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dimanche 19 janvier 2014

On peut renoncer aux mots qui ont mal vieilli / 7 (fin)


• Égalité (re…)
Nous ne pouvons donc pas non plus voir l'égalité comme un absolu. C'est plutôt une pétition de principe, un choix politique volontaire, volontariste. Un pari, encore, social, socialiste. Selon George Orwell, l'Égalité fut la mystique du socialisme. Voyons aussi que personne ne l'a envisagée avant la révolution de 1789 et suite. Lors des Etats Généraux : « Pour la première fois, des êtres humains se sont ligués entre eux en fonction d'une idée de l'homme, et non d'une appartenance natale, d'une religion héréditaire ou d'une loyauté dynastique. » (Régis Debray.) Des idéalistes, donc. Mais, dans la réalité, encore une fois, il fallut bien préciser dans les textes : tous naissent égaux en droit, c'est-à-dire en droits (et donc aussi en devoirs, ce qu'on oublie trop facilement) – ce qui définit la justice : droit à – , et droit de – . C'est-à-dire finalement, sur un plan pratique : égaux devant la justice et la loi. (Je parle ici de la justice humaine, la justice en tant qu'administration, ministère, juges, police, etc. applicatrice des lois qui sont ses instruments. L'égalité par la légalité.)
Cette égalité en droits est donc relative à la liberté précitée et à ses limitations (permissions, interdictions) que sont les lois. C'est la Justice, alors, qui vient poser les limites de la liberté et garantir l'égalité ? Oui, mais le terme aussi est un peu abstrait ou officiel ou mythologique (allégorique : la dame aux yeux bandés avec sa balance et son épée), une Valeur "supra-existant", éternelle. On est en plein, à nouveau, avec "la Justice", dans les Idées platoniciennes, dans les grands mots à majuscule, avec ce que ça a d'inapplicable dans la réalité triviale. Quand on dit « Je crois en la justice de mon pays… » on ne parle pas de la Justice en tant qu'idée éthique-esthétique éternelle, mais de la justice en tant que système judiciaire, applicateur des lois (humaines, rien d'autres qu'humaines) et censé faire régner dans le concret la valeur Justice (et donc la valeur Égalité républicaine).
Mais, vigilance ! « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », disait La Fontaine ; c'était sous l'ancien régime ; l'une des belles ambitions de la République est de corriger cette inégalité – et ce n'est pas facile. Plutôt modestement,  la justice en application "fait de son mieux"… Du coup, au lieu de "LA justice", transcendante, on pourrait revendiquer "le juste", dans le sens de "ce qui est juste", en y incluant justice et justesse (équilibre, harmonie, ce qui "sonne juste")… Si bien que, à la place de cette Égalité quelque peu mythique que la justice doit assurer, pour ma part, je me contenterais volontiers du terme équité, moins idéaliste… Une équité protégée par le judiciaire, les lois. Si on trouve quelque chose de décevant à voir rabattre une grande idée sur une petite, il faut bien se dire que la grande belle idée inappliquée (parce qu'inapplicable) est finalement source de frustration. « La Justice n'est pas de ce monde », disons-nous, à juste titre, mais résignés et frustrés… et conscients qu'elle n'est pas non plus d'un autre monde, puisqu'il n'y a pas d'autre monde.
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• Fraternité (re…)
