof juif à la machette en se revendiquant du Califat.
Jakarta : attentats.
Istanbul : attentat.
Ouagadougou : attentats.
Quant à la Libye………
Et j'en oublie surement tout un tas : je ne cite que ce qui sort aux infos les plus courantes.
On peut aussi appeler ça "chaos planétaire", comme le fait Willem dans Charlie Hebdo.
• Ce qui entraine, "dans l'intérêt de la raison", la nécessité de trier. Pour ça il faut soit enculer les mouches coupées en quatre, soit inventer des mots nouveaux, soit tourner autour du sujet en spirale, c'est-à-dire en prenant successivement différentes grilles, différents point-de-vue, et surtout, après avoir affirmé un point-de-vue, examiner son inversion. (Ça donne par exemple ces inversions : le politique qui instrumentalise la religion ? ou la religion qui instrumentalise le politique (les deux !), comme : la radicalisation de l'islam ? ou l'islamisation de la radicalité – formule venant de Olivier Roy – ? Les deux !)
Soit encore trancher, c'est-à-dire simplifier en récupérant un vocabulaire peut-être brutal mais clair : – C'est une guerre. – Celui-là est notre ennemi. – Il faut l'exterminer. – Notre civilisation mérite d'être défendue, etc. Partant, retrouver une puissance (un potentiel d'action). Ça, c'est plutôt le problème des hommes politiques, qui ont effectivement à agir.
• Entretemps, je suis tombé sur un article de Médiapart qui rend compte de trois bouquins sur le sujet des djihadistes et de leurs motivations.
- "Les Nouveaux somnambules" de Nicolas Grimaldi, qui évoque non pas des motivations mais "un rêve"… des gens envoutés dans une fiction (fable, chimère, hallucination…) mais dont les actes – problème ! – s'inscrivent bel et bien dans la réalité. J'aime assez cette vision des choses, qui correspond à l'idée de secte, de gens sous emprise, comme "possédés"…
- "Tueries" de Franco "Bifo" Berardi, qui, lui, évoque les différentes tueries de masse dans la monde, aussi bien les américaines de campus que la bande à Baader et les islamistes. Derrière toutes, une seule cause profonde : le "capitalisme absolu" comme apocalypse. Ce qui m'apparait comme une de ces simplifications idéologiques auxquelles je me refuse.
- "Les Enfants du Chaos", d'Alain Bertho, anthropologue. Au delà des "passages à l'acte" individuels, voir le sens collectif : historique, politique, culturel. Lui aussi évoque l'idée d'islamisation de la radicalité, ou comment les échecs des revendications sociales, l'espèce d'impuissance qui nous étreint face au ventre mou du monde politique, entrainent un passage à la violence terroriste, laquelle trouve un cadre favorable dans l'islamisme… Mais je dirais, aussi bien, entrainent le vote FN, autre radicalité.
Des trois (que je n'ai pas lus), il me semble quand même ressortir l'idée globale du nihilisme. Le projet terroriste a toujours une part suicidaire qui s'idéalise dans une fiction, une métaphysique eschatologique : il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin de ce chaos civilisationnel que nous ressentons (nous tous, pas seulement les djeuns' plus ou moins musulmans), donc la demande d'une "conversion" (dans le sens de metanoïa), d'une apocalypse dans son vrai sens de révélation, d'une "fin de l'histoire", avec la mort hallucinée comme libération, accès au paradis, à la cité céleste. (Ou à l'enfer sur Terre… J'entendais il y a peu un reportage radio sur un collège et ce que lisent les adolescents en SF : du post-apo…)

(Pour les mots bizarres, comme eschatologie, pas de panique, c'est pas un gros mot, mais l'étude du thème de la fin des temps. Et la metanoïa, c'est l'idée d'une mutation accompagnée d’une renaissance, au point d’aboutir à une inversion des valeurs, une transmutation. Ça peut concerner l'individu (conversion religieuse ou dé-conversion : apostasie) ou un groupe, une société. On parle aussi de "changement de paradigme".)
à suivre



