mercredi 11 mars 2015

BLASPHÈME


Ceci prolonge le post du 24 février "La foi des autres" mais n'exclut pas de garder en tête "L'exception islamique" du 28, ainsi que l'article de Mustafa Akyol "Le problème de l'islam avec le blasphème" (8 février) parce que, même si je me réfère souvent au christianisme (parce qu'il fait partie de ma propre culture) celui-ci, actuellement, ne brule ni ne kalashnikovise personne et que c'est bien l'islamisme qui fait chier le monde.
Remarque préliminaire (ou simplement liminaire, je sais pas…).
Bien sûr, je ne vois pas le dessin précédent ("Il est d'enfer, ce pape !") comme un blasphème (dont j'ai une notion très restrictive – voir plus bas). Je n'y vois pas d'insulte non plus – je trouve même ça plutôt rigolo et sympa – et si j'étais le pape, je prendrais ça bien ! (= j'en rigolerais.)
Par la suite, je vais revenir sur les question d'injures, d'insulte, d'offense, de moquerie, d'ironie, d'humour. Essayer de les définir, certes, mais avec l'idée bien ancrée qu'il faut s'entrainer à les penser hors d'une supposée objectivité.
Quand on parle d'"offense à Dieu" ou à la religion, ou aux croyants, on parle comme s'il existait objectivement une offense. Or (encore plus que le "froid ressenti" par opposition au froid objectivé par le thermomètre) il n'y a que de l'offense ressentie – ou non.
N'importe lequel des termes cités plus haut (insulte, offense, etc.)  recouvre en fait une réalité à plusieurs point-de-vue : • celui de l'émetteur (et ses intentions) + celui du récepteur (et son ressenti) + le contexte social, historique, anthropologique : le voisin de l'émetteur, celui du récepteur, leurs familles, la culture de l'époque, les mœurs, l'habitus, la coutume, la loi. (Ne jamais oublier le contexte !)
Avec un peu d'entrainement, on voit vite que dans ce domaine, il n'y a pas d'objectivité – seulement un consensus social – qui n'est lui-même qu'une généralisation à partir de l'opinion de la classe dominante ou celle du plus grand nombre. Dans un pays chrétien (sous l'ancien régime), l'opinion chrétienne EST le consensus social. Mais dans un pays laïque et multi-religieux, la situation se complique. Les opinions additionnées, mêlées ou coordonnées de toutes religions confondues sous l'étiquette "la religion", ou "les religieux", ou "les croyants"… 1) forment-elle UNE opinion ? Et 2) peuvent-elles représenter le consensus social ?
Car le grand public des athées, agnostiques, indifférents… ne peut pas se joindre à ce consensus des religieux, sinon sur la base de critères extra-religieux : sensibilité, empathie (« Je ne suis pas d'accord avec votre opinion, croyance, foi, mais je ne souhaite pas vous insulter et je n'aime pas, par compassion, qu'on vous insulte en votre opinion, croyance, foi. Partant de là, soit je vous défends, par "fraternité", soit je vous dis : c'est votre problème, blindez-vous ou laissez tomber vos bêtises… ou choisissez le bon sens et la prudence : on vous insulte quand vous sortez dans la rue avec votre kippa ? Réservez la aux lieux de prière. »)
Quant à l'État (laïque, a-religieux, profane, athée), lui non plus ne peut pas se joindre à cet éventuel consensus des religieux, pas plus que les instances judiciaires. Laïques, a-religieuses, profanes, athées, elles ne peuvent que faire appel, non pas au fmou des "valeurs de la république" ((le fmou, heureuse faute de frappe, c'est à la fois le flou et le mou)), mais, techniquement, se référer au droit civil et civique, à la loi de la république, l'appliquer, et, en cas de carence, d'insuffisance de la loi, rendre des jugements qui créeront une jurisprudence. (Le juge est d'abord, étymologiquement, "celui qui dit le droit", partant il "applique le droit", "rend la justice".) La Loi est finalement la seule forme d'objectivité à laquelle on puisse se référer, c'est une fabrication humaine, profane, collective, l'expression institutionnalisée d'un consensus social situé au dessus des opinions religieuses, culturelles, communautaires et individuelles, et susceptible d'être revue et corrigée quand le besoin s'en fait sentir. (Et c'est une sorte d'anarchiste qui vous le dit !)