Quant à la fraternité, je l'ai déjà suggéré, le terme a des relents un peu "curé" et gnan-gnan. (« Marrant comme ce mot "fraternité" fait peur. » dit Bernard Maris dans Charlie hebdo…) Son origine chrétienne saute aux yeux et dérange notre laïcité viscérale et bouffe-cureton. C'est dans toutes les sectes, sociétés secrètes comme monastères, entre adeptes, qu'on se nomme frères. C'est une manière de se distinguer du troupeau, de se mettre à part (secte = coupure) : on est entre frères – contre la majorité. (Mais il en est de même dans les groupes révolutionnaires ou les "communautés" : les blacks américains s'interpellent par "brother" et "sister". Les communistes, eux, ont essayé le terme "camarade" qui évoque une forme de fraternité obligatoire, un peu rude, virile, celle des compagnons de lutte… Pour ma part, la "camaraderie" m'évoque juste la cour de récré ou les boy-scouts… mais j'aime bien quand même l'idée de s'interpeler les uns les autres, hommes comme femmes, par le terme "camarade"…)
Ce fut la tentative du christianisme de passer d'une religion du Père (autant Père Noël que Père Fouettard) à une religion du Fils – donc du Frère, dieu humanisé, notre égal. Tentative qui a échoué, semble-t-il, la société des pères n'ayant rien lâché de son pouvoir… jusqu'à ce qu'elle doive céder la place maintenant à une société de… rien du tout ou n'importe quoi : anomique.
Une valeur, pour se définir ou s'imposer, demande soit une révélation soit une révolution. Les révolutionnaires ont concilié les deux en considérant la Fraternité comme une "religion civile" (mais aussi bien guerrière : la fraternité qui nait dans la lutte, les "frères d'armes"… et que l'on retrouve dans les sports collectifs : équipe + supporters.)
Voyons donc, au plus près, la fraternité comme préoccupation des autres… Par rapport à un paternalisme ou un maternage, assistance ou assistanat venu d'en haut (parents-providence, État-providence, charité…), fraternité a quelque chose de… fraternel. C'est-à-dire que ça joue davantage à égalité, entre ceux et celles de la même génération, sur le même niveau, dans l'horizontale (du moins une fois dépassées les questions d'ainesse, de race ou de genre), alors que père et mère sont "au dessus", par définition : par la taille (dans notre marquage d'enfance), par l'ainesse, la précession. Ils sont venus avant nous, on leur doit tout, à commencer par notre vie même. Le respect des ancêtres, et leur autorité verticale, ça remonte aux fin fonds anthropologiques de l'espèce humaine. Que l'on ressente de leur part amour ou menace, c'est à sens unique, de haut en bas. Entre frères/sœurs, par contre, on est plutôt en concurrence (négative ou positive : émulation) et/ou en entraide.
Admettons que fraternité soit un terme moral ou moraliste, il permettrait en tout cas de sortir par le haut d'un débat pourri comme l'identité nationale. Grâce à la fraternité, quelles que soient nos différences, « nous sommes tous frères », la fraternité nous réunit dans un grand amour collectif, une communion humaine. Morale au sens le plus haut, alors : éthique humaniste. (Oui, ça a quelque chose de grandiloquent, idéaliste, utopique, volontariste… Mais "tolérance", c'est tellement plat…)
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• De "solitaire" à "solidaire". De "solitude" à "sollicitude".
Plus, il y a nécessité de cette éthique pour compenser les manques d'une société d'individualisme de masse, de solitude collective. "Un autre monde" n'est pas seulement possible, il est indispensable.
