lundi 31 décembre 2018

IVRES DE BIZARRES


• Lola Lokidor était capable de dormir couchée sur l'eau d'un lac. On soupçonna un soutif gonflé à l'hélium. Elle enleva tout et reprit son somme. Son visage serein se berçait de ciel. Ses deux nénés émergeaient comme deux gâteaux crémeux ponctués de cerises sur le-, suivis longitudinalement de la légère rondeur de son ventre ponctué, lui, du nombril formant lac reflétant les étoiles (une seule étoile, en fait), et de ses cuisses d'albâtre rose. Plus loin, collier de perles roses, ses orteils tintinnabulaient. Les assistants applaudirent à voix basse, saisis par l'intense poésie de la scène.
On découvrit par la suite que le lac ne faisait que dix centimètres de profondeur, mais cela n'enleva rien à l'intense poésie de la scène.
Insubmersible, Lola Lokidor était aussi incombustible, mais c'est une autre histoire.
• Que voici : le 21 juin 1978, elle resta assise sur une cuisinière pendant quatorze minutes, à côté d'une marmite où cuisait un poulet.
Elle ne révéla jamais sa recette.
• Rufus Tucru, alors envoyé du ministère de l'extérieur, fit une tournée en AOF des années 50 pour s'informer des besoins alimentaires des populations. Il fut mangé par les cannibales (qui ne révélèrent jamais leur recette).
• Parciment Fluvial écrivit plus de 2764 lettres d'amour à Lola Lokidor en lui demandant de l'apouser. En vain : elle apousa le facteur (Rufus Tucru).
• Rufus Tucru s'était marié trois fois. Après le décès de ses deux premières femmes (Curcumène Totognon et Adénoïde Langouste), il les avait fait empailler et installer au pied de son lit. C'était son coté Barbe Bleue. Sa troisième (Lola Lokidor) appréciait peu. Elle exigea qu'elles fussent enterrées. Rufus finit par accepter mais il enseigna à deux perroquets les noms de ses épouses précédentes et les installa sur des perchoirs au pied de son lit. Lola appréciait peu. Lors d'une de ses crises de cuisine impromptue, elle les pluma et les servit sur canapé à Rufus. Il les reconnut à la coiffe de plume qu'elle portait ce soir-là. Quelques instants, il fut tenté de se vexer, mais comme cette affaire avait assez duré il choisit d'en rire – hu-hu.
• Rufus Tucru, un jour, tomba du quatrième étage sur un passant anonyme qui mourut sur le coup tandis que Rufus s'en tira. Les parents du passant tué s'adressèrent à la justice pour demander réparation. Le juge proposa que l'un des parents en question montât au même quatrième étage et se laissât tomber sur Rufus Tucru, responsable involontaire de l'accident. Personne ne se porta volontaire et l'affaire fut close.
• Dans le même ordre d'idée, Lola Lokidor sauta du troisième étage en apprenant que son mari (Rufus Tucru) l'avait trahie. Elle tomba précisément sur lui, qui rentrait sagement à la maison, et le tua.
 • Rufus Tucru, fatigué de vivre, décida de se noyer et d'entrainer avec lui son chien Prolégomène et son chat Catalyse qu'il aimait beaucoup. Il se les attacha aux bras et se jeta dans le Danubre. Mais le chien et le chat savaient nager, si bien qu'ils le ramenèrent au bord vaillamment. Rufus Tucru les détacha, les relâcha en leur souhaitant bon vent et retourna se noyer. Mais dans le Dnieupr, cette fois, c'est plus sûr.
• Rufus Tucru était sans doute le dernier homme sur Terre à porter des bretelles. Un jour, par distraction, il essaya d'enlever son pantalon avant d'avoir enlevé sa veste (cintrée). Il s'emmêla les pinceaux dans ses bretelles, renversa la bougie (c'était au temps du retour à la bougie, après la Grande Bistouille), s'enflamma et eut été mouru brulé vif si Lola Lokidor ne fût à cet instant sortue de la chambre, porteuse du seau hygiénique (c'était au temps de plus du tout à l'égout, après la Grande Bistouille) et ne l'arrosât copieusement de pisse.
• Lola Lokidor, la célèbre danseuse du Crazy Horse Saloon™, en tournée générale, devait toucher un chèque dans une banque d'une ville de province, mais avait oublié ses papiers d'identité. Elle sortit l'exemplaire du mois de Playboy™ où elle était Playmate of the month™, déplia le triptyque central sous les yeux du guichetier, se déshabilla et prit la pose. Le guichetier (Rufus Tucru) ne se fit pas prier d'avantage et elle put toucher son chèque – sous les applaudissements de la clientèle.
• À l'instar de la célèbre Cléopâtre, Lola Lokidor décrocha d'une de ses oreilles une perle de vingt-quatre carats, la fit dissoudre dans du jus de citron qu'elle offrit à boire à Rufus Tucru. En remerciement, il fit monter en boucle d'oreille son plus beau calcul biliaire. Elle le porta jusqu'à la prochaine.
• Quelques mois après son divorce, Rufus Tucru consulta une agence matrimoniale en ligne pour trouver une nouvelle épouse. L'ordinateur sélectionna le profil de Lola Lokidor, qui s'était inscrite au même site et que l'algorithme jugea "faite pour lui" et "lui pour elle". Résignés, ils se remarièrent.
••••••••••
J'aurais pu sous-titrer ces courtes "d'après une histoire vraie". De même que ces précédentes déjà postées ici :
Lola Lokidor voyage toujours avec un cercueil dans lequel elle range ses robes.
Rufus Tucru, du temps qu'il était très riche, se faisait faire des lavements au champagne.
J'ai attribué ces bizarreries à mes personnages fétiches mais je les avais empruntées à des personnages réels cités dans le Livre des bizarres de Guy Bechtel et J.C. Carrière (Robert Laffont, 1981), une mine d'or pour les scénaristes. Je m'étonne d'ailleurs que personne n'ait tiré un roman, un film ou une BD de la vie de Psalmanazar, par exemple (cf. une page très complète sur Wikipedia) ou de Mariano Melgarejo et de quelques autres dictateurs sud-américains, de Princesse Caraboo, de Miss Menken, ou de quelques centaines d'autres bizarres authentiques.