Si on n'admet pas ça, on ne vit pas en république.
Le religieux qui place la loi de Dieu au dessus des lois des hommes ne vit pas en république.
••••••••••
Définir "blasphème".
Les définitions données par Larousse ou Robert (les petits) sont très larges et finalement très vagues : "parole qui outrage la Divinité, la religion". Je suppose que les rédacteurs ont dit "la Divinité" pour rester dans le très général, éviter de préciser de quel dieu il s'agit. La majuscule laisse penser cependant qu'il s'agit toujours du même : LE Dieu unique, celui des trois monothéismes. Question théologique, alors : Dieu, suprême créateur de l'univers, éternel, tout-puissant, peut-il se sentir outragé par la parole d'un homme ? Et si oui, pourquoi ne lui balance-t-il pas direct un éclair sur la tronche ? Vieille question qui n'appelle qu'une réponse sérieuse : parce qu'il n'existe pas.
Quant à "la religion", c'est qui, c'est quoi, pour qu'elle puisse se sentir outragée ? Un fait historique, social, anthropologique peut-il être "outragé" ? Peut-on insulter une abstraction généralisante comme "la civilisation", "le progrès", "la femme" ? Et puis la définition de "la religion" pose problème : s'agit-il de la foi, de la croyance, d'un ensemble de rituels collectifs, de la communauté des croyants-pratiquants ? L'essence de la religion chrétienne, est-ce la Bible, ou telle prière, le costume du curé, les sculptures romanes ou sulpiciennes ? Une série de commandements moraux, ou les miracles de Jésus… marcher sur l'eau changée en vin… et ceux de Lourdes…? (Extrapolez vous-mêmes vers les religions voisines à base de Torah ou de Coran.)
Donc, pour commencer, peut-être définir "la religion".
J'aime bien la définition lapidaire de la religion par Durkheim : « Pensée et pratique ayant pour essence de distinguer les choses et les actes selon qu'ils sont sacrés ou profanes. » Il y manque pourtant la dimension collective, sociale, qui est essentielle. La spiritualité intime, ce n'est pas "la religion".
Le Petit Robert est plus copieux (et se mouille peut-être trop en mêlant nommément "Dieu" à l'affaire…) : « Ensemble d'actes rituels liés à la conception d'un domaine sacré distinct du profane, et destinés à mettre l'âme humaine en rapport avec Dieu. » Mais il précise diverses nuances, ou diverses acceptions : « 1) LA religion (en général). Reconnaissance par l'homme d'un pouvoir ou d'un principe supérieur de qui dépend sa destinée et à qui obéissance et respect sont dus ; attitude intellectuelle et morale qui résulte de cette croyance, en conformité avec un modèle social, et qui peut constituer une règle de vie. ((Je reprocherai à cette définition le terme "l'homme", tellement généralisant.)) • 2) Attitude particulière dans ses relations avec Dieu. (Déisme, panthéisme, théisme, mysticisme…) • 3) UNE religion. Système de croyances et de pratiques, impliquant des relations avec un principe supérieur, et propre à un groupe social. ((Équivalents : "Confession", comme on dit "quelqu'un de confession juive" ; "Culte", par exemple : "le culte musulman"…)) • 4) Au figuré. Sentiment de respect, de vénération, ou sentiment du devoir à accomplir, par comparaison au sentiment religieux. Plein engagement. (Un artiste peut vivre son art "comme une religion".) »
En guise de résumé, je tente : « Croyance par un groupe humain d'un pouvoir ou d'un principe supérieur de qui dépend sa destinée et à qui obéissance et respect sont dus ; attitude intellectuelle, morale et sociale (dogmes, rituels, pratiques) qui résulte de cette croyance, et qui peut constituer une règle de vie individuelle et collective. »


(à suivre)

vendredi 6 mars 2015

LA PEUR (PHOBIE)


S'ils veulent que nous soyons ou devenions islamophobes, ils n'ont qu'à continuer comme ça. Ça marche. (Me dis-je en douce et amèrement…)
Je parle là autant des décapitations filmées diffusées par Daesh que des assassinats d'école à Peshawar ou des massacres de Boko Haram. Et bien sûr de l'assassinat des Charlie Hebdo. Le terrorisme, comme son nom l'indique, est destiné à terrifier, à terroriser et, par là, à soumettre. Mais comme nous (occidentaux) ne sommes pas a priori des soumis, ces démonstrations engendrent la colère plutôt que la peur ratatinée.