« Et l'homme civilisé, comprenant enfin les rapports intimes, quoique imperceptibles au premier coup d'œil, entre lui et le dernier des Papouas, étendra ses principes de solidarité sur toute l'espèce humaine et même sur les animaux. » (Pierre Kropotkine – décidément très avancé pour son âge !)
… Mais au delà de la fraternité intime, au delà de l'exhortation rhétorique, morale ou moraliste, de la théorie éthique, comment une "fraternité universelle" pourrait-elle se concrétiser dans des comportements, des pratiques individuelles et collectives, quotidiennes et politiques ?
Et si, pour commencer, plutôt que fraternité, on parlait (comme je l'ai déjà fait plus haut) de solidarité, terme plus laïque, est-ce que ça ne suffirait pas et est-ce que ça ne poserait pas moins de problème de communication ? (Parce que, par exemple, il semble, en pays laïc, difficile de créer un Ministère de la Fraternité, on nous rirait au nez, alors que "Solidarité et cohésion sociale", ça passe, parce que plus "technique".)
J'appelle Edgar Morin à mon secours : « Le ressourcement républicain aurait besoin de mettre en son centre, à la fois comme exigence éthique et exigence politique, le principe de solidarité, troisième terme de la trinité "Liberté, Égalité, Fraternité". » Si Edgar Morin lui-même assimile solidarité à fraternité, je dois pouvoir m'en prévaloir ! Et puis solidarité a l'avantage de ne pas avoir la connotation masculine du mot fraternité, laquelle connotation, vue comme excluant, entraine la revendication féministe d'y adjoindre sororité.
Ça a en tout cas quelque chose de plus concret, pragmatique, inscrit dans le réel, plus crédible. Moins de battements de cœur, plus de faits et gestes… (Mais l'un n'empêche pas l'autre, sans doute…) Et ça, on en a bien besoin. Coopération. Partage. Entraide. "Care". Mutualisme. Réciprocité : mes efforts profitent aux autres et les efforts des autres me profitent… Ça commence avec des actes quotidiens, ça se prolonge dans les "avantages sociaux" (sécu, retraite, chômage), et aussi dans les principes du travail mutualisé, de la contribution associative, de l'"économie sociale et solidaire"… Il y a une différence entre une mythique Charité Universelle et les "droits sociaux" ou le commerce équitable… On peut penser aussi à des mesures politiques "techniques", pratiques, pragmatiques, comme le blocage des hauts salaires ou le revenu universel d'existence…
La solidarité, pour moi, est à la Fraternité ce que l'équité est à l'Égalité… Moins grandiose, plus terre-à-terre. Mais assurer ce niveau, ça serait déjà pas mal !
Je cite encore Camus : « La mesure […] nous apprend qu'il faut une part de réalisme à toute morale : la vertu toute pure est meurtrière ; et qu'il faut une part de morale à tout réalisme : le cynisme est meurtrier. C'est pourquoi le verbiage humanitaire n'est pas plus fondé que la provocation cynique. »
On peut renoncer aux mots qui ont mal vieilli.
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Lectures :
Jean-Claude Carrière, débat avec Jean Daniel (Le Nouvel Obs N°2396, octobre 2010)
Régis Debray, "Les Communions humaines" (Fayard, 2005), "Le Moment Fraternité" (Gallimard, 2009), "Dégagements" (Gallimard, 2010)
Edgar Morin, "Pour une politique de civilisation" (Arléa, 2008), "La Voie" (Fayard)
Michel Serres, "Le Tiers-Instruit" (Folio Essais, 2004) et… tout le reste.
Pierre Kropotkine. "La morale anarchiste" (1001 nuits)
Albert Camus "L'Homme révolté" (Folio Essais, 1985)