samedi 22 décembre 2018

BURLESQUE SENTIMENTAL


Lola Lokidor venait juste de quitter Rufus Tucru après une brève séance de gymnastique lunaire. (La gymnastique lunaire, c'est comme la terrestre mais avec un tiers de la pesanteur. Il y a intérêt à avoir un plafond capitonné.) La séance s'était mal terminée : Lola voulait bien faire des pompes, mais elle avait les bras trop courts.
— Ya quelque chose qui gène, se justifiait-elle. Bicoze aye ame eu geurl.
— Va te faire empailler, rétorqua Rufus, cru comme un rorqual.
Pourtant, arrivée dans la rue, elle sentit que Rufus la suivait, encore en sueur malgré la température antarctique. (Rufus Tucru avait un tic : il cherchait toujours, où qu'il soit, le distributeur de café.)
— Qui est l'asthmatique dans la Cadillac ? demanda Lola.
Déconcerté, ou plutôt décontenancé, Rufus Tucru s'approcha en crabe. Une femme noire ébouriffée tenait le volant comme une assiette truquée. C'était Lola qui, par un mirobolant Subterfuge (avec Majuscule) s'était clonée, encore rousse (ce qui est un euphémisme) mais noire de peau.
— Je m'appelle Vénus Stromboli, déclara-t-elle d'emblée.
< Encore un nom pour stripteaseuse >, pensa Rufus. C'était en effet sur son buste que son tempérament volcanique s'affichait avec le plus d'évidence.
— Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? demanda-t-il avec une tête d'enterrement d'avance.
— Ces fariboles me turlupinent, ajouta-t-il avec une tête de cucurbitacée neurasthénique.
Lola (ou Vénus) démarra comme une bombe et disparut à l'horizontale.
Rufus, hagard, se retrouva entouré d'une bande de pickpockets. Ses poches se vidaient sous ses yeux. Il lui restait une poignée de mains. Il les échangea contre une paire de pieds. C'était moins drôle mais il en avait davantage besoin car c'était l'heure de la fuite. Il profita quand même  du fait qu'il avait deux mains pour leur en flanquer une dans la figure (à chacun).
Il rentra chez lui épuisé. Aurait-il seulement la force de s'endormir ? Et de rêver, peut-être…? Il resta fixe un long moment, au milieu des meubles transformés en fantômes sous leurs housses de Noël. Regardant ses pieds, < il faut que j'empeigne mes chaussures >, pensa-t-il, versatile. < Tiens, je me ferais bien une petite vaisselle, moi, comme ça, pour le plaisir >, pensa-t-il ensuite aparté.
Quand ce fut fait, il s'étendit sur son tapis persan  entouré d'une rangée de tessons de bouteilles.
Il relut L'Éloge de la fuite puisque c'était l'heure, alla faire pipi, puis tenta d'écouter L'Art de la fugue, mais décidément il n'aimait pas Bach. Il s'endormit, comme il l'avait souhaité.
Rufus Tucru rêve :
< L'esprit de Noël erre inlassablement. Il est à la recherche d'une proie. Il a l'aspect d'une petite flamme lévitant comme un mini-drone. Il jette son dévolu sur un gros bonhomme habillé en rouge nommé Joseph. Il se pose sur sa barbe – qui s'enflamme instantanément. « Ho… Hooo… », fait le gros homme en mourant.
L'esprit de Noël s'écarte et, se retournant, repère une jeune fille en costume de Marie, très jeune, 14 ans, peut-être. Il se glisse sous sa robe de mariée orientale, remonte le long de sa cuisse et…
— Mais !… Arrêtez ça tout de suite, intervient l'éditeur. C'est obscène. Vous n'avez pas honte de salir ainsi la magie de Noël ?!
— Appelez-moi Léon, réplique l'esprit de contradiction. Il s'éloigne, se met à la recherche de la féérie de Noël. Quand il l'a trouvée, il lui offre une poêle qui n'attache pas. (C'est pourtant pas la fête des mères.) >
(Note de l'auteur : J'aurais bien aimé écrire un joli conte de Noël "tout public", quand même… Mais je ne sais pas pourquoi, faut toujours que ça se barre en couille…)