Le chantage exercé par le terrorisme islamiste nous met dans une alternative : plier ou combattre. Mais on n'a pas le choix, en fait. « On n'a pas le droit d'avoir peur », disait Patrick Pelloux dans une des ses interventions post-7 janvier. On peut se rappeler ce qu'a donné le pacifisme français face à la montée en puissance de l'hitlérisme dans les années 30. (Après, "combattre", ce n'est pas forcément par les armes…)
••••••••••
Prenons les choses par la racine, avant que manger les pissenlits par le même bout.
Racine grecque, en l'occurrence.
- Phile = qui aime
- Phobe = qui a peur
Les termes médicaux en -phobe ou -phobie désignent des peurs, des peurs irrationnelles, des tics, des tocs. Claustrophobie = peur des espaces clos. Arachnophobie = peur des araignées. Etc. Y en a plein.
Et puis il y a xénophobe.
Pourtant, les néologismes idéologiques comme christianophobie ou islamophobie prétendent désigner, me semble-t-il, autre chose que la peur : la détestation, le rejet, la haine. Ou au moins l'aversion. Au moins un "je n'aime pas" ou un "je suis contre". Ou "je suis allergique à".
Ils ont été forgés en symétrie à -phile ou -philie. Mais symétrie plus sonore qu'étymologique. Si un islamophile aime les musulmans ou la religion islamique, un islamophobe serait celui qui ne les aime pas…? Mais il y a erreur : le bon terme, sur racines grecques, pour dire "qui n'aime pas", devrait s'appuyer sur la racine mis-, comme dans misanthrope (qui déteste les humains) ou misogyne (qui déteste les femmes). Et donc celui qui n'aime pas l'islam et les musulmans devrait être le misislam ou misislamiste. Évidemment, ça sonne moins bien. Et puis, islam n'étant pas un mot grec, on pourrait aussi bien utiliser une racine latine et donc sortir antislam, pour dire qu'on est contre.
Comme on dit "antisémite". (Mais… les arabes aussi sont des sémites…)
Mais voilà, le terme islamophobie est entré dans le langage courant, à tort ou à raison, et on ne s'en débarrassera pas facilement.
Mais c'est aussi que, finalement, il dit le vrai.
Il s'agit bien de phobie, il s'agit bien de peur – et au sens fort.
L'islam fait peur parce qu'un certain nombre de gens pratiquent la terreur en son nom.
Et donc on n'aime pas, parce que, si on peut ne pas aimer (-phile) une idée ou quelqu'un sans en avoir peur (-phobe), par contre il est difficile d'aimer une idée ou quelqu'un si on en a peur.
Et par ailleurs, on a une forte propension à généraliser.
— C'est qui, ce "on" ?
— Ce "on", pour une fois, désigne nous tous les humains.
— Tu généralises, là…
— Oui, on généralise, on systématise, on amalgame et on stigmatise – autres termes médiatiquement consacrés, même si, ainsi cent fois répétés, ils commencent à me chauffer les oreilles.
— Tu sais que amalgame, c'est un mot d'origine arabe… un terme alchimique avant d'être chimique.
— Oui. "Alchimie" aussi est d'origine arabe.

LA PEUR, donc… La soumission (j'y reviens) par la peur.