(FIN du feuilleton Libégafra)

samedi 18 janvier 2014

On peut renoncer aux mots qui ont mal vieilli / 6


• Relativité du relativisme.
L'idée dominante du billet, déjà esquissée dans les billets précédents : est-ce que ça vaut le coup de se bagarrer pour raviver ces termes facilement considérés comme usés ou trop idéaux ?
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« Pour que des individus à l'intérieur d'une société et des peuples vivent ensemble le plus harmonieusement possible, il faut bien qu'ils respectent un certain nombre de valeurs, qui ne sont pas forcément transcendantales et universelles et peuvent être relatives. » (Jean-Claude Carrière)


 (Dessin paru dans Siné Hebdo N°75)

Ces mots-valeurs ou notions-valeurs de liberté, égalité, fraternité, sous forme de devise ou de slogan, se veulent transcendantaux et universels, oui. Sacrés, même. (« Les droits naturels, inaliénables et sacrés… sous les auspices de l’Être Suprême », dit la Déclaration de 1789. "Naturels" ? "Inaliénables" ? "Sacrés" ?!…) Les Valeurs (ces fameuses Valeurs) sont de l'ordre du discours lyrique, de l'universalisme rhétorique et héroïque, emphatique (romantique, même), avec quelque chose de bien-pensant, idéaliste, angélique. Dans la Déclaration, elles sont a priori posées comme des Absolus. ("Liberté, Égalité, Fraternité" auraient-elles remplacé "Foi, Espérance, Charité", vertus théologales du christianisme ?) Seulement, les Absolus, comme le Bon Dieu, on n'y croit plus. Relativisons donc, tout en sachant que le relativisme mène au communautarisme (dans le sens de sectaire) ou au "n'importe quoi du moment que c'est mon choix – ou ton choix – ou son choix" (anomie).
À cette idée de nécessité de valeurs relatives, j'ajouterai : valeurs autant que possible concrètes. Nous avons besoin d'un consentement au monde, à la réalité, plutôt que de nous cogner la tête dans les étoiles des Idées-idoles.
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• Liberté (retour sur la –)
La Liberté est avant tout une question individuelle, disent les philosophes. Mais ils ont tendance à se situer soit du côté de supposées Valeurs Universelles, soit dans un espace assez abstrait,  platonicien, où planent des Absolus… Je laisse donc de côté la Liberté sartrienne, notion proprement inconcevable, sorte de vertige métaphysique qui donne la nausée, pour rester dans le quotidien, le concret, social, politique : la réalité.
Dans la réalité (la vie quotidienne, le social), la liberté de chacun n'est pas cet absolu dont nous sommes épris (sans le comprendre – parce qu'il est proprement incompréhensible), elle est limitée ou délimitée par les contraintes physiques (en gros, "les lois de la nature") et, sur le plan social, par la liberté des autres… et donc, par l'égalité, par la justice… et du coup, inévitablement, comme déjà dit, encadrée par les lois.
Liberté relative, donc, relative aux conditions naturelles et sociales (= la réalité).
• Mot-clé : responsabilité.
Dès les débuts du concept (au siècle des Lumières) on l'a lié à la responsabilité. Pas de liberté sans responsabilité. Pas de responsabilité sans liberté. C'est (ça devrait être) au plus profond de l'idée que l'homme se fait de soi. Christiane Taubira, dans un bel échange avec le philosophe Frédéric Gros (Philosophie magazine N°75, décembre 2013 - janvier 2014) cite Franz Fanon : « Il ne faut pas chercher à fixer l'homme, parce que son destin est d'être lâché. » Partant, le sens de sa vie, dit-elle, était à conquérir au delà des déterminismes. « Chaque homme étant "lâché", il est pleinement responsable de ses actes. C'est précisément parce que nous sommes libres que nous avons à répondre des actes que nous commettons, sans pouvoir nous défausser de nos responsabilités sur quiconque. […] Avec la fin de l'absolutisme monarchique, chacun a été reconnu comme un sujet de droit autonome, ce qui présente à la fois des avantages et des inconvénients. Du côté des avantages, l'individualisme moderne nous affranchit des appartenances familiales, communautaires, confessionnelles. En contrepartie, le citoyen doit assumer pleinement les conséquences de ses actes, notamment en cas de crime ou de délit. » (Mais je n'en finirais pas de développer autour du principe liberté/responsabilité, de l'éthique de la responsabilité, de l'impératif de responsabilité…)
Ce "sujet de droit autonome" nous amènera donc à nouveau à l'égalité.
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(À suivre)

vendredi 17 janvier 2014

On peut renoncer aux mots qui ont mal vieilli / 5


Évidemment, le problème d'un texte découpé en feuilleton à suivre, sur un blog, c'est que c'est toujours le dernier billet qui apparait en premier et, la flemme ou le temps disponible aidant, on ne va pas forcément voir les précédents. Et je pourrais difficilement faire un résumé des chapitres précédents au début de chaque post, vu que je suis déjà dans le concis (des notes, pas une thèse) et je ne vois pas comment résumer en trois lignes les idées qui m'ont demandé une page.
Disons simplement que les idées essentielles, c'est que 1- les trois termes de la devise sont un peu des grands mots idéalistes et que j'ai envie de les ramener dans le concret pratique. 2- qu'ils ne fonctionnent qu'en interaction : antagonisme et complémentarité – réconciliation.
Suite, donc…