5 commentaires:

François de Carpentries a dit…

Belle analyse, cher Philippe. Les Enfants du Chaos me semble poser une hypothèse plausible. Quoique le terme chaos soit exagéré et catastrophiste à l'échelle de la planète. Il est volontairement utilisé par les deux parties en guerre, car elles ont un intérêt commun: autant les cellules terroristes (100000 combattants, c'est peu pour une armée mondiale) que les gouvernements tirent profit de la terreur des populations, ça fait marcher le business des armes, ça justifie l'état d'urgence, ça permet aux oligarchies capitalistes de se draper dans le manteau vertueux de la démocratie, ça donne à des individus insipides le costume glorieux du martyr, comme des assassins qui tuent pour avoir leur nom dans le journal.
Donc il ne s'agirait pas de Chaos. Mais plutôt de la lutte récurrente entre une vision binaire et une vision polymorphe, multiple du monde. On oppose religion et athéisme. Cela me semble à nouveau réducteur, simpliste, binaire. Les religions monothéistes, pensée binaire - le bien, le mal, le divin, le matériel, l'esprit, le corps, etc. - sont organisées sur le mode fasciste, une multitude reliée individuellement à Un Dieu, donc un faisceau. On retourne aujourd'hui après deux millénaires de domination monothéiste à une conception polythéiste ou polymorphe et nous assistons aux soubresauts désespérés de résistance de la pensée manichéenne. Enfin, on peut l'espérer, restons positifs... Amitiés. François

wens a dit…

Ah bon, l'eschatologie c'est pas l'étude du caca ?
Non, celui-la je le connaissais, mais "metanoïa", j'avoue que j'ai cru que c'était un album de Jodorowski !:)

Comme je n'ai pas trop de temps en ce moment pour lire Charlie, je viens juste de finir le "numéro spécial" dont tu causais il y a peu. Un article que j'ai trouvé vraiment bien, ça m'étonne que tu ne l'aies pas cité, c'est celui de Taslima Nasreen. Ce qu'elle dit sur l'islam qui n'est pas une religion de paix, on ne l'entend pas beaucoup.
En parlant de ce que lisent les ados, as-tu lu "Le chaos en marche" de Todd Hewitt ?
Trois livres excellents, ( premier tome "la voix du couteau"), c'est de la bonne SF et ça démontre les mécanisme de la guerre, du totalitarisme, de la manipulation...

Philippe Caza a dit…

Ouais, Wens, je l'ai citée très rapidement ds la page du 16 janvier : "Taslima Nasreen… qui sait de quoi elle parle…" sans insister pour ne pas passer pour un gros vilain -phobe. (En fait, je suis seulement tueursphobe). Mais je suis totalement d'accord avec, au point que je ne peux pas en sortir de citation : il faudrait recopier tout l'article !
Sinon, non, je n'ai pas lu Hewitt… C'est un peu comme les films avec la fille qui tire à l'arc ?

Philippe Caza a dit…

François, je crois que je vais retenir, voire recopier quelques bons morceaux de ton commentaire !

wens a dit…


"Le chaos en marche", ça n'a rien à voir du tout avec les Hunger games de "la fille qui tire à l'arc", ( principal attrait des films : l'actrice Jennifer Lawrence, ça marche les deux premiers épisodes, ce petit air de révolution est rafraîchissant, mais la fin est une catastrophe comme seuls les américains sont capables d'en réaliser : faire ça avec tout ce fric, quelle misère ! ) Hewitt, c'est mille fois mieux, mais il est difficile de donner envie de le lire sans en dire trop, il y a plein de surprises ( contrairement aux Hunger games dont la fin est cousue de fil blanc ), ça fait penser à K.Dick, c'est violent et méchant par moment mais tout est là pour quelque chose.
Ça se passe sur une autre planète, avec des colons, c'est une ambiance un peu à la Jérémiah de Hermann, sans le côté post-apocalypse, pas de grande technologie, des pionniers confrontés aux mystères de cette planète et à eux même. C'est très habilement écrit.