Je m'inspire ici de Al-Modor, Beyrouth, Dalal Et-Bizri. (Courrier International)
L'accusation d'islamophobie est médiatique et récente. C'est aussi que l'islamophobie (que je définis comme "peur de l'islam") n'est pas un a priori, n'est pas une vieille haine historique de l'occidental envers le musulman. "Avant", OK, il y a toujours eu plus ou moins un racisme anti-arabe (on pourrait développer historiquement, mais je suis plus préoccupé par maintenant), mais l'islamophobie moderne est la conséquence d'actes venus de l'islam, effectués "au nom de l'islam", et qui terrorisent, qui terrifient, qui sont faits pour terrifier.
« L'islamophobie résulte tout naturellement de tous les assassinats individuels ou collectifs qui ont été commis au nom de la "défense de l'islam". »
(Mais – répétons le – Daech et Al Qaïda ne sont pas des groupes de défense des droits des musulmans.)
Il faut bien voir que la source de l'islamophobie n'est pas l'Occident, elle est l'Orient musulman. Daech, avec sa volonté de régner au nom de la charia, fait trembler d'abord l'Orient. L'islam, dans cette région, est le seul héritage, il n'y a pas d'autre culture, pas d'autre sacralité, pas d'autre idée ni idéologie. L'islam est hégémonique et en même temps perçu comme en danger : le musulman d'Orient craint pour lui, d'autant plus qu'il n'a pas d'alternative sous la main. (Un occidental, s'il craint pour son statut religieux, peut abandonner, en changer, s'athéiser sans avoir de comptes à rendre. Un Américain qui déménage n'hésitera pas, pour s'intégrer, à adopter la secte réformée de son nouveau quartier.) Cette crainte pour l'islam que vit le musulman au Moyen Orient est le ciment de la société et la justification des politiques, le moyen de légitimation des régimes musulmans, qu'ils soient islamistes ou pseudo-laïcs.
Mais cette crainte POUR l'islam entraine la crainte DE l'islam. Car cet islam qui se sent en danger se croit forcé de réprimer toute critique intellectuelle, historique, et toute ironie. « La peur de l'islam, sa peur endémique, interne, c'est la peur de la mort, de la mise à l'index, de la prison, de la flagellation, de l'assassinat… pour un simple avis exprimé à son propos. » Autrement dit, l'islam hégémonique règne par la peur sur son propre peuple, impose la soumission sans condition : il est totalitaire. De la peur quotidienne, il passe à la terreur, au terrorisme. Du coup, oui, là-bas, on a peur de l'islam parce que l'islam FAIT peur. Sur place comme au dehors. Et en ce sens, oui, je peux me dire "islamophobe" : je crains l'islam – comme le musulman craint Dieu, la charia et ses propres maitres.
D'abord, c'est la peur classique, quotidienne, que vivent les musulmans d'Orient, comme les Russes sous Staline ou les Allemands de l'Est du temps de la RDA. Et c'est intégré dans les âmes et dans les corps, et dans les pratiques quotidiennes, c'est-à-dire que ça confirme le sens du mot islam : soumission fondée sur la crainte de Dieu.
Après, au degré supérieur, il y a la terreur, celle imposée par Daech, après les autres groupes islamistes terroristes : Hezbollah, Hamas, Al-Qaïda, BokoHaram, Al-Chabab, Talibans, Aqmi… Quels que soient les noms, les sigles, les origines géographiques ou historiques, leurs concurrences entre eux, c'est du pareil au même : la terreur fomentée par le fondamentalisme islamique (ou l'islam fondamentaliste – terme contestable, OK, mais qui tend à s'imposer). Daech menace, terrorise d'abord les populations locales, arabes musulmans et voisins. C'est un régime ni civil ni démocratique ni républicain, c'est un régime religieux, une théocratie. Et comme cette théocratie ne se réclame de rien d'autre que l'islam, n'importe qui en Orient ne peut que plonger dans l'islamophobie. On peut dire en ce sens que Daech travaille, consciemment ou non, à détruire l'islam.
