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mercredi 30 juillet 2014

ET APRÈS…??? (3)


L'infini des chaines de causalité (intérieures, extérieures, passées et présentes) est inaccessible, inanalysable, inconnaissable au delà des quelques maillons les plus proches dans le temps et dans l'espace, les plus évidents, les plus mécaniques. (Mais c'est Moi.)
Mon inconscient freudien, je n'y ai accès, par définition, que très fugitivement. (Mais c'est Moi.)
Mon histoire personnelle, ma mémoire et les témoignages de mes proches ne me disent pas tout de mes "constellations familiales"… (Mais c'est Moi.)
Mes gènes, mes hormones, mes circonvolutions cérébrales, neurones et l'infini de leurs connexions possibles, les neuro-bio-sciences n'en savent pas tout et n'expliquent pas tout, loin de là, surtout quand elles mélangent causes et corrélations. Avec ça, on commence à découvrir qu'une enfance vécue dans un milieu merdique bousille les gènes eux-mêmes, et que ces destructions se transmettront aux descendants… La culture, le vécu influe sur la nature, le biologique, l'ADN. (Mais c'est Moi.)
Les influences, fastes ou néfastes, de "la société", qui peut en faire le compte ? Et mes rôles, dans cette société ? Et la météo ? Quand à Dieu, au Destin, au Grand Livre là-haut, ou les extraterrestres, ils sont par définition inaccessibles. (Et par ailleurs imaginaires.) (Mais c'est Moi.)
Bref, si
1) je suis totalement déterminé par TOUT, mais si
2) l'infini des causes, ce TOUT, est inconnaissable… si je n'ai aucun moyen de savoir tout de ce par quoi je suis déterminé, c'est comme si je n'étais pas déterminé du tout.
Je suis libre. À partir du moment ou mon Moi (je) est constitué de TOUT, et que ce TOUT est hors de portée de mon savoir, je suis libre.
— Mais… tu cultives les paradoxes ! Ta liberté n'est qu'une illusion fondée sur la non connaissance des déterminations… Dans l'absolu…
— Mais "dans l'absolu", ça n'existe pas. Personne ne vit "dans l'absolu". Tout le monde vit dans le monde réel. Un Moi illusion vivant une illusion de liberté dans un monde réel, moi, ça me va !
— Mais si je sais que c'est une illusion, est-ce encore une illusion ?
— Pas exactement…
— Mais alors, c'est quoi ?
— Un jeu. Une illusion assumée, c'est un jeu, un acte gratuit. On fait semblant d'y croire et on obéit aux règles du jeu.
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Le sujet agissant, Moi, Je, est constitué de tout ça, ce gros tas de causes, ces conditions, ce TOUT. Moi, mon Moi, c'est tout ça. Tout ce que j'ai essayé de m'étranger pour me dédouaner de mes erreurs ou fautes, c'est bien Moi. Je ne peux plus dire « c'est la faute à mes pulsions, mes gènes, ma névrose, mes hormones, le Destin, la malchance… » comme si c'étaient des aliens.  Tout ça, c'est Moi. What else ?! Mes gènes, c'est Moi, mon éducation, c'est Moi, ce que j'ai mangé à midi, c'est Moi, mon histoire, ce qui m'est arrivé de bon ou de mauvais dans toute ma vie, c'est Moi, l'état de mes lombaires, c'est Moi, les injonctions du curé au caté de mon enfance, c'est Moi, les cours de philosophie de terminale c'est Moi, le temps orageux, c'est Moi… (Et quand je me tape sur les doigts à force d'enfoncer le même clou, c'est Moi qui ai mal, c'est pas "mon doigt".)
Tout ça, ce n'est pas un carcan imposé d'un prétendu extérieur et qui "me" tiendrait prisonnier. Tout ça, c'est tout ce qui constitue Moi… cette illusion que j'appelle Moi. Mon Moi est fait de tout ça. Je suis fait de tout ça.
Partant de là, je peux de nouveau agir en tant que Moi, sujet libre et responsable, sans me prendre la tête plus que ça avec « est-ce bien Moi qui agis ou suis-je agi par mes conditions ? » Quels que soient mes choix, ils viennent de Moi, c'est-à-dire de tout cela qui constitue Moi, tous mes atomes, tout mon passé, tous les liens de causalité qui mènent à Moi-en-cet-instant. Mes actes sont bien mes actes et je peux bien les qualifier de "libres et intentionnels", je dois, même, les revendiquer comme tels.
Ce qui veut dire, enfin !, que ma responsabilité est totale.


lundi 28 juillet 2014

ET APRÈS ? (1)