vendredi 14 décembre 2018

JILL & JOHN SONT SUR UN RONDPOINT


Aujourd'hui Rufus Tucru et Lola Lokidor laissent la place à Jill et John.
(Une sorte de page d'actualité pleine d'apartés et dérives mal maitrisées…)
Jill et John sont de sortie sur le rondpoint moche voisin. Ils arborent un giléjone chacun. En plus, lui porte un bonnet rouge breton anti-portail détecteur de camion et elle un pussy hat rose anti Harvey Trump. Mais elle est torse nu sous son gilet de coupe Karl Lagerfeld (ne pas confondre élégance et arrogance) et elle s'est tatoué sur la peau, à la manière Femen, un slogan anti gazole : "Plutôt Vin que Diesel".
En aparté, un ami me dit : — Au cinéma n'importe quoi vaut mieux que Fast and Furious.
Je réplique (en aparté) : —  Oui, mais dans n'importe quoi, il n'y a pas Michele Rodriguez.
Ils ont hésité à sortir sans culotte. Mais ça caille, non ?
L'ordonnance interdisant aux femmes de porter un pantalon n'a été annulée qu'en 2013. Bien sûr cette ordonnance n'était plus respectée depuis longtemps (les années 20 ?), mais il n'empêche qu'elle était toujours là et donc susceptible d'être ressortie au besoin. Mais au fait pourquoi cette interdiction ? Parce que une femme était censée être sexuellement accessible à tout instant.
Au XVIII° et XIX°, des femmes très décolletées, des hommes très cravatés. Qu'est-ce à dire ? Là encore, un accès direct à "leurs charmes" et, même dans un cadre très poli et policé, une vitrine permettant à l'homme d'évaluer la marchandise avant achat. Et les hommes col dur/cravate ? Le joug du travail ? La rigidité de l'honneur, fierté, orgueil de classe ? Un reste d'armure militaire ? La "cuirasse émotionnelle" de Wilhem Reich….
Quand les Femen se tatoueront sur les nibards « Touche pas à mes nibards», on sera au maximum de la provocation paradoxale (une sorte de koan ?)
Ils ont hésité à arborer des masques "Anonymous"… Ce serait too much, non ? Mais tant qu'à faire dans "ce qui peut sauver la vie", ils se sont rabattus sur des masques à gaz, parce que les bords de route, rondpoints et autoroutes, c'est dense en particules fines.
(À noter quand même que le fameux giléjone échoue à sauver des vies quand un chauffeur routier polonais fonce dans le tas.) Un gilet de sauvetage ferait tout aussi bien l'affaire (commerce florissant sur les rives méditerranéennes…).
Jill et John rentrent chez eux, manger une bonne soupe devant un bon feu de bois. Mais ne faut-il pas interdire les feux dans les cheminées, très polluants en particules fines ? D'ailleurs on a découvert que les fabricants avaient inclus dans leurs cheminées un logiciel qui dissimule la pollution.
Les abeilles, victimes du syndrome d'effondrement des colonies, vont-elles rejoindre le mouvement, elles qui en ont déjà le look rayé jaune ? Et les guêpes, donc ! Et les tigres. Et les zèbres… Tous plus ou moins en voie de disparition. (Je rappelle qu'il s'agit d'animaux, des trucs qu'on a vu à la télé quand on était petit et qu'on croit que ça existe pas, que c'est que des effets spéciaux. De toute façon, le zèbre sera bientôt rayé de la carte. Le tigre aussi. (Mais pas les bananes, hein, dis ? Pas les bananes ! – qui sont d'ailleurs plus proches de la girafe que du zèbre ou du tigre.) Question subsidiaire : Les bites des tigres sont-elles tigrées ? Et celles des zèbres zébrées ?