Et comme leurs actions débordent sur le reste du monde, n'importe qui dans le monde ne peut que plonger dans l'islamophobie.
Encore une fois, quand je dis « Ils font ce qu'il faut pour que le monde devienne islamophobe », ce "Ils" ne désigne pas "les musulmans" en vrac, mais les groupes terroristes islamiques. Telle est la puissance négative d'une minorité active violente : un enfant voyou dans une famille va faire détester toute sa famille par les voisins. La  propension à généraliser est universelle : on n'amalgame pas, on généralise. Il faut se retenir à deux mains pour ne pas.
Cette tendance à généraliser est d'ailleurs partout. Quand des instances musulmanes parlent pour tous les musulmans soumis, elles affirment que les caricatures de Charlie Hebdo "blessent un milliard ½ de musulmans", comme si ceux-ci (TOUS les musulmans, comme un seul homme ? – généralisation…) avaient eu le choix de s'exprimer librement, sans peur, sans menaces, sans avoir à craindre la prison ou la flagellation (pensons à certain bloggeur saoudien). Comme s'ils n'étaient pas tous victimes de la peur, de cette peur double : peur pour l'islam (eux-mêmes en tant que musulmans) et peur DE l'islam, celle-ci provoquée par les extrémistes tueurs ET par les applications drastiques de la charia par certains gouvernements.
•••
Après il ne faut quand même pas nous demander de faire constamment la distinction subtile entre chiites et sunnites et une douzaine d'autres nuances locales, entre régime turc et régime égyptien, saoudien ou qatari, sectes et sous-sectes. Pour le dire trivialement : on n'a pas que ça à faire, on a d'autres soucis. Il faudrait qu'on lise le Coran et les hadith, et réfléchir et analyser… pour comprendre. (Moi, ça va, je suis à la retraite, j'ai du temps…) Mais, chrétiens, on n'a même pas lu la Bible, juste des petits bouts. Athées, on n'a pas forcément lu Voltaire et Spinoza (qui n'étaient pas vraiment athées), ni même Michel Onfray. L'islam nous imposerait, par chantage-terrorisme de nous intéresser à lui, d'en pénétrer les arcanes (que le musulman de base ignore lui-même), de le prendre en compte… et pourquoi pas de l'aimer (?).
Seulement, quand on tue nos amis "au nom de l'islam, d'Allah et du prophète Mahomet", nous, primairement, on a parfois envie de le tuer, l'islam, on ne fait pas de détail. Après, comme on est des gens civilisés, on se calme, et si on a le temps on réfléchit, on apprend, on essaie de comprendre, histoire de voir si on ne peut pas faire mieux que la réaction primaire… Sans se laisser impuissanter.
Si la majorité des musulmans sont des gens normaux qui ne font chier personne, il faut voir en même temps (et eux-mêmes doivent le voir) que la majorité des actes terroristes dans le monde actuellement sont commis par des gens se réclamant de l'islam.
Il faut dire simultanément ces deux choses, dans un ordre ou dans l'autre, peu importe :
• La majorité des attentats qui ont lieu dans le monde actuellement le sont au nom de l'islam.
+ La majorité des musulmans dans le monde actuellement sont des gens normaux qui n'ont rien à voir avec les attentats en question et ne demandent qu'à vivre leur vie en paix.
Entre les deux, on met un ET ou un MAIS ou un + ou un //. Mais on doit dire les deux. Chacun des deux est un fait statistique, c'est-à-dire une "petite généralisation". La mise en // et en confrontation de ces deux sentences, évite la "grande généralisation" – ce qu'on nomme "amalgame" et finalement islamophobie au sens de racisme.
••••••••••••••••••••
(C'était un article un peu long, je sais, mais je ne pouvais pas le subdiviser… Et c'est de toute façon "à suivre")



Dessin de Soulcié

lundi 2 mars 2015

LA MALADIE DE L'ISLAM


Autocritique ?