Je crois que c'est Flaubert qui disait que la bêtise, c'est de conclure. Je ne m'y risquerai donc pas…
Pourtant… à quoi voulais-je en venir…? Je ne sais même plus, moi… Y a-t-il quelque chose à tirer de tout ça, toute cette quête du Moi introuvable, sur un plan un peu large ? Pas métaphysique, mais disons sur notre "être-au-monde", et donc sur des questions de liberté et de responsabilité… donc de morale ou d'éthique, dans leurs applications concrètes, politiques, même : égalité, justice…
Après toutes ces affirmations convergeant sur l'idée que le Moi est une illusion flottante dans un monde flottant… et, en parallèle, la certitude que chacun a nécessairement de son Moi, on peut se demander comment vivre avec ça sans se rouler par terre en bavant dans les affres de l'impuissance. C'est que, quel que soit le doute métaphysique, dans la réalité de tous les jours, chacun est bien forcé de dire Moi, de dire Je et de s'assumer comme sujet de ses actes, non ? (Ne serait-ce que face à la justice.) Ou alors vanitas vanitatis… tout est vain…
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Quelques exemples ?
• Les gènes. S'appuyer sur l'idée (fausse mais pratique) que nos comportement sont programmés dans notre code génétique, notre ADN, notre spécialisation sexuelle, par exemple (ou "genre")… concevoir donc notre héritage génétique comme une essence, un conditionnement, un destin incontournable, c'est rassurant… et déresponsabilisant ; pour ne pas dire "déculpabilisant" ; en cas de faute, on plaidera l'irresponsabilité génétique ! « C'est pas ma faute, c'est mes gènes ! » Autant dire « C'est pas Moi, c'est mes gènes ! », et donc « Mes gènes ne sont pas Moi ! »… ce qui devient étrange…
• La société. « C'est pas ma faute… c'est la faute à la société… mon éducation… les mauvaises influences… la grande conspiration internationale… les extraterrestres… » C'est la "théorie du milieu", qui met tout sur le dos de "la société" ou du "système", qui exonère tout acte mauvais au nom de la souffrance sociale. Dostoïevski, grand penseur de la culpabilité, s'est bagarré avec ça… Au tribunal, un avocat plaidera les circonstances atténuantes ; ça sert à équilibrer la justice, à la déraidir, mais est-ce vraiment une justification morale ? Et donc ce "comment la société m'a formaté" ne serait pas Moi ?… étrange encore…
• L'inconscient freudien. « C'est pas ma faute… c'est mon inconscient ! » Merci, Dr Freud, de nous avoir procuré ce bon prétexte. Je n'ai pas agi. J'ai été agi par… mon Ça, mon inconscient, mon subconscient, toutes ces entités perverses planquées dans mes tréfonds qui n'attendent qu'une occasion de me faire faire des bêtises ou des saloperies. (Dans le temps, on aurait parlé de possession diabolique… Plus récemment d'épilepsie, dont l'étymologie signifie "s'emparer de-". Aujourd'hui, l'avocat va plaider l'accès de folie momentanée, ou plus exactement "un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement".) Et donc, là encore, mon inconscient ne serait pas Moi. Et là, de nouveau : étrange !
La liste des justifications possibles est infinie : c'est mes gènes, c'est mes pulsions inconscientes, c'est mon cerveau reptilien, c'est que j'ai été malade, mal nourri, battu par mes parents, c'est mon corps (qui donc, lui non plus, ne serait pas Moi…?) etc., etc.
ÉTRANGE, oui, tous ces étrangers en Moi… 



vendredi 4 juillet 2014

Je suis… quoi ?


Michel Serres : « A défaut du sujet, je peux dire l'adjectif. »
On n'emploiera "je suis" que suivi d'un définissant, d'un qualificatif : Je suis ceci ou cela. Comme ceci ou comme cela. — Je suis un homme — je suis blond — je suis fatigué… par exemples et en se rappelant toujours qu'il ne s'agit pas d'états fixes, absolus, mais passagers.
Je suis "un homme" – lu en tant qu'être humain, représentant de l'espèce humaine, l'humanité. (Petit problème sémantique : quand je parle de l'humanité ou du genre humain, c'est pour ne pas dire à tout bout de champ "l'Homme", cette généralisation abusive, cette invention. Et quand je dis "un homme" ou "les hommes", c'est un humain en général, mâle ou femelle, enfant ou vieux. Que les chiennes de garde ne m'aboient pas aux fesses en me forçant à dire, comme un quelconque homme politique « les hommes et les femmes » !)
Être "un homme", un humain, donc, c'est un état durable (encore qu'un coma prolongé puisse faire douter de l'état humain : on dit légume, alors, mais c'est faire injure aux légumes), un état relativement durable mais pas fixe. "Homme en tant que mâle adulte", oui, par exemple, mais j'ai été bébé, enfant, ado, et vieillard je deviens (restant pourtant homme mâle encore, tant que je bande.)
De même, blond, je le fus, plus ou moins, et de moins en moins…
De même pour "fatigué", parfois, et à durée variable.
Une fois de plus : Ne jamais oublier le temps. L'identité, ce n'est que « ce qui demeure au sein de ce qui devient. » (Raphaël Enthoven). Le soi se maintient dans le temps, par mémoire et anticipation, et se reconnait soi-même comme soi, sur la longueur. Il y a une unité narrative d'une vie.
MOI n'est pas. Je suis définissable comme ceci ou cela, certes, mais à un moment – et ça change. Un homme n'est pas un être, mais un existant, un processus étalé dans le temps et dans l'espace, une activité. D'ailleurs bien des désignées "choses" sont en fait des processus. Tout, même. Même un caillou a une naissance, une vie, une mort… disons plutôt un début, une durée, une usure, une fin. La différence c'est que le caillou, sujet à l'entropie, va vers une dégradation, une usure, alors que l'humain, et l'espèce humaine, le vivant en général, évolutifs, fers de lance de la néguentropie (ou syntropie) vont vers une complexification (du moins pour un temps).