— Faites gaffes aux pères Noël sur les marchés de- : la houppelande peut cacher une ceinture explosive.
— Sortons des giléjones pare-balle !

ANTIVERTUEUX
Ceux qui font étalage de leur modestie. Ceux qui dissimulent leur arrogance. Ceux qui avouent honnêtement leur corruption. Ceux qui affrontent leur lâcheté. Ceux qui s'énervent de leur patience. Ceux qui éclatent de prudence. Ceux qui exagèrent leur tempérance. Ceux qui détestent leur charité. Ceux qui regrettent leur espérance.
La sagesse, c'est éviter tous les excès – y compris les excès de sagesse.

EXCÈS
Toute chose menée à son excès mène à son contraire. L'excès de démocratie entraine le populisme qui entraine la dictature, la tyrannie. Si Donald Trump représente, incarne les positions de plus de 50% des Américains, c'est le triomphe de la démocratie, donc le triomphe du populisme, donc c'est la dictature/tyrannie en vue. De même avec le référendum "brexit".

BAC PHILO 2015
- Suis-je ce que mon passé a fait de moi ?
- La conscience de l'individu n'est-elle que le reflet de la société à laquelle il appartient ?
- Respecter tout être vivant, est-ce un devoir moral ?
- L'artiste donne-t-il quelque chose à comprendre ?
- Une œuvre d'art a-t-elle toujours du sens ?
- La politique échappe-t-elle à l'exigence de vérité ?

OTAGES (Nous sommes pris en otages par la réalité)
Diesel, alcool, tabac, même combat auto-contradictoire : chacun fait vivre beaucoup de gens, mais chacun fait mourir beaucoup de gens – parfois les mêmes.
Les ventes d'armes aussi.

SE BATTRE
Tous ces gens qui "se battent" (disent-ils) pour telle ou telle cause (la culture, le droit des femmes, la sauvegarde des grenouilles…) « Se battent » ? Mais contre qui ? Avec quelles armes ?
En réalité, il semble bien plutôt qu'ils se débattent… Ils s'agitent, en tout cas. Préférons ceux qui agissent.
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Ce qui est étonnant, c'est que nous nous étonnons encore de…
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 « Nous sommes devenus les autruches de l'apocalypse. », dit J.C. Carrière dans "Fragilité".