La culture musulmane manque, semble-t-il, actuellement, d'outils (auto)critiques rationnels, comme si elle ne savait pas poser pour elle-même la question de la modernité. Alors que l'Inde, la Chine, le Japon ont trouvé ou trouvent des réponses à la question de leur insertion dans la modernité (même s'ils ne trouvent pas forcément les bonnes réponses et même si le concept de "modernité" demanderait à être interrogé profondément). On peut même se demander si la culture musulmane "se pense" : est-ce qu'une FOI pense et se pense ? Pourtant, si : des Abdennemour Bidar ou Abdelwahab Meddeb nous le prouvent, philosophes laïcisés, occidentalisés, dit-on, comme d'autres, journalistes ou essayistes vivant au Liban, en Grande Bretagne, en Inde, en Hollande… Un réveil à la suite des récents évènements ? Charlie Hebdo, bien sûr, mais aussi les talibans à Peshawar, al-Chabab en Somalie, Boko Haram au Nigeria, et Daesh, leurs massacres et autres exactions monumentales… et les quasi quotidiens attentats au Proche et Moyen Orient…
(Ce qui suit s'inspire en particulier d'une série d'articles parus dans Courrier International tournant autour de ce que Meddeb a appelé "La Maladie de l'islam" - Seuil - 2002)
Le ver dans le fruit
Je me posais la question à propos de la pédophilie dans la prêtrise catholique : y aurait-il dans le catholicisme un noyau de perversion originel, ab ovo ? Autre chose que le « Laissez venir à moi les petits enfants » du Jésus. Je n'ai pas la réponse.
On peut se poser le même genre de question sur le nazisme né au cœur de l'Allemagne ou le stalinisme au cœur du marxisme. Le ver est-il dans le fruit dès la conception ?
Je me pose une question similaire pour l'islam : Y aurait-il un ver dans le fruit ? Mais je dis bien DANS le fruit, né dans le fruit par génération spontanée, pas un virus "venu d'ailleurs". Y aurait-il un noyau pourri, une erreur fondamentale (fondamentaliste) qui ferait de tout musulman, potentiellement, un tueur, un violeur, un guerrier conquérant ? Avec un brin de parano et de romanesque, je pourrais voir dans chaque adepte une sorte de "cellule dormante" ayant reçu un ordre post-hypnotique qu'un mot clé pourrait réveiller à n'importe quel moment (cf mon chapitre sur Le Vieux de la montagne). Au point que j'ai du mal à adhérer au discours des gentils musulmans qui disent « Le terrorisme, ce n'est pas l'islam… la violence, ce n'est pas le fait de l'islam… les terroristes, ce ne sont pas des vrais musulmans… l'islam, c'est la paix… etc. » Mais tant que des tueurs se réclament de l'islam pour égorger, décapiter, exploser, massacrer en masse, terroriser, tyranniser, violer, etc. etc. etc., personne ne peut dire que l'islam est une religion de paix.
Être d'une religion, c'est se réclamer d'une religion.
Les terroristes crient bel et bien « Allah akbar ! Vengeons le Prophète, etc. » Ils se réclament bel et bien de l'islam. Ils terrorisent, tuent et tout le reste "au nom de l'islam". Et les musulmans raisonnables les condamnent "au nom de l'islam". Finalement, est-ce qu'on peut dire ou faire n'importe quoi "au nom de l'islam" ?
Et puis chacun nait dans une religion, chacun acquiert à la naissance la religion de ses parents, on n'y est pour rien et on n'y peut rien. On peut en sortir ? Oui, facilement dans le christianisme, difficilement pour l'islam… Sinon, on peut l'assumer et le revendiquer. Les terroristes qui crient « Allah akbar » sont de vrais musulmans, puisque nés dedans ET s'en revendiquant (fortement). Des mauvais, certes, mais des musulmans. Autrement dit, IL Y A des mauvais musulmans ; ou des musulmans mauvais… comme il y a des chrétiens mauvais, des juifs mauvais, de bouddhistes mauvais… Faut il s'en étonner ?