mardi 24 juin 2014

PERSONA


"Une personne", c'est "personne" ?
C'est sans doute une illusion de croire qu'il y aurait une personnalité de surface (théâtre, faux-semblant, hypocrisie, dissimulation, moi social, masque, persona…) qui cacherait, dissimulerait la vraie personnalité, le MOI pur, authentique. (Derrière ça, il y a l'idée que "l'habit ne fait pas le moine". Pourtant, même à poil, notre paraitre est bel et bien notre être (notre exister). Mais oui : l'habit fait le moine. Et le patchwork fait l'Arlequin. Mais les habits se salissent et s'usent : on en change.)
(Persona : masque des acteurs antiques, à l'expression figée, mais laissant passer la voix (per sona). La personne peut être vue comme un masque à travers lequel passe une voix, la voix de quelqu'un. On existe en tant que "quelqu'un" (sujet) plus par sa parole que par son aspect extérieur, en tout cas dans notre civilisation très verbale, très intellectualisée, où le visage parlant, mimant le corps, l'efface.)
Plus profondément, on croit qu'il y a différentes couches de MOI, conscient, subconscient, inconscient, toutes plus ou moins marquées par la vie sociale, toutes "fausses", et qu'il y aurait "quelque part" un vrai MOI, pur et dur, intouché et intouchable, un noyau dur (une âme immortelle…?) caché sous les épaisseurs de faux MOI.
Et c'est ce MOI profond qu'on trouverait ou retrouverait à travers une thérapie, un travail de développement personnel, une initiation. Avec une idée d'absolu, d'authenticité de ce "vrai MOI", tout le reste étant relatif, adapté, plus ou moins trivial.
Illusion. Ce noyau dur, s'il existe, n'est fait que de nos instincts, notre part physiologique, notre code génétique, notre part animale, faim-soif-contact-maternel : la personnalité du fœtus. Ce MOI est universel, en ce sens que nous avons tous le même : symétrie bilatérale, respiration par des poumons, circulation sanguine, mammifère, sexuation, etc.  et n'a donc rien d'un MOI tel qu'on l'entend en général : un individu, un sujet. Ce noyau serait ce qui, en chacun, tient de l'universel. La nature, d'abord physique, physiologique.
Ensuite "la nature humaine" ? Il y a bien une nature humaine, oui, celle de la nature dans l'homme et l'homme dans la nature. Nature animale, donc, à quelques détails près : la station debout, l'adaptabilité, la parole, le gros cerveau, la capacité à symboliser, à former des idées abstraites et à les transmettre.
Petite schématisation personnelle :
Dans nos conditionnements humains, partant du corps, on peut voir six directions concrètes et leurs extrapolations symboliques :
• La dualité verticale : haut \ bas ; le ciel \ la terre ; et, symboliquement, la morale, les valeurs : le bien et le mal. Le ciel et l'enfer. L'esprit et la matière (le corps, la chair). Le pur (léger) et le lourd. (Peut-être  une sorte de symbolisation du phénomène de la pesanteur.)
• La dualité l'horizontale : dos \ face ; derrière \ devant : le temps, la temporalité. Derrière, le passé ; devant, l'avenir. Lié à la marche et au placement des yeux sur la face. (Avec aussi des connotations psychologiques et morales : la mémoire, la nostalgie, les regrets \ l'espoir, l'espérance, le projet, la curiosité, l'élan vital…)
• L'autre dualité l'horizontale : symétrie bilatérale gauche \ droite : l'espace ou l'environnement au sens large, tout autour – et donc les autres, la société. (Avec aussi des connotation psychologiques et politiques – culturelles : gauche "féminine" et maladroite, droite "virile" et rigoureuse, etc.)
« Et tout le reste est littérature…»
Le reste, c'est "la condition humaine" : les conditions de vie historiques, inscrites dans une époque, un lieu, un climat, une culture…