 Pieter Brueghel le vieux. La chute des anges rebelles.

lundi 10 décembre 2018

ALONE ON MOON / 41


JOURNAL INTIME APOCRYPHE DE LOLA LOKIDOR ET RUFUS TUCRU (suite suite suite)
•••
UNE SCÈNE À L'HÔPITAL
Tucru : —  Entrez
Rufus : —  Mais j'y suis déjà.
Tucru : —  Bon, alors sortez et frappez et attendez que je vous ouvre.
Rufus : —  OK. (Il sort.)
Il frappe. Toc-toc !
Tucru : —  Entrez (sur un ton vague qui laisse un doute).
Rufus : —  C'est que… vous avez dit que vous m'ouvririez. Je ne sais pas si je peux entrer en ouvrant la porte moi-même.
Tucru : —  Non, vous ne pouvez pas, en effet. Il y a un verrou. Moi-même, je suis attaché à la chaise, les mains menottées. Je ne peux pas vous ouvrir. Enfoncez la porte. C'est une question de vie ou de mort.
Rufus : —  Du moment que c'est vous qui… Pourtant, tout à l'heure, j'étais dedans… Et vous m'avez dit de ressortir.
Tucru : —  Effectivement vous êtes ressorti. Pendant ce temps, j'ai mis le verrou, je me suis attaché et menotté. Enfoncez la porte.
Rufus  prend son élan et enfonce la porte d'un violent coup de pied. La porte gicle et frappe Tucru en pleine face. Son nez pisse le sang.
Rufus : —  Désolé, Monsieur. Euh… Monsieur…?
Tucru : —  Pas de nom, espèce de fou, on nous écoute !
La conversation aurait pu en rester là, morne, mais Rufus reprend : — Ce qu'il nous faudrait, c'est un bon orage, là maintenant.
Tucru : —  Non. Ce qu'il nous faudrait c'est un troisième interlocuteur. Une femme de préférence.
Rufus : — Lola ?
Tucru : —  Oui, mais si on a Lola, on aura aussi Lokidor, c'est embêtant.
Rufus : —  L'eau qui dort… Il faut s'en méfier, parait-il.
Lola Lokidor déboule dans la pièce. Elle est vêtue d'une blouse blanche, comme une sainte, bien qu'il n'existe pas de sainte rouquine. Elle pointe un pistolet, on ne sait pas encore sur lequel des deux.
Lola : — Et vous croyez que de ce Tucru il ne faut pas se méfier, vous ?!
Tucru : —  Je vous l'avais dit. (À Lola :) Lola Lokidor, pourquoi êtes vous habillée ?
Rufus : —  C'est ce que je lui dis toujours. Mais vous, Tucru, pourquoi ne l'êtes-vous pas, habillé ? (En effet, Tucru est toujours attaché à sa chaise, les mains menottées et pisse toujours le sang du nez, mais on découvre alors qu'en plus il est à poil. Est-ce choquant ? En réalité, tout le monde est nu, sous ses vêtements. — Même le pape ? — Même le pape.) En plus, il bande, transpercé par la beauté. Car Lola Lokidor, même habillée, est un poignard hors du fourreau, une épine de cactus, un lance-flamme, une dent de dragon, un narval. Elle presse la détente de son pistolet. Pour éviter la balle fatale, Tucru se jette par la fenêtre, chaise et menottes comprises. Dehors, il s'écrase au sol comme une merde, creusant sa propre tombe par son impact. La porte arrachée le suit, lancée par Rufus.  Elle fera une parfaite pierre tombale : elle est en marbre. (Faux, bien sûr, on est au théâtre.)
Lola, échevelée : — Bon débarras. Elle remballe son arme, jette sa blouse et s'offre à Rufus, nue comme le pape. (C'est seulement alors qu'il découvrit que les yeux de Lola étaient pers.)
•••
Dans le courant de la nuit, Rufus quittera la clinique par un tunnel connu de lui seul et récupèrera (par dessous) le cadavre aplati de Tucru, menotte comprises, c'est plus sûr. Il se retrouvera donc entier – bipolaire toujours mais entier – sans que personne s'aperçoive de rien.
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mardi 20 novembre 2018