Qu'ils mentent consciemment ou qu'ils se trompent via une lecture à la fois orthodoxe et tordue (!) des textes, je veux bien, mais leur revendication "au nom de l'islam, au nom du Prophète" reste un fait. Un fait public.
Et ça donne donc envie de dire "à l'islam", c'est-à-dire aux bons musulmans et musulmans bons : « C'est votre maladie, c'est d'abord à vous qu'ils font du mal. Puisque ce ne sont pas de "vrais musulmans", désolidarisez-vous d'eux un peu mieux que par quelques déclarations embarrassées, c'est-à-dire débarrassez-vous d'eux, chassez les, bannissez les, jetez les. Tuez les, au besoin. On ne vous demande pas d'avoir honte ou de vous excuser pour eux, on vous demande de vous/nous en débarrasser. »
Daech et Al Qaïda ne sont pas des groupes de défense des droits des musulmans.
Et donc, si on vous demande, musulmans, de faire le ménage chez vous, d'éliminer les moutons noirs, de soigner et nettoyer l'islam, c'est pour que plus personne ne puisse faire "ça", ces horreurs, "au nom de l'islam", qu'il n'y ait plus aucun prétexte, dans l'islam, qui permette de justifier "ça". (Ça suppose aussi, comme dit dans un post précédent de "décoraniser le Coran", de virer les versets guerriers, meurtriers…)
Désolidarité
Un problème intérieur est peut-être qu'il existe une solidarité entre musulmans, une pensée en tant que "nous", liée à la soumission et à l'aspect tribal, le nationalisme religieux, qui soude la communauté des croyants, la oumma, par delà les frontières, y compris les moutons noirs. Derrière les condamnations, il reste cette pensée sourde « Oui, ils font le mal, c'est vrai, mais ce sont quand même, malgré tout, nos frères musulmans. » Et donc, pour concrétiser le discours tenu plus haut (le « ce ne sont pas des vrais musulmans, débarrassons-nous en »), il faudrait un grand retournement mental qui permette à toute la communauté musulmane d'émettre des fatwas qui excluent ces hommes, qui les apostasient, qui les vouent à l'enfer. L'ennui, c'est que, 1) malgré l'idée de l'oumma, l'islam est divisé en de multiples courants et sectes ; et 2) il n'y a pas de hiérarchie admise par tous, à même d'émettre un ordre valable pour toute la communauté des croyants, comme peut le faire, dans l'Église catholique, le pape et ses bulles.
•••••••••••••
En parlant de "maladie de l'islam" ou d'un islamisme "caricature de l'islam", je me rends bien compte que ce je dis là peut être offensant ou perçu comme tel, ou "donneur de leçons", et qualifié d'islamophobie.
Pour ma défense je dirai d'abord que je me réfère à des penseurs musulmans qui ne m'ont pas attendu pour parler, parfois férocement, de maladie, de cancer, de fascisme né de l'intérieur, etc. Déjà cités, Bidar, Meddeb… J'y ajouterai nombre d'auteurs issus de différents pays à majorité musulmane lus dans Courrier International. J'aurai sans doute à citer aussi le psychanalyste tunisien Hechmi Dhaoui ("Musulmans contre Islam ?", entretiens avec Gérard Haddad).
Ensuite, pensons seulement à notre corps. Chacun de nous porte des milliards de bactéries, virus, parasites divers, tous potentiellement pathogènes. À l'état normal, nous sommes "porteur sain", c'est-à-dire que ces microbes de toutes sortes se tiennent tranquilles, vivent leur petite vie en compagnie de nos cellules personnelles. Mais il sont susceptibles de susciter une maladie au sens propre à l'occasion de conditions nouvelles : froid, chaud, manque de vitamines, affaiblissement des défenses immunitaires… Le plus souvent, on ne choppe pas une maladie invasive, on l'a en soi, oubliée, ignorée, mais prête à se réveiller… comme une "cellule dormante"… expression qui nous rappelle, fort justement, le terrorisme.
Donc, un peu de patience et j'aborderai ce thème et ce terme d'islamophobie.