• Égalité
L'Égalité, par définition, c'est une question collective. Et peut-être une condition de la vie en commun. (Quoique de nombreux pays s'en passent.)
— L'égalité entre les hommes, faudrait déjà qu'on nous demande notre avis avant. (Brève de comptoir, 1997)
Le terme Égalité tout pur est peut-être trop théorique, voire mythique : personne n'y croit, (« Ouais… Tous les hommes sont égaux, surtout certains… »). Même si, là aussi, il y a un idéal dont nous sommes épris (nous Français), chacun sait très bien que nous ne naissons pas égaux : on peut naitre riche ou pauvre, beau ou moche, petit ou grand, noir ou blanc, etc. La génétique et les autres conditions de naissance et de vie (éducation, état de la société…) imposent moult inégalités de base. Ce qui nécessite donc de préciser égaux en droit ou en droits. En tant que citoyens, nous sommes tous (censés être) d'égale valeur (« égaux en dignité et en droits » dit la Déclaration de 48) pour l'État – et les uns pour les autres.
« Les hommes naissent libres et égaux en droit. Après ils se démerdent. » (Jean Yanne. Quand je vous dis que les humoristes sont là pour nous empêcher de nous contenter des slogans en "prêt à penser"…)
(Si on parle mieux des libertés, ou des droits, au pluriel que de La Liberté, du Droit, il n'en est pas tout à fait de même pour l'Égalité : peut-on parler des égalités au pluriel ? Sans doute, comme la liberté, à travers les application de légalité.
… Et puis on parle bien couramment de l'augmentation des inégalités dans notre société…)
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• Fraternité
Mais je vais insister surtout sur le troisième terme, Fraternité, qu'on oublie souvent, ou qu'on ridiculise (quand Ségolène Royal, par exemple, le claironne), parce qu'il est de l'ordre des sentiments (affects) ou du religieux prêchi-prêcha, et semble tellement obsolète, dans un monde d'économie ultra-libérale de concurrence féroce et "non faussée". Le mot dérange, puisque, oui, il fausse la concurrence.
Pourtant les trois termes de la devise ne vivent qu'associés, oui, et Fraternité, c'est le lien ou le liant des deux autres, c'est ce terme qui les fait tenir, chacun de son côté et les deux ensemble et réduit leur antagonisme, comme je le suggérais plus haut : pour que chacun accepte de vivre une liberté non absolue mais relative (c'est-à-dire relative aux autres) et une égalité elle aussi imparfaite, il faut une certaine dose de fraternité. Pour que la société, une fois libérée, n'éclate pas en millions d'individualités égoïstes, concurrentes, en lutte (la "guerre de tous contre tous" de Hobbes), il faut au moins la solidarité. Pour que se fasse autant que faire se peut, la justice sociale, l'équité, il faut de la solidarité.
« Le socialisme est un pari… Je crois en la fraternité, mais je pense que la réalisation de la fraternité relève d'un pari… » (Edgar Morin)
Liberté et égalité sont des partis pris volontaristes dont on sent très bien qu'ils restent utopiques ou théoriques, ou sans cesse "à travailler" : work in progress. Et donc, c'est sans doute la fraternité qui fait tenir ça ensemble. Le cœur qui corrige le cerveau. D'accord, ma liberté est conditionnelle, conditionnée par celle des autres, d'accord il y a des inégalités de fait, le monde n'est pas parfait… mais tout cela est supportable, acceptable, parce qu'on s'aime bien. Les manifestations sensibles et concrètes de cette fraternité humaine corrigent et compensent les prétentions et imperfections des idéaux de liberté et d'égalité. Je peux abandonner une partie de ma liberté à ton bénéfice, parce que je te reconnais comme égal, humain comme moi, frère-sœur. Parce que je ne te veux pas de mal… peut-être même je te veux du bien… et je considère (quasiment par pétition de principe) que tu fais de même envers moi.
La fraternité, c'est la confiance réciproque, une foi en l'autre et en l'humanité… mais ça s'exprime le plus souvent dans des choses plus simples et plus concrètes (ras des pâquerettes).
(À suivre)
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Lectures :
Régis Debray, "Les Communions humaines" (Fayard, 2005), "Le Moment Fraternité" (Gallimard, 2009), "Dégagements" (Gallimard, 2010)
Albert Camus "L'Homme révolté" (Folio Essais, 1985)
Edgar Morin, "Pour une politique de civilisation" (Arléa, 2008), + "La Voie" (Fayard)