ALONE ON MOON / 40


ÉCHO… ÉCHO… ÉCHO… ÉCHO…
Lola passe sa première échographie depuis qu'elle a décelé sa grossesse.
— Alors, docteur, qu'est-ce que c'est, fille ou garçon ?
— C'est un lapin, lui annonça-t-il.
— Un… lapin ¿!
— Oui, vous savez, un petit animal velu avec de grandes oreilles. Très mignon. Est-ce que vous avez couché avec un lapin, récemment ?
— Euh… non, pas récemment. Avec une autruche, oui, mais une femelle… et en tout bien tout honneur.
(À ce moment un petit Beep retentit et un personnage apparait dans la semi-obscurité du labo sous forme holographique d'une trentaine de cm flottant dans l'air. Il semble à Lola que c'est un avatar virtuel de Rufus Tucru, mais elle n'est pas sure, elle n'a pas ses lunettes et elle est encore à poil, le ventre englué de gel lubrifiant au glycol-polyacrylate (non newtonien, présentant une faible impédance, une grande résistance à la polarisation et une excellente conductibilité, non gras, non irritant, hypoallergénique). Le bonhomme déclare : « Brigade de surveillance des clichés littéraires affiliée à Lapalisse™. L'expression "en tout bien tout honneur" est déposée et donc soumise au ©. Son usage est soumis au droit d'auteur. La somme de 50 € pour usage non autorisé vous est dores et déjà défalquée de votre compte bancaire. Salutations. » Et il disparait.)
Lola se lève, consulte son smartofone, constate les dégâts bancaires, puis passe sur la chaine d'infos gouv.net. Rien à propos d'une loi gouvernementale votée par les députes. Le © placé sur les clichés et expressions toutes faites est une affaire privée. Ce qui s'est passé, c'est que Rufus Tucru a écrit et réalisé un film où tous les dialogues ne sont faits que d'expressions toutes faites, et il a déposé le texte à la Société des Auteurs d'Ici et d'Ailleurs, comme marque déposée sous © et sujet à droits d'auteur. Depuis, il se gave.
Là, évidemment, le labo était connecté, c'est pour ça que l'alerte est arrivée si vite. Il va falloir faire gaffe, surtout sur les ordinatueurs, les messageries, les téléphones, mobiles ou câblés… et tout ce qui est connecté, c'est-à-dire… TOUT ! L'enfer est parmi nous.
Elle appelle Rufus (qu'elle connait bien).
— Et c'est légal, ça ?
— Oh oui, c'est un peu comme les noms de domaine sur le net. Le premier qui dépose devient propriétaire.
— Et tu n'as pas honte ?
— Ben non. En plus, ça aura l'avantage de pousser chacun à être créatif, ne pas se laisser aller à la facilité des clichés.
Le docteur échographiste commence à s'impatienter, d'autant que Lola est rousse. Et toujours à poil sur la table d'écho et enduite de gel. Elle comprend, elle se lève, retourne le praticien et l'étale de tout son long sur la table.
— Un petit massage, doc ?
Il ne dit pas non. Puis elle rentre à la maison.
Elle consulte la liste des clichés interdits. Petit, très petit échantillonnage : Arriver juste à temps. Aux abonnés absents. À votre service. Battre la campagne. Blanc comme un linge. Bonne chance. Cerise sur le gâteau. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Champagne pour tout le monde. Faits l'un pour l'autre. Numérote tes abattis. Se mettre le doigt dans l'œil. Toute résistance est inutile. Tu m'as brisé le cœur. Etc. etc. etc.
Lola s'entraine au détournement : Arriver juste à mi-temps. Aux Gabonais absents. À votre derviche. Battre la montagne. Blanc comme un singe. Bonne danse. Cerise sur le gâteux. C'est la goutte de vase qui fait déborder le dos. Campagne pour tout le monde. Félin pourlèche. Numérote tes abrutis. Se mettre le doigt dans le cul. Toute impédance est inutile. Tu m'as frisé le cœur. Etc. etc. etc.
Après presque neuf mois de travail hors-ligne, elle a programmé des corrections automatiques de toutes les expressions toutes faites sous © sur son ordi, ses téléphones, l'immobile et l'endiablé, et elle s'est même installé dans la gorge profonde un vocodeur correcteur en temps réel, en cas de conversation verbale surveillée.
Cela fait, elle reconnecte tout et elle retourne à la clinique pour accoucher.
C'est bien un lapin.


samedi 10 novembre 2018

ALONE ON MOON / 39


JOURNAL INTIME APOCRYPHE DE LOLA LOKIDOR ET RUFUS TUCRU (suite)
1er novembre (juste)
Rufus Tucru se regarde dans son tiroir. La faute a encore de frappe. Pourtant, sur le clavier, le T et le M sont éloignés. Mais effectivement, il est bel et bien dans le tiroir de sa table de nuit, entre un paquet de mouchoirs en papier et un tube d'oscillococcinum. Il a le teint blême du petit matin. Il referme le tiroir.
Il passe à la salle de bain et se regarde dans la glace : il attrape froid.
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2 novembre (juste à temps)
Lola Lokidor voyage toujours avec un cercueil dans lequel elle range ses robes.
Rufus Tucru, du temps qu'il était très riche, se faisait faire des lavements au champagne.
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3 novembre (juste à temps avant)
Après une énième crise de cuisine moléculaire, Lola passa à la cuisine nucléaire. Ça risquait de faire des morts. Le lobby des extracteurs de racines carrées lui mit des bâtons dans le four. « Nucléaire, non merci ! » clamaient-ils avant d'affirmer « Vegan vaincra ! ». Lola rusa en en revenant à la cuisine maxillaire à base de grenade à poux, radiodermite et pulpite verticale. Elle réussit ainsi le concours de meilleur ouvrier pâtissier de France avec palmes académiques et cérémonie d'hommage aux Invalides.
Suite à cette révélation, son cerveau se ratatina dans son crane et son fessier doubla de volume. Elle se laissa tomber assise dans une brouette que Rufus Tucru avait cordialement placée derrière elle à toutes fins utiles. Il l'emmena à l'hôpital où on lui proposa aussitôt  une place au sanatorium suisse du Dr Verbinski. Elle y passa trois ans, au terme desquels son cerveau avait repris son volume initial, tandis que son fessier restait volumineux. Il lui servait de dictionnaire (elle trichait au Scrabble).
À son retour en ville, elle se mit à la cuisine quantique.
•••
4 novembre (juste à temps avant la fin)
Chaque fois qu'il se téléportait, Rufus Tucru devenait autre chose : un chien, une guitare, un lampadaire, une femme… Ou un grille-pain. C'était sa malédiction. La seule constante était la conservation de la masse. Ainsi, il avait été par exemple un chien, oui, mais de 90 kgs, une guitare énorme, une automobile minuscule, etc. 
Et ce coup-ci le voici un grille-pain en parfait état de marche mais très encombrant. La table de la cuisine menace de s'effondrer sous son poids. Lola repère rapidement le câble électrique et le branche sur une prise. Elle lui enfile une tranche de pain de mie dans la fente adéquate et appuie sur le pousseur adéquat. Une minute plus tard, il recrache un toast grillé à point.
Il propose : — Un autre toast, chérie ?
— Non, ça suffit comme ça. (Le toast était proportionné.) Ce que j'aimerais bien quand même c'est que tu arrives à redevenir Rufus Tucru en chair et en os.
Mais il ne maitrise pas le processus. Il sait se téléporter instantanément à peu près n'importe où par un simple effort de volonté, mais ses transformations sont parfaitement aléatoires.
— Je tente le coup, dit-il pour faire plaisir à Lola.
Il se téléporte sur la chaise voisine de Lola. Et – miracle – il est redevenu lui-même en bonne et due forme. Mais – malheur ! – il n'avait pas débranché le câble et il prend un bon coup de 220 volts dans les particules subatomiques.
Ça aurait pu gâcher leurs retrouvailles, mais finalement non. Ce fut électrique.
•••
5 novembre (juste à temps avant la fin du monde)
Rufus Tucru croyait que la Terre était plate. Mais que la Terre soit plate ne l'empêchait pas d'être bipolaire.
Bon, bipolaire, ce n'est pas schizophrène, quand même. N'est pas schizophrène qui veut, alors que bipolaire c'est à la portée de tout le monde.
Mais il aurait bien aimé redevenir d'un seul bloc. Jusqu'à ce que, vers 77 ans, il rencontre son double. (Cf. plus haut, au 1er novembre.) C'était troublant. Son double lui ressemblait comme un jumeau mais avec quelque chose de différent et de connu à la fois. C'est que, dans le tiroir, il n'était pas inversé droite/gauche.
•••
6 novembre (juste après la fin du monde)
L'auteur a le syndrome du cheveu sur la soupe. Mais syndrome capillaire ou gastronomique ? Ou technique littéraire ?


samedi 3 novembre 2018

ALONE ON MOON / 38

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Pourquoi si peu de production sur mon blog ces derniers temps ?

C'est la faute à un certain JHV qui m'a demandé un texte pour une anthologie dimensionnelle et sheckleienne qu'il concocte chez Rivière Blanche. Je me suis exécuté. Il a pris ma nouvelle. Du coup, je ne me sens plis pusser et j'écris sur tout ce qui bouge, même si ça ne bouge pas vite. Pour l'essentiel, je réponds à des appels à textes (dits AT) lancés par divers éditeurs pros, semi-pros, amateurs, fanzines, etc., avec des vraies nouvelles de SF, même si je garde l'esprit déconnant des Alone on Moon et que des Lola se glissent par-ci par-là. Et donc, déjà un très court texte dans le Galaxies spécial guerre de 14-18 qui sort d'un jour à l'autre. Et un plus long prévu dans une anthologie Arkuiris sur le transhumanisme (fin d'année ?). Le reste est dans les limbes : soit entre les mains de divers anthologistes et jurys, soit encore dans mon ordi. Comme dit plus haut ça ne bouge pas très vite.

VOICI QUAND MÊME UN NOUVEL ÉPISODE APOCRYPHE DE LOLA LOKIDOR ET RUFUS TUCRU

JOURNAL INTIME, 31 AOUT
Les voisins vigilants roulent à 30.
1er SEPTEMBRE
En ouvrant mon journal intime à la page d'hier, je découvre cette phrase :
Les voisins vigilants roulent à 30.
Mais… Pourquoi ? Et surtout : ce n'est pas moi qui ai écrit ça !
31 AOUT, suite (petit saut en retrait, par précaution)
Je regarde ma monstre à mon poignet : elle est violacée, n'a qu'un œil (vert) mais une paire de cornes.
— C'est fou ce qu'une simple faute de frappe peut entrainer, se dit Rufus avant d'effacer le S fautif d'un coup de langue, ce qui eut pour conséquence quelques brouillages sans gravité dans la phrase vivante. Une réinitialisation neuronale ne tarderait pas à remettre les choses en ordre et les pendus à l'heure.
/ Beep /
Il est donc 7 heures 30 à ma montre. Ou à celle de Rufus Tucru (qui s'appela parfois Rufus Agnostyle, mais c'est plus pénible à écrire et plus dur à retenir et la vie est trop courte). Rufus Tucru, l'anthroposophe bipolaire, s'était fait forer deux trous minuscules dans les paupières supérieures. Dans chacune était greffée une sorte de lunette caméra numérique si petite qu'elle était indiscernable (ou indécelable) de l'extérieur. Cela lui permettait d'observer tout, tout en gardant les yeux fermés. Ainsi, assis à la terrasse du Flore, il feignait de méditer ou de dormir alors qu'en réalité il observait et enregistrait le couple assis quelques tables plus loin : Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir eux-mêmes, en pleine discussion philosophico-politique sans doute. Quant au contenu de la discussion, la cigarette que Rufus gardait posée sur son oreille droite était en fait un micro très directionnel qui n'en ratait pas une. Rufus fut un peu désolé de constater que les deux grand-e-s intellectuel-le-s germanopratin-e-s parlaient de cul.
1er SEPTEMBRE, LE RETOUR
Information. La canicule de 2003 était en moyenne 4° au dessus des étés "normaux" de la période. En 2050, l'été "normal" sera équivalent à la canicule de 2003. Que sera donc un été de canicule dans cette période ? 8°C au dessus de ce qu'est encore maintenant un été "normal". (À condition qu'il y ait encore des étés "normaux"…)
17 OCTOBRE
Lola Lokidor se rend chez Rufus Tucru, alors médecin généraliste.
— Entrez, asseyez-vous. Euh… non. Déshabillez-vous, plutôt.
— Mais, vous savez, je peux me déshabiller assise.
— Bon, d'accord. Faites…
— ……
— Qu'est-ce qui vous amène, en fait ?
— Contrôle fiscal.
Ce fut le début d'une grande histoire d'amour.
Elle veut quand même qu'il l'examine :
— Je crois que j'ai quelque chose sous la paupière… Regardez.
— Je vois. Ça s'appelle un œil.
Ce fut le début d'une grande histoire d'amour.